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Souvenirs de Cinéma #10 – Sabrina B. Karine

Pour ce nouveau voyage dans les souvenirs liés au 7ème art, c’est Sabrina B. Karine, scénariste sur la série à succès Dix pour cent, ainsi que sur Les innocentes réalisé par Anne Fontaine et La Dernière vie de Simon, premier long métrage réalisé par Léo Karmann, qui revient sur son parcours atypique et la profession de foi qui anime sa vision d’un cinéma hexagonal renouant avec l’imaginaire et l’émotion. 

Ma passion pour le cinéma a commencé très tôt mais je dirais que ça a plutôt débuté par les histoires quelle que soit leur forme. Télé, cinéma, livres, ce qui comptait, c’était de voyager dans un ailleurs le plus loin possible de la réalité. Je ne peux pas dire qu’un film ou un cinéaste m’ait donné envie de faire ce métier, c’est venu doucement et naturellement. Je regardais la télé et je refaisais dans ma tête les scènes qui ne me plaisaient pas. Ça pouvait durer des journées entières, je réécrivais à l’infini, essayant tous les scénarios possibles. Avec l’arrivée d’internet, j’ai commencé à écrire des « fan fictions », je me souviens avoir écrit des dizaines d’épisodes de Stargate SG-1 que je partageais avec les autres fans.

Ce qui me connecte aux histoires que je regarde, c’est l’émotion. J’ai une mémoire émotionnelle (pas facile à l’école !) Je me souviens de très peu de films que j’ai vus mais il me reste  des « moments ». Par exemple, petite au cinéma devant Le Roi Lion, quand Mufasa meurt et que je suis en larmes dans les bras de mon père, ado quand j’ai le ventre retourné, bouleversée par Boys Don’t Cry. Je me souviens avoir été complètement indifférente à Sur la route de Madison quand j’étais ado pour m’effondrer devant et pleurer pendant des heures en le revoyant adulte. 

Quand j’ai commencé à dire que je voulais être scénariste, mes parents m’ont soutenue mais je me souviens qu’il y avait quand même une petite peur et qu’ils me disaient l’importance d’avoir d’autres options « au cas où », c’était un coup de poignard dans le cœur. Ce « au cas où » me plongeait dans une peur terrible du vide. L’idée même d’un plan B me terrifiait. Je voulais être scénariste. Pas d’autre option possible. 

Alors je me suis lancée et malgré cette passion j’ai toujours eu du mal à trouver ma place. J’ai fait une terminale option cinéma que je n’ai pas terminée. J’ai passé des concours d’école où je suis partie en plein milieu. Je ne me reconnaissais pas dans ce cinéma qu’on me proposait d’analyser, d’observer. Tout était très intellectuel. Je ne connectais pas. Je suis partie à Vancouver, à New York, à Los Angeles. J’y ai travaillé sur les plateaux de mes séries préférées de l’époque (Stargate SG-1, Les 4400), de gros films américains et de petits films indépendants. J’ai touché à tout, régie, électro, machino, réalisation… Mon école, c’était le terrain. J’ai cherché ma place pendant des années. Six ans à parcourir le globe en me demandant où j’allais poser mes valises. Et puis le destin m’a renvoyé à la case départ. Paris, France. Avec toujours un seul objectif : le scénario. 

Pendant toutes ces années, on ne peut pas dire que je me suis rattrapée niveau culture cinématographie. Je n’arrive pas à citer Godard, Truffaut et tous les grands cinéastes français ou internationaux, je n’arrive pas à regarder leurs films. J’en ai souvent eu honte. Les gens autour de moi sont de vraies encyclopédies, ils ont tout vu, ils se souviennent de tout. Je me suis souvent sentie bête. Pourquoi est-ce que je préférais les films américains, anglais, les Disney, les Pixar, les comédies musicales ? Le plus loin de la réalité possible. Peut-être que le cinéma français était pour moi trop ancré dans réel. Il ne me proposait pas le voyage dont je rêvais quand je m’installais devant le grand écran. Ça ne m’empêchait pas d’aimer les films que je voyais, mais ça ne vibrait pas au même endroit et moi je voulais vibrer et faire vibrer.  J’ai tenté de fuir mais le destin m’a toujours ramené à la France, je crois aux signes. Je me suis dit que c’était ici qu’il fallait que je tente ma chance. 

Une fois à Paris, tout est arrivé très vite. J’ai rencontré des personnes qui me ressemblaient et je pense particulièrement à Léo Karmann, mon âme sœur de cinéma. On rêvait du même cinéma, on a commencé à élaborer plein de projets. Il nous a fallu 8 ans pour faire La Dernière vie de Simon. Pendant 8 ans on nous a répété « On fait pas ça en France ». Il a fallu qu’on mente sur le genre du film, son univers visuel pour franchir les portes fermées. Quelle tristesse quand on y pense. Si on n’a jamais cessé d’y croire, ça a été d’une violence inouïe. S’entendre répéter pendant autant d’années que le cinéma qu’on aime, qui nous ressemble, qu’on veut faire, n’est pas possible ici. Qu’il faut faire autre chose ou partir. Être soi et se prendre des murs ou rentrer dans le moule pour s’intégrer mais renoncer à son identité ? C’est étrangement le sujet de beaucoup de nos films. On le vivait au quotidien. 

Entre temps il y a eu Les innocentes, Dix pour cent, des succès critiques et publics. Les César, les récompenses et un gros burn-out. Deux années sans écrire qui m’ont fait plonger dans une angoisse existentielle terrible. C’est là que j’ai réalisé le trop d’importance que je donnais à l’écriture. J’ai toujours cherché dans la fiction une sorte d’échappatoire. Je m’y suis plongée pour ressentir, vivre des aventures, des émotions que je ne vivais pas dans la vraie vie. C’était plus qu’un refuge, c’était une bouée de sauvetage. Une question de survie. 

Je ne vivais pas ma vie dans la réalité. Alors je me suis occupée de moi pendant deux ans, l’énergie est revenue, complètement différente. J’écris autant, voire plus. Mais si demain tout devait s’arrêter ça ne me poserait aucun problème. Ce qui était une question de survie est devenu un plaisir. Plus de pression, plus d’angoisse. Juste la joie de créer. Quelle libération.

Aujourd’hui La Dernière vie de Simon a été remarqué dans le milieu. Tous les jours on se félicite de ne pas avoir baissé les bras. Je ne cite toujours pas Godard, Truffaut et les autres, mais je commence à trouver ma place. Avec Léo, on arrive à faire passer nos envies de cinéma merveilleux, cinéma de spectacle, grand public, celui qui me faisait rêver quand j’étais petite, celui qui parle à cet enfant intérieur en nous qui croit encore à la magie. 

J’ai toujours été persuadée qu’on avait en France plein d’artistes aux univers très différents et c’est pour moi un des grands combats à mener. Les jeunes vont de moins en moins au cinéma pour regarder les films français et je les comprends. Encore une fois le cinéma qu’on nous propose a plein de qualité mais pour moi le problème est ailleurs. Je me sens enfermé entre le film social et la grosse comédie, avec l’impression que les films un peu différents sont des exceptions. Mais on a besoin de diversité, que ces exceptions soient sur le menu toutes les semaines ! On a beau adorer les patates et le chocolat, si on en mange à tous les repas, ça finit par nous écœurer et ça en devient même mauvais pour la santé. Pareil en agriculture, la monoculture détruit les terres, n’apporte que des problèmes. On dépend de l’importation. Partout on réalise que la diversité est vitale. Varier la nourriture, varier les cultures pour de meilleures récoltes et la santé de tous ! Je pense sincèrement que le cinéma est la nourriture de l’âme et que notre âme a faim de tous les genres, que nous avons besoin de multiplier les expériences, les émotions, les sensations… et tout ça peut être offert par un cinéma national. Il y a des artistes pleins de talent en France et tous devraient avoir la place pour exprimer leurs univers.

Sabrina B. Karine

Propos recueillis par Yoan Orszulik, vous pouvez retrouver le travail de Sabrina B. Karine via la série Dix pour cent sur Netflix. Les innocentes et La dernière vie de Simon sont disponibles en DVD et Blu-ray respectivement chez TF1 Studio et Jour2Fête.

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