20 ans plus tard, Christophe Gans est de retour à Silent Hill, pour une adaptation du monumental Silent Hill 2. Une adaptation risquée d’un des jeux vidéo les plus adulés de tous les temps, et à juste titre. Une adaptation qui ne plaira pas à tout le monde c’est certain, qui fait des choix radicaux, mais qui ressemble profondément à son auteur. Et c’est en partie ce qui rend ce Retour à Silent Hill si attachant.
Il parait qu’adapter, c’est trahir. Et s’il y en a un qui est bien placé pour en parler, c’est Christophe Gans, qui a débuté sa carrière de cinéaste en adaptant Lovecraft dans son segment de Necronomicon, puis Kazuo Koike pour son excellent Crying Freeman. Il n’y a que pour Le Pacte des loups qu’il s’est livré à un exercice totalement « original ». Mais si les adaptations d’oeuvres littéraires relèvent d’un exercice classique, à savoir proposer une vision correspondant à une interprétation et un ressenti des mots, adapter un jeu vidéo pose un problème quasiment insoluble. Un jeu vidéo propose déjà une vision, et la·e joueur·euse en est acteur·ice principal·e, mais également cadreur·euse depuis de nombreuses années, plus que réalisateur·ice à proprement parler. C’est à dire qu’adapter un jeu vidéo induit une multitude de frustrations liées à des choix imposés aux spectateur·ices, là où le jeu vidéo s’appuie une forme de liberté contrôlée. Cela pose problème peu importe le jeu vidéo, mais quand il s’agit d’un jeu majeur, ou « culte », le film va affronter un fandom d’une agressivité qui peut être déroutante. Mais également une presse cinéma qui a longtemps été déconnectée du monde du jeu vidéo. Et c’est ce qui s’est passé avec le premier Silent Hill, une petite réussite presque miraculeuse, piochant dans la franchise vidéoludique pour bâtir sa propre mythologie, mais qui s’était faite copieusement dégommer. Et pourtant, après plusieurs projets avortés et le décès de son fidèle producteur Samuel Hadida, Christophe Gans a décidé de mettre en scène Retour à Silent Hill, adaptation frontale d’un des plus grands jeux vidéo de tous les temps : Silent Hill 2. Et évidemment, avant même sa sortie, ça n’a pas raté : pourquoi il a modifié cette scène ? Pourquoi il traite ce personnage de la sorte ? Pourquoi il a choisi cette fin ? Pourquoi cet élément n’est pas présent et celui-là l’est ?… bref, Christophe Gans est un traitre qui a cassé le doudou de plein de gens qui de toute façon n’auraient jamais été satisfait·es. Et quelque part, c’est vrai. Mais ce n’est pas grave, car c’est le jeu de l’adaptation. Avec Retour à Silent Hill, Christophe Gans a fait des choix, dont certains s’avèrent très discutables, il a raté des trucs mais en a également réussi d’autres. C’est un film qui ressemble profondément à son auteur, et c’est bien le plus important.

On pourrait jouer au jeu des 7 erreurs, mais ça n’a pas grand intérêt et Youtube est déjà rempli de vidéos qui font la liste pour démonter le film. Donc si la comparaison avec Silent Hill 2 est inévitable, et même majeure sur quelques points, c’est ici d’un film qu’on parle. Le réalisateur ne s’en cache pas, Retour à Silent Hill correspond à son interprétation de Silent Hill 2, transformée en scénario par lui-même, Sandra Vo-Anh et William Josef Schneider. Et c’est cette interprétation très personnelle qui va déterminer toute la construction du film et va laisser une grande partie du public sur le carreau, qu’il s’agisse des fans du jeu comme d’un public lambda. Car en toute honnêteté, ça force quand même beaucoup. Un choix ultra casse-gueule est fait très tôt, dès l’arrivée aux abords de Silent Hill : montrer que le personnage de James souffre de troubles mentaux. Et ce à travers des coups de fil de sa psychiatre, illustrés à l’écran par des plans littéralement fracturés. Avec ce choix, aucune place au moindre doute. James n’est pas juste un type paumé, probablement dépressif, il est profondément malade. On va rapidement comprendre que son esprit projette des visions, des hallucinations, ce qui va concrètement remettre en cause chaque image. C’est un choix radical, qui pourra naturellement faire hurler les puristes mais c’est une approche finalement passionnante car elle dessine la psychologie d’un homme tellement détruit par la mort de son épouse qu’il se crée une réalité alternative qu’il va elle-même détruire. C’est sans le moindre doute la limite du film car ce que nous montre Gans, c’est ce que James veut bien admettre. Ainsi, le film parlera différemment à quelqu’un·e qui sait ce qu’il a réellement fait. Il y a ainsi une sorte de dimension méta assez inattendue mais finalement logique si on écoute bien le réalisateur qui évoque SA propre interprétation du jeu. D’ailleurs, si on part dans cette optique, l’aspect parfois très cheap du film, dû à un budget proprement ridicule compte tenu de ses ambitions esthétiques, finit par faire sens. De la même manière, la narration extrêmement hachée par l’inclusion assez agaçante de très nombreux flashbacks peut trouver une certaine logique si on l’aborde comme la progression purement mentale d’un esprit tellement troublé que la réalité alternative qu’il s’invente est elle-même bouleversée par l’apparition de souvenirs. Mais les souvenirs d’un esprit torturé et rongé par la culpabilité, et qui ne sont finalement pas la « réalité. Ou peut-être que c’est juste une série Z sur un pauvre type tout chafouin que sa femme soit morte après des années à être le sujet d’expériences bizarres de la secte de son père. Disons que comme pour le jeu, Retour à Silent Hill se prête volontiers à l’interprétation et qu’il n’est peut-être pas cet objet simplet et repoussant que certaines critiques semblent avoir vu.

Pour appuyer la dimension mentale de son récit, Christophe Gans adopte une mise en scène qui tranche radicalement avec celle de son précédent opus. Et qui peut franchement dérouter. Pourtant, dans ces plongées extrêmes très vidéoludiques « à l’ancienne », dans son utilisation de la caméra portée, du dutch angle déstabilisant ou dans des mouvements très aériens, il se dégage une sorte de chaos assez mélancolique. Presque poétique. Les effets numériques sont parfois trop visibles voire pas très beaux, les fonds verts parfois trop voyants (la première séquence « infernale » aux tons orangés est presque choquante tant on n’a plus l’habitude voir ça au cinéma), mais pourtant dans son ensemble se dégage une sensation de beauté. Une beauté morbide, malsaine, une beauté putréfiée et organique. Car si l’exécution souffre de moyens limités par rapport aux ambitions de l’auteur, il est impossible de nier le travail et le soin colossaux apportés à la direction artistique. Jovana Mihajlovic a fait un travail monstrueux au niveau de la conception des décors et de la direction artistique générale, les créatures de Patrick Tatopoulos sont sublimes, notamment les dernières itérations de Mary, et la photographie radicale de Pablo Rosso nous ramène vers des expérimentations très ancrées dans les années 2000. On pourra trouver ça bidon, trop cheap, trop démonstratif pour pas grand chose. Mais Retour à Silent Hill transpire autant l’amour pour un jeu à peu près inadaptable sur un autre médium, qu’une volonté presque maladive de sophistication cinématographique. Malgré son budget qui correspond à la moitié du Silent Hill de 2006, avec 20 ans d’inflation dans la gueule par dessus, Christophe Gans déploie des trésors de mise en scène organique, à travers quelques plans séquences complexes, des effets de montage agressifs dignes de Tsukamoto et Lynch, convoque des éléments purement horrifiques et d’autres évoquant la poésie des enfers dans un registre pas si éloigné de l’ange de la mort du Frankenstein de del Toro. Le tout dans une descente aux enfers purement mentale qui renoue très ouvertement autant avec une influence majeure de Silent Hill 2, L’échelle de Jacob, qu’avec la série Twin Peaks et notamment la folie de The Return. Nul doute que cette approche radicale et vraiment pas consensuelle fera grincer des dents, et que des défauts évidents du film prendront peut-être le dessus jusqu’à le rendre détestable. De sa confusion narrative à ses effets spéciaux parfois difficiles à accepter, ses choix d’adaptation qui sont par nature discutables, son esthétique qui tranche avec à peu près tout ce qui est produit aujourd’hui ou encore son casting pas toujours au niveau. Pourtant, malgré tout ça, Retour à Silent Hill est un film passionnant à explorer, dont chaque image est littéralement habitée, portée par une composition originale d’Akira Yamaoka vraiment très belle, et dont les innombrables clins d’oeils aux chefs d’oeuvres de la Silent Team assurent autant le fan service que le rôle de trompe l’oeil. Car tout y est passible de remise en question, et ce jusqu’à la dernière seconde.


