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Souvenirs de Cinéma #11 – Matthieu Ruard

Pour cette nouvelle carte blanche c’est Matthieu Ruard du site Courte-Focale.fr et de la chaine YouTube Anima de Guillaume Lasvigne, qui revient avec un sens aigu du détail, sur plusieurs souvenirs de cinéma marquants, faisant état d’une passion en perpétuelle évolution, en même tant qu’un témoignage intime sur l’exaltation et la curiosité que représente pour lui le 7ème art. 

Pour citer un de mes films préférés : d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être un cinéphile. Je ne me rappelle pas d’un temps où le cinéma n’était pas important à mes yeux. Certes, j’ai ce que je peux considérer comme des premiers grands souvenirs de cinéma comme la découverte à la télévision des Dents de la mer ou celle en salle de la version Disney de La Belle et La Bête. Mais ils ne constituent pas pour autant un point de départ. Avant ces films, j’étais déjà mordu par les images en mouvement. On peut même dire que j’étais foutu alors que je baignais encore dans le liquide amniotique. Pendant sa grossesse, ma mère s’est fait offrir une télévision et m’avouera avoir passé une grande partie de son temps devant. De ce fait, je me dois de constater que le cinéma m’a accompagné et m’accompagne encore dans mon développement personnel que ce soit pour le meilleur ou le pire. De manière générale, je me considère toutefois comme un cinéphile chanceux. Chaque génération de cinéphile argumentera qu’elle a vécu une période de rêve supérieure à celle des autres et je me garderai bien de leur contester. Mais au regard de mon propre parcours, je me dis que certaines évolutions sont arrivées au bon moment. Je peux dire que j’ai eu de la chance dès le départ. Non content de cocher toutes les cases du privilège blanc, il s’avère que j’ai eu des parents qui m’ont constamment mis en avant l’importance de la culture. Alors qu’on s’interroge aujourd’hui sur son caractère essentiel, on m’a implanté dès le départ qu’il fallait s’enrichir l’esprit. La démarche inculquée ne s’est heureusement pas faite sur un mode élitiste. Il s’agissait de s’instruire mais surtout de prendre du plaisir sans se limiter. A la maison, toute forme d’art méritait qu’on s’y intéresse et le cinéma en faisait logiquement partie. Cela a probablement posé les bases d’une certaine ouverture d’esprit même si en toute honnêteté, le 7ème art éclipsait tous les autres à mes yeux. Avec le recul, je me dis que c’est parce qu’il m’apparaissait comme la forme d’expression artistique la plus aboutie de l’époque. C’est un art qui combine le savoir de tous les autres en une forme de magie ultime. Avec le temps, le cinéma deviendra d’ailleurs ma porte d’entrée vers ses arts collègues.

L’autre aspect essentiel de mes jeunes années tient à la place importante du magnétoscope. Je suis né au milieu des années 80 et l’outil s’était imposé dans les foyers. Contrairement à d’autres personnes de mon âge, je ne suis absolument pas un enfant des vidéoclubs. Cette pratique était bannie dans mon foyer. Payer pour voir une vhs une seule fois puis la rendre ? Impossible ! Si un film nous plaît, il faut pouvoir le voir ET le revoir quand on veut. On peut trouver là l’origine de ma réticence envers les plateformes de streaming où les titres vont et viennent à leurs guises. Cela ne m’empêchait pas de baver devant les vitrines de ces vidéoclubs interdits regorgeant d’une immensité de films tout aussi interdits. Mais je n’avais pas à me plaindre puisque je le répète, j’étais chanceux. Car si j’étais privé de vidéoclubs, mes parents compensaient en enregistrant des films lors de leurs diffusions télé. Enfin, je veux dire en enregistrant BEAUCOUP de films. J’avais donc sous la main tout un stock de films à découvrir. Il y avait là aussi des interdictions et on me refusait de savoir ce qui se cachait derrière des titres étranges comme Le silence des agneaux ou Basic Instinct. Mais qu’importe, j’avais déjà bien assez à faire du Batman de Tim Burton au 20 000 Lieues sous les mers de Richard Fleischer en passant par Retour vers le futur, Brisby et le secret de NIMH, Star Wars et S.O.S fantômes. Certaines VHS ne survivront pas à cette période de visionnage intensif, notamment Lapprentie sorcière. Et malgré l’encadrement de mes parents, il y eu au milieu de tout ça de merveilleux loupés. J’ai cité Les dents de la mer mais je pourrais rajouter Robocop, Terminator ou Predator 2 à la liste des films vus bien trop jeune. Autant de chose que j’appelle de saines terreurs, me faisant intégrer que tout n’est pas que merveilleux et que l’horreur peut être dangereusement fascinante.

Malgré mon intérêt précoce, vous aurez compris que je restais un enfant avant tout obnubilé par le cinéma en tant que rêve (et potentiellement cauchemar). C’était surtout la porte ouverte à des mondes imaginatifs, s’extirpant de la banalité du quotidien et bousculant toute normalité si possible avec de gigantesques explosions. Outre Disney, les noms de Joel Silver, Mario Kassar, Andrew G. Vajna ou Jerry Bruckheimer sonnaient pour moi comme des gages de qualité. J’étais encore accroché à l’idée du cinéma comme divertissement pour fuir un monde qui me paraissait fort ennuyeux en comparaison. Mes parents ne cesseront de maugréer que je devrais décrocher de la télé pour prendre l’air plus souvent (et ils avaient raison) mais ils ne prendront jamais de mesures drastiques face à ça. Ils respecteront ma passion, même si elle contribuera à ma timidité. 

Puis vient l’époque du CM2. C’est la fin d’un premier cycle. Dans un an, on n’est plus tout à fait des enfants et on rentre (croit-on) dans la cour des grands. Il s’avère que je tombe sur un professeur principal qui est très amateur de cinéma. Il en parle plusieurs fois dans ses cours et il a l’idée de faire participer la classe à un concours. Le grand prix est de devenir jury d’une sous-section du festival de Cannes consacrée aux films sur les enfants. Le concours consistait à écrire un texte sur Microcosmos et, contre toute attente, ma classe remporta le concours. Contrairement à ce que vous pourriez penser, je n’aurais aucunement participé à cette réussite. Dans ma tête de linotte, il ne m’était jamais venu à l’idée qu’on puisse écrire sur les films et encore moins être lu à ce propos. Le festival fut l’occasion de découvrir d’autres cinémas. À côté de films s’accordant à ma conception d’alors du cinéma comme Lenvolée sauvage ou James et la pêche géante, je découvrais des œuvres différentes comme Le cercle parfait, Secrets du cœur ou Mossane (des films que je n’aurais jamais l’occasion de revoir). C’est la révélation d’un potentiel plus large du cinéma.

Quitte à jouer les vieux cons, j’aime toujours penser que je fais partie des dernières générations à avoir posé les fondations de sa cinéphilie sans le désormais omniprésent internet. Le web était encore balbutiant et tout le monde n’avait pas d’ordinateur chez soi. En conséquence, l’accès à l’information était plus limité. Je commence ainsi à me pencher sur la presse papier et, sous l’impulsion du même professeur, portait mon choix sur Première. On peut penser ce qu’on veut du magazine à la ligne éditoriale grand public, il constituait une bonne portée d’entrée pour une jeune personne. Sa vision du cinéma était généraliste et peu ségrégationniste. Les premiers numéros m’apprendront l’existence de réalisateurs aussi divers que Martin Scorsese, Emir Kusturica ou Russ Meyer. Après l’expérience de Cannes, je me penche un peu plus sur un cinéma qui, à défaut d’être de l’art et essai, sort du strict cadre du divertissement. Des long-métrages comme Sept ans au Tibet ou Will Hunting me révèlent qu’on peut raconter des choses passionnantes sans faire tout exploser (même si je maintiens que rien ne vaut une bonne explosion). Jusqu’alors, le cinéma m’apparaissait comme un domaine vaste mais aisément explorable. Il s’étendait jusqu’à l’horizon mais on pouvait en faire le tour. Je percevais désormais qu’il se poursuivait bien au-delà, qu’il recelait un nombre infini de surprises et de découvertes à faire. L’un des avantages de Première était de proposer des fiches avec les filmographies des réalisateurs et interprètes. De là est venu le besoin irrépressible de toucher tout ce savoir encyclopédique et celui plus puéril de tout voir. Aujourd’hui, je sais bien que cette ambition est irréalisable mais je me laisse toujours porter par ce désir et il alimente ma curiosité permanente. Le monde interconnecté paraît désormais plus petit mais le cinéma me donne le sentiment que ça n’est pas le cas et offre de multiples occasions de le redécouvrir. Il suffit juste d’accepter de chercher un peu pour trouver son bonheur.

Outre Première, je chérissais l’arrivée chaque mois du catalogue de Canal+. Les dernières pages du magazine présentaient l’intégralité des films du mois avec une photo, des notes techniques et un résumé des premières minutes (oui même le film diffusé le premier samedi du mois à minuit y avait droit !). C’était une nouvelle source d’information pour ma cartographie du cinéma et de rêverie sur de nouvelles destinations. Je me souviens avoir été scotché par cette image de La compagnie des Loups où un museau de loup s’extirpe de la bouche d’un homme. Les quelques lignes d’introduction de The Thing (cette base en Antarctique recueillant un chien qui n’est pas un chien) ou Cronos (ce mécanisme piquant un vieil homme et le transformant) suffisaient à enflammer mon esprit. En parlant de cinéma d’horreur, je me décidais alors à lever les interdits. Je faisais croire à une rébellion en matant cette part du cinéma qui m’était refusé. Ma grand-mère aura été complice malgré elle du processus. Pratiquant elle-même une boulimie d’enregistrement, elle disposait d’une bonne part de cinéma d’horreur dans sa vidéothèque (chose que je ne me suis jamais expliqué tant elle n’a jamais affirmé une quelconque appréciation du genre). Brisant le tabou, j’avais le champ libre pour me jeter sur les Alien, Christine et autres Griffes de la nuit. En le découvrant, mes parents accueilleront ma provocation avec une totale indifférence. Ça a de quoi ramener les pieds sur terre.   

Les années s’enchaîneront sur ce mode, plongeant dans les programmes télés à l’affut de nouvelles expéditions à entreprendre (tel je suppose le jeune cinéphile naviguant maintenant sur Netflix et consort). Canal+ était en ce sens un domaine de rêves à ce moment entre les interventions aussi régulières qu’éclairées de Jean-Pierre Dionnet et ses soirées thématiques encadrant les films de divers interviews (le montage best-of du cinéma de John Carpenter lors de la diffusion de New-York 1997/Los Angeles 2013 me laissera une marque indélébile). C’est sur Canal+ que je vivrais un choc avec Volte/face. Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. En apparence, c’était un de ces films d’action typique comme je les affectionne. Pourtant, devant l’œuvre de ce dénommé John Woo, j’éprouvais une réaction viscérale sans commune mesure avec d’autres représentants du genre. J’étais sidéré. Tout me paraissait plus fort, plus extrême et plus fou que tout ce que j’ai connu. Mais qu’est-ce qui pouvait en faire un film d’action si différent des autres ? Je comprenais alors que le sujet ne fait pas un film et c’est le début d’une perception plus consciente de la réalisation. Mon regard commençait à s’aiguiser, m’amenant à considérer que le plaisir pris devant un film de John McTiernan n’est pas tout à fait le même que devant un film de Renny Harlin. Je cherche la nuance mais je reste encore très infantile. Je demeure très crédule et me rallie souvent à l’opinion générale (la majorité doit bien avoir raison non ?). Mais le nouveau millénaire arrive et avec lui, une nouvelle étape va s’ouvrir.

Là encore, je peux dire que j’ai été chanceux. Rythmées par la sortie des trois volets du Seigneur des anneaux, mes années de lycée marquent la fin d’un cycle et le début d’un nouveau. Je pénètre sur internet et découvre enfin des gens qui ont la même passion que moi. Comme je l’ai dit, je suis timide et renfermé. J’avais énormément de mal à rentrer en contact avec des personnes qui ne partageaient pas au moins, un peu, de mon intérêt pour le cinéma. Bien que restant à distance (ce qui en soit m’arrangeait), les forums m’offraient un lien moins formel avec les amateurs du 7ème art que les reportages télé ou les articles de presse. Je vois une manière différente de vivre le cinéma, la construction d’opinions différentes et les débats qui s’en suivent. Avec l’adolescence et la remise en cause de ce qui a été inculqué jusqu’alors, c’est un nouveau terrain de jeu formidable. L’accès plus large à l’information facilite les recherches entamées. Je continue de flâner aujourd’hui sur imdb en passant d’un nom à l’autre, entretenant cette humilité que je ne sais pas tout et cette patience à arpenter un chemin de la découverte demeurant sans fin. On me révèlera de nouveaux passeurs comme Patrick Brion et son Cinéma de minuit ou Yannick Dahan et Opération frisson. Cette période concorde en plus avec la popularisation d’un nouveau support : le dvd. Celui-ci me permettra plus, que de simplement me mettre en avant œuvres fondamentales comme pépites méconnues, de me rendre sensible à la question du format d’image (changez le format et vous changez l’âme du film comme dit Vittorio Storaro). Les bonus m’ouvrent un outil pédagogique fascinant. Au milieu de discours promotionnels, des artistes s’expriment in extenso sur la fabrication d’un film et surtout  sur la nature du langage cinématographique. L’un des chocs en la matière sera le documentaire The American Nightmare sur le dvd de Jeepers Creepers, décryptant comment le cinéma d’horreur des années 60-70 traduisait toutes les préoccupations du pays au gré d’analyses sociales et psychologiques. Je prenais de plein fouet qu’un film ne se limite pas à ce qu’il dit explicitement. Les films nous parlent plus ou moins secrètement et la mise en scène ne tient pas juste à la beauté des images. Il faut savoir les écouter.

Ma timidité devient une force en ce sens puisqu’à défaut de parler avec éloquence, je sais écouter (même si je donne souvent l’air d’être absent). Cela peut aussi expliquer mon côté influençable, même si précisément le surplus d’avis sur le net va me guérir un peu. Il faut dire que je suis généralement à ce moment l’un des participants les plus jeunes sur les forums fréquentés. Les autres participant me paraissent plus légitimes à parler. Sauf qu’il devient impossible de me conformer à une opinion générale. Je commence alors à participer et écrire sur le cinéma m’aidera à gagner en assurance. J’avoue que j’écris beaucoup plus pour moi que pour les autres. Cela fait que je n’ai probablement jamais remercié à leur juste valeur les personnes qui s’y sont intéressées, que ce soit l’infatigable Guillaume Gas ou Guillaume Lasvigne qui m’accordera une confiance permanente en me conviant par la suite au site Courte-Focale puis à sa chaine YouTube Anima. Écrire me pousse à faire valoir mon point de vue, à réfléchir comment le rendre défendable, à comprendre pourquoi une œuvre réussie ou échoue à me toucher. Cela me pousse à essayer de comprendre moi-même et le monde. Albert Dupontel disait récemment qu’il ne comprenait rien au fait de vivre et comprenait mieux la réalité devant les films qu’en la vivant. Je partage ce point de vue. Le cinéma me pousse à accepter chaque film sans leur imposer mes propres convictions (ou au moins essayer au maximum), tout en développant un regard critique dessus. J’ai détesté dès mon plus jeune âge les obligations rébarbatives se passant d’explication, les « il faut » sans l’accompagnement d’un sens. Or le cinéma (même dans sa forme la plus abstraite) existe toujours pour dire quelque chose et il suffit d’être attentif à son ressenti pour cela. C’est probablement pour ça que je n’ai jamais voulu en faire mon métier, transformer cette passion en contrainte qui risquerait de l’assécher. Ou peut-être est-ce de la lâcheté.

C’est que le cinéma m’a aussi fait accepter les paradoxes et m’assure en conséquence un certain bien-être. D’ailleurs, je parle de cinéma depuis le début de ce texte et je n’ai jamais parlé de l’expérience en salle. Or elle demeure selon moi le meilleur moyen pour profiter du 7ème art. Enfant, c’étaient des sorties exceptionnelles pour les « gros » films comme le rituel hivernal du film d’animation Disney. Mais même quand le rendez-vous est devenu hebdomadaire au cours des années 2000, il a conservé à mes yeux ce caractère exceptionnel. Le seul fait de quitter le foyer prépare l’esprit à se projeter ailleurs et la salle offre tout pour s’y immerger. Le gigantisme de l’écran remplissant notre champ de vision, le son omniprésent, l’obscurité annihilant la distraction… Même le meilleur des home cinema ne peut rivaliser avec ça. Si nous avons tous vécu des séances désagréables, on sait aussi que le frisson lorsque le public réagit à l’unisson face à une scène demeure incomparable. Cependant comme je l’ai dit, il y a ce paradoxe. Le cinéma m’a aidé à me projeter dans le monde mais cela reste aussi fictif et il y a le risque du repli sur soi. Rafael Lorenzo a cité dans son Souvenirs De Cinéma la fameuse maxime de Frank Capra : « le cinéma est une maladie. Le seul remède au cinéma est le cinéma ». Je le crois tant il m’apporte à contempler ce que je pourrais faire pour être meilleur et les défauts dans lesquels je persiste. Alors que ma trentaine est bien entamée, il me fait interroger sur mon regard. Le changement d’avis avec les années sur certains films me rappelle à quel point mon jugement n’est pas irrémédiable et je me réjouis de cette faillibilité très humaine. Je vois de nouvelles générations s’emballées sur des films qui me laisse blasé comme ces innombrables adaptations de super-héros plus fades les unes que les autres. Pourtant il n’y a pas encore si longtemps, n’aurais-je pas pu m’enthousiasmer devant ? Le cinéma a-t-il changé ou bien est-ce mon regard dessus ? Dans le documentaire que lui a consacré Susan Lacy, Steven Spielberg déclarait que tous les films nous ramènent à une seule question : qui suis-je ? Même s’il y a peu de chance de trouver une réponse définitive, j’ai toujours envie de la rechercher en compagnie du cinéma.

Matthieu Ruard

Propos recueillis par Yoan Orszulik, vous pouvez retrouver Matthieu Ruard sur le site Courte-Focale.fr et la chaine YouTube Anima de Guillaume Lasvigne.

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