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Souvenirs de Cinéma #21 : Sylvain Perret

Aujourd’hui c’est Sylvain Perret, touche-à-tout chargé d’édition chez Gaumont Vidéo, dont le nom reste associé au site 1Kult (bientôt de retour sous un nouveau format), pour lequel il assura la réalisation de nombreux entretiens et la programmation de séances spéciales, qui nous fait l’honneur d’un carnet de route à l’attention du cinéphile passé, présent, et futur.

L’équipe de Furyosa ayant eu la gentillesse et l’inconscience de me donner la parole, permettez-moi de m’en saisir. Le fil directeur ? Le Cinéma, la cinéphilie, les films. Après avoir vu ce que mes petits camarades blanchement encartés avaient précédemment proposé, je choisis un pas de côté. Pour ma part, je préfère faire autre chose. Convenons-en : le terme « cinéphile » est brandi un peu partout et par tout le monde à tort et à travers, tout le monde a sa propre définition du terme, et fausse les dialogues. Ma propre cinéphilie ne ressemble en rien à celle d’une personne qui aurait 20 ans de plus que moi, autant qu’elle est radicalement différente de quelqu’un débutant son chemin de croix (de Malte, bien évidemment) afin d’assouvir sa passion du Septième art. Laissez-moi de vous offrir (ça me fait plaisir) quelques idées glanées lors d’explorations dans des recoins parfois peu recommandables de la cinéphilie. 

CARNET DE ROUTE DE LA CINÉPHILIE EN 10 POINTS POUR DÉBUTANTS ET EXPERTS

  1. Le cinéma pour tous !

Que ce soit au cinéma ou chez soi, sur un ordinateur ou une télévision, regarder un film est une activité relativement facile. Il est plus aisé de s’adonner – et partager – sa passion que jamais : entre les sorties en salles, les reprises, les festivals, les évènements, les programmations télés sur la multitude de canaux, la VOD et la SVOD, les sites de rattrapage, sans oublier le support physique, assez peu onéreux si on sait chiner. Que ce soit par plaisir artistique ou loisir, je ne connais personne qui déclarerait : « Je n’aime pas les films ». La conception du médium comme élitiste est donc une erreur qui est non seulement fausse mais à combattre absolument.

2. Le cinéma est un travail :

Attention : en gardant en tête ce premier écueil, il ne faut pas non plus céder au second, et considérer que regarder passivement un film de temps en temps, et le quitter une fois le générique fini équivaut à être cinéphile. C’est un muscle qu’il faut travailler. Il ne me viendrait pas à l’idée de me comparer à un cuisinier étoilé lorsque je fais mollement mon plat de pâtes en rajoutant un peu de sel, ou à un sportif aguerri lorsque je ne m’adonne guère plus de trois fois par an à un footing d’une poignée de kilomètres. Ceci étant, passons aux définitions…

3. Ne confondez pas filmophile et cinéphile

Allons un peu plus loin : qu’est-ce qu’un cinéphile ? Quelqu’un qui apprécie le cinéma, son langage, ses spécificités, et pour lequel chaque film vient s’ajouter à une sorte de grande cartographie qui lui est propre. Le cinéphile vient dresser des passerelles entre chaque titre, selon des acteurs, des auteurs, des techniciens, des thématiques, des pays, des époques, des figures, des motifs, etc. Chaque nouveau film peut potentiellement redéfinir ce classement virtuel et la définition même de ce qu’est une œuvre cinématographique. Certains y ont consacré des ouvrages entiers, mais je retiens au final cette simple définition forcément subjective.

Mais simplifions : y a-t-il une différence entre une œuvre cinématographique et un film ? Permettez-moi de l’affirmer, surtout que l’on amalgame assez souvent les deux. Prenons l’exemple de deux films, assez proches dans le temps, adaptés du même livre : Au bonheur des dames

Commençons par la version la plus proche de nous, réalisée par André Cayatte en 1943. Le film est relativement fidèle, comme peut l’être un condensé en moins de 90 minutes d’un ouvrage de 500 pages, et le film a pour lui, outre les qualités narratives du roman, un budget relativement confortable et une direction d’acteurs impeccable (Albert Préjean, Blanchette Brunoy, Jean Tissier et Suzy Prim, excusez du peu), dont Michel Simon, qui interprète un Baudu impeccable de drôlerie et d’énergie. Ajoutons à cela une possible lecture d’appel à l’insurrection dans la séquence finale face à l’envahisseur du grand magasin, qui prend une certaine ampleur lorsqu’on rappelle que le film a été produit et sorti sous l’Occupation. 

Passons maintenant à son ancêtre éponyme, réalisé en 1930. Film muet tardif, il est mis en scène par Julien Duvivier. Avec le même matériau, mais sans la parole, Duvivier multiplie les morceaux de bravoure. Il y a l’arrivée de Denise, provinciale tout juste arrivée dans la capitale, au montage frénétique et quasi-expérimental exprimant par les coupes et les surimpressions sa perte de repère et sa fragilité. Il y aura plus loin l’attaque de Baudu, pour le moins épique, qui là aussi exprime la folie du personnage et sa perte de repère. 

Plus loin, il y a ses cadrages incroyables et ses travellings fascinants, qui traduisent parfaitement les sentiments de Duvivier, qui  transforme et réécrit à sa manière des pans du récit de Zola, souvent les mêmes que ceux qu’utilisera Cayatte dans son adaptation, mais les transcende. Conclusion ?

La version de Cayatte est un bon film, comme Cayatte en a signé tant, mais ses qualités ne sont-elles pas majoritairement autres que cinématographiques ? Il y a les acteurs, il y a le scénario, il y a les décors, soit. Mais il y a peu de cinéma. A contrario, Duvivier nous offre une œuvre par essence purement cinématographique, et d’une modernité qui laisse pantois plus de 90 ans plus tard. Autrement dit, Cayatte signe un bon film, mais Duvivier nous propose du grand cinéma. Ne confondons pas les deux. Un beau plan n’est pas un plan juste. Le filmophage, plus répandu qu’on ne le pense, peut avoir vu tous les films du monde sans pouvoir faire la distinction entre un bon film et du vrai cinéma.

4. La base !

Une leçon de vie : âgé de 15 ou 16 ans, j’avais la prétention de me dire cinéphile. Disons que j’étais croyant plus que pratiquant. Lors d’une soirée avec des amis plus âgés de mon frère qui partageaient la même passion, la conversation autour du cinéma commença. Rapidement, je dus admettre que je ne connaissais pas la plupart des films dont il était question. Il ne s’agissait pourtant pas de films pointus, ou spécialement anciens. Mais je n’avais pas une culture suffisante à l’époque. Quelques semaines plus tard, je découvris dans un ouvrage une liste de 1000 classiques du cinéma en deux parties : la première, les 100 essentiels, et la seconde, les 900 autres. Ce genre de liste peut être remise en question, et est en soi subjective, mais il y avait là une base. Pendant les années suivantes, je me suis donc évertué à garder cette liste sous la main, en m’y référant souvent. Lorsqu’un des titres était diffusé et pouvait être visionné, je m’y précipitais. A force, je découvris certains cinéastes récurrents, donc il me fallait savoir plus. 

Bien évidemment certains des titres m’ont profondément déplu, mais à force de les consulter, et d’en savoir plus, je pouvais comprendre ce qui faisait que cette œuvre était considérée comme exceptionnelle.

C’est un jeu depuis au moins la Nouvelle vague, puis la génération Starfix, et enfin les années Tarantino terriblement iconoclastes pour le meilleur et pour le pire, on détruit les idoles pour en monter d’autres à la place. Je pense que la grande erreur est de considérer que culturellement l’énième itération d’une franchise vaut n’importe quel classique. Si on est cinéphile, il faut impérativement foncer vers ces 1000 classiques. On peut en détester la plus grande partie, mais les ignorer et ne pas comprendre leurs spécificités est une grave erreur.

Je suis le premier à mettre certains films d’exploitation plus haut que des classiques qui me semblent moins intéressants, moins euphorisants, moins vivants, parfois même moins cinématographiques. Mais cette base commune est nécessaire, et me semble une condition de plus en plus mise de côté au profit d’un dilettantisme qui mène à une certaine paupérisation de la cinéphilie contemporaine. 

5. La documentation

Voilà une autre anecdote, qui est la suite logique de la première : un ami avait lu que Citizen Kane était régulièrement considéré comme le meilleur film au monde. Nous sommes en 2000, et le film est édité en DVD dans un coffret. Après l’avoir récupéré et vu, il me revendit ledit coffret en me précisant son ennui devant. J’avoue que mon visionnage ne fut pas la révélation tant vantée. Et puis, quelques jours plus tard, j’ai regardé les bonus, qui expliquaient la fabrication du film, mais qui proposaient aussi une analyse de l’image, des cadres dans le cadre, de certains effets, de la contre-plongée si originale à l’époque (elle nécessitait de créer des plafonds, ce qui n’était pas de rigueur dans le cinéma de studio à l’époque), etc. J’avais compris pourquoi le film était si important et novateur à l’époque, et ce qui lui valait sa place si exceptionnelle dans l’Histoire du Cinéma. Cela n’en fait toujours pas mon film de chevet, mais je sais pourquoi il fut si important pour bon nombre de cinéastes.

Chose étonnante : une anecdote similaire eut lieu lorsque je découvris avec ce même ami Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato. Là encore, j’ai pu en me documentant en comprendre plus sur le film. Il m’a fallu en lire plus sur le mondo movie et sur le cinéma d’exploitation transalpin, en plus d’interviews du cinéaste pour en comprendre la grandeur.

Il est fondamental de ne pas se limiter à un simple visionnage d’une œuvre, mais tenter d’en comprendre plus. Le DVD et le Blu-ray, aujourd’hui en fin de vie malheureusement, avaient cette faculté d’être non seulement des supports permettant de voir des films, mais aussi et surtout de formidables objets cinéphiliques nous offrant, quand le travail est bien fait, un accompagnement riche décryptant et nourrissant l’œuvre.

6. La technique

Le cinéma est un art forain et de divertissement, c’est certain. C’est aussi un art collectif, qui nécessite le travail de plusieurs techniciens, même sans fonds verts ni effets spéciaux. Gardons en tête que chaque plan a nécessité une mise en place, une répétition, de longues discussions en amont avec les comédiens, le chef opérateur, la production et le réalisateur, et plus tard le monteur. Comprendre comment fonctionne tout ça permet de noter plus facilement les intentions d’un cinéaste. Prenons par exemple All is lost de J.C. Chandor. Durant un plan de quelques secondes, peut-être une quinzaine, le personnage principal descend dans son bateau et découvre le début de son inondation. Pour faire ce plan, le cadreur s’est mis le plus loin possible au fond de la soute, au plus près du niveau de l’eau. L’espace est donc très compliqué à atteindre pour le cadreur, qui manipule du matériel technique relativement lourd et fragile dans un endroit très réduit et de fait très humide. De nombreuses autres solutions plus simples pouvaient être envisagées (plan de dos en suivant le personnage de l’extérieur, plan de profil de ce personnage près de l’entrée, un lieu plus accessible, etc.). Comprendre que ce plan est techniquement plus compliqué à faire (et donc plus long et cher à produire) tandis que d’autres étaient faisables permet de saisir son importance capitale pour le metteur en scène. Ainsi, il est possible d’analyser l’enfermement du personnage, qui n’a que des murs et de l’eau autour de lui, et est donc en danger permanent. L’effet est d’autant plus fort que le cinéaste n’a pas choisi la solution de facilité.

 Avoir les clés des secrets de fabrication permet d’en déceler les subtilités. 

7. Vérifiez vos sources

Plusieurs idées reçues circulent sur le cinéma, son histoire, sa réception. Il n’est pas rare de découvrir que des idées fausses, parfois même de bonne foi, sont relayées par manque de vérification. Tel film a été un échec en salles à sa sortie ? Le réalisateur peut le prétendre, mais parfois la réalité peut être autre. La critique n’a pas été tendre avec un film ? Là encore, en fouillant dans des archives, il est possible de découvrir des choses surprenantes. 
Par exemple, il est de bon ton d’imaginer quelqu’un comme Louis de Funès rapidement attaqué par des revues de cinéma et ce dès ses premiers succès. Il n’en est rien ! Allez fouiller dans les Cahiers du Cinéma, et vous serez surpris de découvrir au contraire que de très nombreux films sont sauvés par l’acteur grimaçant selon les critiques de l’époque.

Si jamais vous êtes adeptes de la Cinémathèque Française de Paris, un conseil : n’hésitez pas à prendre une heure ou deux avant ou après votre séance pour aller glaner du côté de la Bibliothèque du Film, véritable mine d’or pour tout cinéphile qui se respecte. 

8. Mettez-vous en danger !

Assez logiquement, votre cinéphilie va trouver ses zones de confort et d’inconfort. N’ignorez jamais la seconde partie, revenez-y régulièrement. Il est important de ne pas vous enfermer dans un seul et même univers. L’idée n’est pas de se demander si le western transalpin est plus noble que, disons, le néoréalisme. Mais il me semble tout de même plus pertinent de trouver des traces formelles et thématiques du cinéma de Rossellini dans Le Grand Silence de Corbucci, par exemple. Ces grands écarts sont possibles uniquement si vous agrandissez sans cesse votre champ cinéphilique, et à mon avis sont bien plus enrichissants qu’une vision moins large du cinéma.

9. L’échange d’idées

Il est toujours important de partager ses idées, de les aérer auprès des autres, si vous ne voulez pas les voir se faner et se fragiliser. Lisez les critiques, surtout ceux qui défendent ce que vous avez détesté, prenez leurs idées et une à une, décortiquez-les. Qui sait, il arrive parfois qu’une idée vous donne à rebondir sur une théorie personnelle, et que vous la confrontiez sans cesse pour la solidifier. Qu’est-ce qui vous plaît ou vous déplaît chez tel cinéaste ? Quels sont les caractéristiques des obsessions de tel auteur ? Écoutez et argumentez, nuancez et affinez sans cesse. Vous devez comprendre ce que vous aimez et ce que vous n’aimez pas, en sculptant minutieusement votre réflexion. A titre d’exemple, il m’a fallu pas moins de 15 films pour pouvoir trouver ce qui me dérangeait précisément chez un cinéaste, dont je préfère taire le nom, construire ensuite ma propre idée et mettre des mots dessus en guise de synthèse. 

Quitte à soliloquer, n’oubliez pas qu’un spectateur lambda délaisse une œuvre une fois le film fini, tandis qu’un cinéphile continue de s’y pencher bien après le générique.

10. Très important ! 

Ne faites pas confiance aux carnets de route de la cinéphilie et autres modes d’emploi. Une passion n’a pas de chemin tout tracé, ce sont des territoires que vous devez explorer vous-même. Si vous trouvez de quoi picorer dans les neuf points précédents, tant mieux, sinon passez votre chemin. Dans les deux cas, foncez !

Furieusement vôtre,

Un cinéphile inculte né en 1982 et toujours en activité. 

Sylvain Perret 

Propos recueillis par Yoan Orszulik. Vous pouvez retrouver Sylvain Perret sur Twitter.

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