Battleship Island – Critique

Critiques Films
4.5

Depuis un peu plus de 15 ans, avec près d’une dizaine de films au compteur, Ryoo Seung-wan se fait sa petite place au sein de l’industrie cinématographique coréenne. Parfois maladroitement, toujours généreusement, de drames/comédies d’action il est passé au polar, au thriller politique… avec une ambition toujours croissante. Avec Battleship Island, il franchit une nouvelle étape et signe son long métrage le plus abouti. Un morceau de cinéma bouleversant et électrique qui lui permet de tutoyer les plus grands réalisateurs du pays du matin calme. Une bombe.

Depuis No Blood, No Tears en 2002, Ryoo Seung-wan est parvenu à se créer un véritable univers de cinéma. Un cinéma plutôt orienté action, gentiment noir et bourré de comédie. Toujours très généreux avec son public, à l’image de son formidable City of Violence. Mais depuis les années 2010, son œuvre a quelque peu délaissé l’humour pour un ton très sérieux, engagé dans une analyse de certains travers de la société coréenne ainsi que de son histoire. C’est donc assez logiquement que ce travail aboutit aujourd’hui sur Battleship Island. Un film coup de poing qui s’inscrit en plus dans une mouvance générale du cinéma sud-coréen, à travers quelques très grosses productions auscultant la période d’occupation de la Corée par l’envahisseur japonais. Mais également un film qui s’inscrit dans une large tradition du cinéma international, à savoir le film de camp/évasion, genre déjà bien réveillé l’an dernier avec La planète des singes: Suprématie. Le tout sans perdre de vue l’identité de son cinéma, d’une générosité et d’une imprévisibilité totales. Et cela tout en étant aux manettes d’un des plus gros blockbusters produits en Corée, autant en termes de fabrication que de succès populaire.

Concrètement, Battleship Island est une sorte de film mutant. Il est impossible de l’enfermer dans une case bien précise. Ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Et ce qui le rend assez imprévisible. Tout commence comme un bon gros drame historique bien réglé, avec ouverture en noir et blanc, citations historiques et un ton à la fois solennel et engagé. Le genre de film comme Hollywood en a produit des tonnes, dont des très grands. Beaucoup de personnages très différents avec pour destin commun de se retrouver comme prisonniers/travailleurs sur l’île d’Hashima transformée en camp de travail et tenue d’une main de fer par un général japonais bien sadique. Et avec pour personnage « central », dans une constellation de personnages très forts, un père musicien accompagné de sa fille. Ce personnage, incarné par le formidable Hwang Jung-min (vu récemment en shaman dans le non moins formidable The Strangers), est une géniale incarnation du bouffon dans la droite lignée du Roberto Benigni de La Vie est belle. Il apporte assez tôt le premier décalage du film, plutôt classique, à savoir un humour omniprésent. Un humour parfois gras, parfois touchant et parfois extrêmement noir, typiquement coréen dans l’esprit. Un humour également nécessaire, servant de soupape de sécurité dans un récit tout de même extrêmement sombre, dans la mesure où s’y retrouvent certains des aspects les plus noirs de l’âme humaine. Dans un premier temps, Battleship Island adopte donc un ton plutôt tragique mais sans nécessairement grossir le trait. Les personnages sont attachants même s’ils ne sont pas tous passionnants, mais ils créent une mosaïque de destins se suivant avec intérêt. Petites combines, séductions, gestion du quotidien de prisonnier… là encore tout est relativement classique mais la forme de narration adoptée, sorte de film choral, s’avère extrêmement solide. Puis ce film de survie en camp de travail commence à basculer à l’apparition consécutive d’un leader coréen et d’un jeune soldat entraîné par l’armée américaine. Battleship Island se pare alors d’un propos ouvertement politique, abordant les thèmes de l’endoctrinement des classes les plus populaires par les intellectuels (le propos sur le syndicalisme étant extrêmement incisif), des tractations avec l’envahisseur et du contrôle en sous main du géant américain. Mais cela sans devenir pesant, dans la mesure où l’action s’invite également à la fête.

Le film trouve une nouvelle énergie quand se mettent en place les divers préparatifs d’une évasion. La caméra se fait encore plus mobile, le montage plus nerveux, et cela dans un mouvement allant crescendo. Pour en arriver à une très longue séquence de tentative d’évasion/rébellion. Et là, Battleship Island abat clairement son atout majeur. Celui d’un film d’action over the top, d’un véritable film de guerre ultra spectaculaire. Tout d’un coup, tous les curseurs sont poussés à fond, y compris celui du mélo évidemment. Tous les petits récits mis en place, la relation père-fille entre Lee Kang-ok et So-hee (incarnée par Kim Su-an, la gamine du Dernier train pour Busan, bouleversante), la touchante histoire d’amour entre deux écorchés de la vie incarnés par So Ji-sub (A Company Man) et Lee Jung-hyun… prennent une toute autre dimension et deviennent des éléments constitutifs de cette énorme séquence d’action. Véritable tour de force sur le plan narratif et symbolique (ce plan incroyable en plongée sur le drapeau japonais découpé par Kang-ok pour permettre l’évasion…), cette grosse séquence qui occupe tout le dernier quart du film est également un morceau de bravoure comme on en voit finalement assez peu au cinéma en terme de spectacle pur. Ça pète dans tous les sens, les explosions sont monumentales, les cadavres et blessés s’accumulent, les balles fusent… chaque plan grouille de figurants et de détails, illustrant à la perfection la notion de chaos. Et le tout en conservant une lisibilité totale de par un découpage intelligent et une durée des plans extrêmement courageuse. A la fois impressionnant et bouleversant, Battleship Island en oublie complètement son « statut » de film historique pour devenir un concentré de fureur sur pellicule. Tellement généreux qu’il pourrait presque paraître excessif aux yeux du spectateur qui n’aurait pas l’habitude fréquenter ce cinéma coréen si inattendu car hors des codes imposés par le cinéma occidental.

De nombreux choix sont risqués, à l’image de l’utilisation de l’imposant The Ecstasy of Gold d’Ennio Morricone lors du déclenchement des hostilités. Mais ça passe, car Ryoo Seung-wan, comme pour ce qu’il faisait dans The City of Violence, ne perd jamais de vue l’essentiel : se faire plaisir mais surtout faire plaisir à ses spectateurs. Leur proposer une forme de spectacle ultime et leur en donner pour leur argent. En cela le contrat est plus que rempli. Les scènes iconiques s’empilent sans arrêt mais sans jamais tomber dans la pose gratuite, à l’image d’une exécution finale à priori très excessive mais absolument logique dans le déroulé des évènements. Par sa générosité et son aisance à filmer l’action, par l’implication d’acteurs habités par leurs personnages, par une mise en scène et plus globalement une fabrication (lumière de dingue, reconstitution de décors bluffante…) de très haute volée, par sa violence redoutable et la puissance de son mélodrame, Battleship Island embrasse un genre déjà très stimulant pour le porter vers quelque chose d’assez inédit. Il n’est pas étonnant que le public coréen se soit rendu en salle massivement, car en plus de régler une nouvelle fois des comptes avec une histoire difficile à encaisser (et que le Japon peine à assumer, d’où une illustration parfois très caricaturale), le divertissement populaire qu’il propose est assez fou.

4.5

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