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Hommage : David Lynch vu par… #2

Suite et fin de notre série de témoignages en hommage au cinéaste David Lynch, disparu le 15 Janvier dernier. Pour cette 2ème et dernière session, c’est au tour de Fabrice Calzettoni, Rafael Lorenzo, Johan Pomier et de Vincent Capes de se livrer sur leur rapport personnel à l’oeuvre du cinéaste derrière Elephant Man et Twin Peaks. 

L’Espace du souvenir

Nous sommes anéantis par la disparition d’un des plus grands artistes du XXe Siècle. Certes, le dernier événement lié à son œuvre date de plus de vingt ans avec la sortie du monumental Mulholland Drive (Inland Empire n’ayant connu qu’une sortie très limitée) mais en 2017, nous devons tous admettre, à la surprise générale, qu’il n’a pas baissé la garde. Il sort de sa retraite en laissant sur le carreau ses fans et les amateurs de séries. Il vient de diriger, accompagné de son ami Kyle MacLachlan, la totalité des 18 épisodes de Twin Peaks The Return. Avec cette troisième saison, à la fois hommage et conclusion, il prouve qu’il n’a rien perdu de son génie et met tout le monde d’accord pour l’ériger au rang des plus exigeantes de l’histoire des séries. En 2025, tous orphelins d’un de nos pères de cinéma, il faut alors se poser la terrible question. Quel nouveau chef-d’œuvre nous ne verrons jamais ? Car il était encore capable de nous épater le bougre. Le vide qu’il laisse ajoute une pierre à l’édifice de l’irremplaçable, de l’impensable, de l’inimaginable. Retrouverons-nous un jour, public, critique, professionnels réunis, le choc visuel et culturel que représentait la sortie d’un de ses films ? Comment alors écrire ou témoigner sur cet artiste unique sans ressortir la liste des superlatifs ou celle des analyses en tout genre qui ont accompagné ses œuvres ? En revoyant, le jour de sa mort, Eraserhead, je suis déjà dépassé par le prologue. Il ne me faut pas plus de dix minutes pour me sentir écrasé par l’image qui semble expérimentale, le sound design totalement novateur de son inséparable Alan Splet, par la bouille de Jack Nance et ses cheveux qui se dressent tous seuls sur sa tête, par la faculté du réalisateur à s’installer dans des espaces réels pour les transformer en cauchemar cinématographique. Je ne sais pas pourquoi, mais immédiatement, devant ce début de film, me reviennent les mots des Guignols de l’Info en 1990 qui annoncent la diffusion du premier épisode de Twin Peaks sur M6 : Les spectateurs de la chaîne, dit la marionnette, vont devoir s’acheter un cerveau.

Comme Yoan Orszulik me donne carte blanche pour évoquer David Lynch, je choisis donc la voie du souvenir, et des impressions laissées au fur et à mesure des années, puisque mon âge me permet de remonter jusqu’à la sortie d’Elephant Man, son premier film. Je commets cette erreur volontairement car personne, en 1980, n’a vu Eraserhead à part les spectateurs chanceux de deux cinéma parisiens. Il sera ensuite exploité sur tout le territoire, suite au succès d’Elephant Man. Les affiches portent alors le titre (les distributeurs ne reculant devant aucune idiotie pour faire recette) de Labyrinth Man ! Ils ignorent qu’en surfant sur la notoriété du titre Elephant Man, ils dénichent le mot clé qui sera une des portes d’entrée de toute son œuvre. En effet, il nous faudra désormais pénétrer les dédales d’un cerveau à la complexité déroutante pour commencer à cerner les intentions et la personnalité de l’artiste. C’est donc à 12 ans que je suis dans la salle unique du Royal place Bellecour, un samedi soir en famille, pour voir le film. Nous sommes au premier rang car tout est complet. Oui le cinéma c’était ça, une salle de 800 places, pleine à craquer pour Elephant Man. Quand je sors de la projection, j’ai pris quelques années de plus. J’ai appris en deux heures ce qu’est la dignité humaine. Plus besoin qu’on me l’explique. Pour ça, il n’a pas besoin de jouer les professeurs pour me convaincre que l’indifférence c’est mal. En revanche, il s’agrippe dans mon inconscient. Pour reprendre une pensée de Jean-Luc Godard, son film n’est pas parlé, il est montré. Telles ces images d’explosions industrielles qui lui ont toujours fait penser aux excroissances du corps de John Merrick. Des explosions lentes qui se mettent à grossir en partant des os.* Un environnement graphique qui correspond au monstre qui sera progressivement remplacé par la délicatesse, la sensibilité et l’intelligence.

Le second souvenir hante mes années de fac. En 1986 tout le monde a perdu de vue Eraserhead et Elephant Man et s’est moqué de son adaptation de Dune. Une œuvre qu’heureusement les cinéphiles ont réévaluée aujourd’hui accompagnée de la douleur de savoir qu’ils ne verront jamais le final cut que l’auteur avait souhaité, qui fut largement et scandaleusement amputé par le studio. La sortie de Blue Velvet constitue donc presque un reboot du réalisateur et personne ne sait ce qu’il va proposer, car depuis Eraserhead, c’est son seul film qui n’est pas une commande. Aujourd’hui s’éloigner du réalisme par une image graphique ou sur-composée sert à désamorcer la violence. Des productions comme Deadpool le prouvent, on s’y amuse. Chez Lynch, elle sert à la rendre insoutenable. Cette violence passe par des très gros plans, des images épidermiques, des couleurs primaires ou saturées, des éclairages expressionnistes, sombres ou surexposés, la musique lente et hypnotique d’Angelo Badalamenti (il arrive), le son de Splet, des ralentis à 36 images secondes (déjà exploités par Martin Scorsese pour les plans de rétroviseur de Robert de Niro dans Taxi Driver), un étirement du temps, le jeu maniériste de ses interprètes, des images abstraites insérées dans de l’hyper réalisme (le seul qui ose)… Tous ces signes de l’identité artistique unique de David Lynch expriment les ténèbres que les deux jeunes amoureux du film, Jeffrey et Sandy, appellent simplement a strange world (un monde étrange). Cette expression de la violence gagne le spectateur par les sens et s’accrochent comme une bactérie sans espoir de la vaincre sauf à sortir de la salle dans l’impossibilité de pouvoir continuer à regarder, comme j’ai réellement vu des spectateurs ou des proches le faire pendant Blue Velvet, Sailor et Lula ou Twin Peaks (le film). Si Blue Velvet fut un tel choc visuel c’est bien parce qu’il a commencé à contaminer le public de ses obsessions. David Lynch écrit l’histoire de deux êtres qui trouvent l’amour en Enfer*, mais cette histoire ne part pas du texte. Toujours de l’image. C’est une des raisons pour lesquelles il n’est pas possible de prendre du recul. L’auteur le dit lui-même : Quand j’ai entendu la chanson Blue Velvet, je me trouvais sur une pelouse verte, et j’ai vu la bouche carmin d’une femme à travers la vitre d’une voiture ; une lumière qui frappait son visage aux lèvres rouges. Habité par cette vision, les paroles de la chanson m’ont convaincu. Tout faisait sens.*

Le troisième souvenir qui me vient de David Lynch c’est celui du voyage. Un voyage qui commence en 1990 au Max Linder Panorama, première salle parisienne munie du son THX. J’ai la chance de voir le film pour la première fois dans cette salle à l’écran gigantesque (pour l’époque). Ses enceintes me confirment que la musique est désormais indissociable de l’univers du démiurge. Je suis écrasé par le son de ce cinéma-rock qui s’en revient de Cannes récompensé de la Palme d’Or. Mais c’est le road-movie que je retiens surtout du film conduit par sa si chère Laura Dern et par un Nicolas Cage enflammé, dont le personnage est un brouillamini de Brando et d’Elvis. Avec David Lynch, je prends désormais la route et elle n’aura jamais de fin. Une route qui existait déjà par la séquence de virée nocturne menée par Frank Booth dans Blue Velvet. Les titres eux-mêmes nous le disent : Lost Highway (l’autoroute), Mulholland Drive (la célèbre artère résidentielle angelinoise), A Straight Story (en ligne droite) ou Fire Walk With Me (marcher, avancer). Il m’emmène aux confins des mondes multiples. Des territoires loin de tout où vivent d’étranges personnages issus de l’enfance du réalisateur où, à cause des mutations de son père, il ne cessait de déménager. Les mondes des contes, les merveilleux et les cauchemardesques, où vivent la gentille et la méchante sorcière de Sailor et Lula, le nain de Twin Peaks et l’homme-mystère de Lost Highway. Les mondes labyrinthiques évidemment, que ce soit ceux de l’esprit torturé du cinéaste ou ceux des espaces qui engloutissent les personnages. Des méandres qui témoignent de son admiration pour Franz Kafka. Si il avait écrit un thriller, dit Lynch, je l’aurai adapté immédiatement*. Les mondes de Los Angeles, cette ville qui l’a accueilli, après qu’il ait vécu à Boise dans l’Idaho, Boston ou Philadelphie, et qu’il a tant montrée dans ses films, comme cette maison qu’il achète et qui abrite le couple Bill Pullman et Patricia Arquette au début de Lost Highway. Les mondes du peintre Edward Hopper qui hissent Mulholland Drive au rang de plus belle transposition de la peinture au cinéma de la fin du XXe Siècle. Les mondes parallèles qui naissent des ses heures de méditation qu’il pratique depuis qu’il à 20 ans. Ces mondes parallèles dans lesquels il se projette et nous projette. Mise en abyme filmique ou film à côté du film. Un certain élément dans le film peut provoquer une étincelle qui s’allume et s’embrase et donne un autre film,* explique-t-il. Enfin, le nombre infini de réalités de Lost Highway, Mulholland Drive, Fire Walks With Me et bien entendu le dernier épisode sidérant de Twin Peaks The Return.

Tous ces voyages qui ont commencé avec Sailor et Lula ne sont toujours pas terminés. Déjà parce que je n’ai pas vu (exprès) Inland Empire pour qu’il me reste un film à découvrir. Je ne peux pas admettre d’avoir fait le tour de son œuvre. Des voyages qui ne sont toujours pas terminés tout simplement parce qu’à chaque vision de ces films, je découvre encore, j’apprends encore. Comment, de toute façon, faire le tour d’une œuvre qui base justement toute sa créativité sur des récits sans issue ? Ma seule certitude c’est que là où il est aujourd’hui, il peut enfin profiter des dernières paroles d’Eraserhaed chantées par The Lady in the Radiator : In Heaven Everything is fine You got your good thing And I’ve got mine.

  • citations extraites de l’autobiographie de David Lynch, L’Espace du rêve coécrit avec Kristine Mckenna (Éd. JC Lattès)

Fabrice Calzettoni

Quand j’ai regardé Twin Peaks: The Return je ne m’attendais à rien et j’avais un peu peur d’être déçu (déçu que Lynch n’ait pas suffisamment de liberté). Seulement, j’avais envie de retrouver ces personnages que j’aimais profondément et un réalisateur que j’admire. Alors chaque semaine, je lançais un nouvel épisode et chaque semaine s’ouvrait devant mes yeux un morceau d’une œuvre unique, disparate (bordélique même), foisonnante et folle. Sur les 15 dernières années aucune œuvre (à part Mad Max: Fury Road) ne m’a autant secoué, ému et donné envie de cinéma que celle-là. Au-delà du génie de chaque épisode, j’étais heureux de retrouver une bouffée de nostalgie : jamais cynique, toujours dans l’invention, jamais dans le passéisme. En somme, en dehors du temps, mais totalement contemporain. Depuis, je n’ai pas eu la force de re-regarder un épisode, de peur que ses instants uniques ne fonctionnent pas une deuxième fois, mais je crois que cette fois-ci, je vais m’y replonger, car depuis presque 8 ans, je n’ai pas cessé d’y penser.

Johan Pomier

Autant le dire tout de suite : j’ai toujours eu un rapport complexe à David Lynch. 

Il y a de ces cinéastes dont la rencontre est immédiate, instantanée, comme pour Martin Scorsese où un véritable coup de foudre cinéphile a eu lieu pour moi, et d’autres dont il faut plus de temps, plus difficiles à appréhender et qu’il faut laisser décanter dans sa tête tellement leur œuvre semble de prime abord ambitieuse, déstabilisante et déconcertante. 

Dans mon parcours au travers d’une histoire du cinéma David Lynch fait partie de cette seconde catégorie. Un nom incontournable, un univers unique comme seuls quelques rares réalisateurs ont été capables d’en imprimer à tout jamais sur pellicule et au point d’en devenir un adjectif, lynchien donc, qui synthétise à lui seul l’ensemble de ses créations et celles de ceux qui se sont revendiqués de lui. Une somme qui peut faire peur, qui m’a fait peur en tant que jeune passionné encore balbutiant dans ses goûts et d’autant plus que le créateur de Twin Peaks a depuis toujours ses aficionados aux appréciations affirmées. Des fans qui peuvent vous prendre de haut dans le côté arty. Ce que David Lynch n’a jamais fait étant toujours affable, bienveillant et premier degré dans ses interviews par exemple et qui transpirait tout cela dans ses films malgré la noirceur de son monde. Une approche, un discours qui m’a franchement rebuté lorsque j’ai rencontré pour la première fois des “cinéphiles” lors de mes premières semaines en tant qu’étudiant en cinéma à la fac. 

Ce qui m’a totalement décoincé et fait aimer son oeuvre c’est la découverte d’un tout autre film, proche avant l’heure de l’inquiétante étrangeté chère au cinéaste, à savoir Le Locataire de Roman Polanski. L’un de mes films d’horreur préférés aujourd’hui et où je me suis dit de manière instinctive si j’aime ça, ça y est, je peux enfin me laisser happer par son cinéma. Je ne sais pas comment cela s’est jumelé dans ma tête mais le résultat dépassa toutes mes espérances. Blue Velvet, Sailor et Lula, Lost Highway, Mulholland Drive… j’ai littéralement dévoré sa filmographie en très peu de temps et je fus saisi d’étonnement, en bon fan de films de gangsters et de films noirs, en découvrant un univers finalement bien plus accessible que je ne me l’imaginais au départ. Lynch c’est un contrat, un pacte où il faut accepter d’aller dans un nouveau monde, à l’instar de Dorothy dans Le Magicien d’Oz (l’un de ses films favoris), et se laisser prendre par la main pour mieux perdre tous ses repères. Et force est de constater que j’ai finalement tout de suite accepté la proposition. Un poupon à la tête d’agneau, un homme difforme en smoking, des vers géants à travers le sable, une oreille coupée envahie par les fourmis, une veste en peau de serpent, un rideau rouge et un sol fait de zigzags bicolores sur lequel on danse, une route sans fin tachetée de jaune, un vieil homme sur une tondeuse à gazon, un baiser échangé entre deux femmes Hitchockiennes l’une brune et l’autre blonde, des lapins sur un canapé…des images que je n’ai jamais oublié, imprimées pour toujours sur ma rétine et sur celles de bon nombre de passionnés de cinéma à travers le monde. Car Lynch en immense artiste qu’il était, qu’il est et qu’il restera c’était avant tout du ressenti pur, de l’émotion à l’état brut, une abstraction partagée avant toute forme de pensée construite et d’ intellectualisation. Dans cette optique et pour toucher du bout du doigt un je ne sais quoi proche de la grâce il était un touche à tout hors-pair multipliant les casquettes. De sa patte, de son style, de sa vision du monde il fut peintre, plasticien, musicien et surtout réalisateur de cinéma. Un art qu’il marqua au fer rouge par sa douce folie, sa violence inéluctable et son élégance rare. Au côté de Mark Frost, il su passé la télévision à la moulinette par son prisme et révolutionna pour toujours le monde des séries. C’est simple sans lui et sans le ton nouveau de Twin Peaks, qui scotcha à leur canapé des nombreux spectateurs à l’époque, pas de nouvel âge de la série tv américaine de la fin des année 90 et du début des années 2000. Sans eux pas d’Oz, pas de The Wire, pas de The Shield, pas de Mad Men et surtout pas de Soprano qui, dans ses séquences fréquentes de psychanalyses et de rêves de Tony, se revendique ouvertement de son influence. À l’annonce de sa mort un collègue m’a dit qu’égoïstement cela voulait dire qu’il ne produira plus d’œuvre et que cela le remettait dans le même état que celle de Stanley Kubrick. Un véritable choc, énormément partagé sur les réseaux sociaux, pour quiconque aime un tant soit peu le cinéma. Oui il n’y aura plus de nouveaux films signés David Lynch… Heureusement, et cela en devient troublant aujourd’hui, l’artiste qu’il fut aura su soigner sa sortie. Sa dernière œuvre sera donc The Fabelmans où il apparu amusé en tant qu’acteur dans la toute dernière séquence du film. Une scène devenue déjà mythique puisque devant la caméra de Steven Spielberg il interprète ni plus ni moins que John Ford. Lynch, Spielberg, Ford ou trois cinéastes inventeurs de formes et dénués de tout cynisme. Soit tout ce qu’il manque de plus en plus à cet art qu’on aime tant à l’heure des algorithmes, du plus petit dénominateur commun et de l’intelligence artificielle. Où sera l’horizon ? Nous le verrons bien assez tôt mais il a quelque chose d’extrêmement réconfortant devant cette pluie d’hommages mérités depuis la nouvelle de son décès et cela de la part de cinéphiles de tous horizons. Ce qui prouve qu’en étant soi même, au travers d’une œuvre à ce point radicale et en prenant tous les risques possibles en ne livrant jamais du pré-maché à son audience on peut dépasser les clivages, toucher profondément les gens et être malgré tout grand public et populaire. Le cinéma de David Lynch peut-être bien la définition même de l’art. Pour lui rendre un dernier hommage je ne peux que savourer un café bien chaud et devant une bonne part de tarte. 

PS : en écrivant ces quelques lignes j’ai appris la mort d’un autre immense cinéaste et qui compte énormément à mes yeux en la personne de Bertrand Blier. Blier/Lynch deux surréalistes hantés par la mort mais à l’œil rieur et esthètes qu’il serait bon ton de comparer entre leur goût pour l’onirisme, l’amour des femmes fatales et les plaisirs simples de la vie. Il y a quelque chose de triste et d’ironique que de voir ces deux héritiers de Luis Buñuel chacun dans leur genre partir à quelques jours d’intervalles. Comme si nous devions nous réveiller brusquement au beau milieu d’un rêve. Ils vont nous manquer mais leurs films seront là. Ils partent mais ils restent quand même.

Rafael Lorenzo

PERVIGILIUM MORTIS

In memoriam David Lynch, « The James Stewart from Mars »

« Nous, ne pleurons pas de ce que celui qui faisait nos délices s’est enfui loin de ces vautours de proie qui crient ici-bas, Il dort ou veille avec la patiente mort. […]

Paix ! Paix ! Il n’est pas mort, il ne dort pas ! Il s’est réveillé du songe de la vie. C’est nous qui, perdus dans d’orageuses visions, guerroyons sans profit avec des fantômes et, dans un insensé délire, frappons du poignard de notre esprit des riens invulnérables. » 

— Percy Bysshe Shelley, Adonais

Parti le 15 janvier dernier, David Lynch laisse un immense trou dans le tissu de cette réalité, une absence entourée de nos présences inconsolables. Je me retourne sur moi-même pour faire revenir quelques moments-clés qui jalonnent mon voyage en sa compagnie : 

Début des années 90. Je dois avoir 11 ans. Tristesse infinie face à l’humanité du doux John Merrick. Récitant la Bible, montrant le portrait de sa mère en disant qu’il avait dû être une déception, ou s’allongeant pour la première – et dernière – fois de sa triste vie. 

14 ans. Terrible trouble devant Blue Velvet, découvert lors d’une nuit estivale, tout seul dans le salon familial. L’effroi de voir par le trou de la serrure l’infinie noirceur des forces libidinales conjuguées au monde du rêve, me demandant pour la première fois ce qui se cache« réellement »derrière les fenêtres de mes voisins de l’immeuble d’en face, une fois les rideaux tirés, dans le silence de la nuit. 

16 ans. Seul, avec seulement un couple quelques rangs derrière sur ma droite, dans une grande salle vide aux fauteuils de velours rouge, je comprends au bout des deux heures et quart de Lost Highway que si le voisinage pouvait être terrifiant, ce que nous portons en nous l’est encore plus. Notre pire ennemi, c’est nous-même et la façon dont notre esprit peut s’arranger avec la réalité. 

À peine un mois après, au festival du court métrage de Clermont-Ferrand, je découvre The Grandmother sur grand écran. Choc.

20 ans. Comme pour Crash de Cronenberg quelques années plus tôt, je ne suis pas sûr de comprendre l’engouement nouveau de la part du grand public pour Lynch, désarçonné par cette soudaine notoriété à grande échelle. Si Mulholland Drive est à n’en point douter un pur bijou (encore aujourd’hui le plus grand film du XXIe siècle à mes yeux, avec La Commune de Peter Watkins), tout me semblait pourtant déjà là dans ses films précédents – toute l’œuvre de Lynch est déjà là dans The Grandmother alors qu’il n’a que 24 ans. Mais trêve de snobisme. L’essentiel, me dis-je, est que ses œuvres soient vues et circulent. 

2012. Tomber par hasard sur l’exposition Man Waking From Dream à Clermont-Ferrand, et y voir pour la première fois Lumière (Premonition following an Evil Deed), film dont j’ignorais jusqu’à l’existence et qui sera pour moi un de ses plus grands, un précipité de toute son œuvre – un peu comme Dans le noir du temps de Godard, où toute son œuvre est condensée en 10 minutes. Je m’assois, seul dans la petite salle d’exposition et je le regarde en boucle, pas loin de dix fois d’affilée. (La dernière fois que ça m’est arrivé, c’était au début des années 2000, devant le fraîchement téléchargé At Land de Maya Deren, une des matrices du cinéma de Lynch, avec les films de Tati, Le Magicien d’Oz, Sunset Blvd., l’œuvre de Marcel Duchamp, les tableaux de Francis Bacon et d’Edward Hopper, et le trop méconnu Dreams that Money Can Buy de Hans Richter).

Juin 2017. Got a Light? Une des séquences les plus impressionnantes qu’il m’ait été donné de voir sur un écran, sorte de « Jupiter and Beyond the Infinite » de la télévision. 

Deux mois plus tard, le cri de Carrie Page.

Soudain, en écrivant ces quelques lignes, je me rends naïvement compte que David Lynch m’a accompagné presque toute ma vie, dans ma cinéphilie naissante, dans mes études d’art, dans ma vie d’adulte, et qu’il a été présent pendant plus de 30 ans. Wow Bob, Wow. Je me rends compte du bruit du silence que fait l’absence de quelqu’un qu’on a aimé si fort, si longtemps, lorsqu’il nous manque, lorsqu’on est « en manque » de lui.

Robert Filiou disait que l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. Les films de David Lynch prennent racine dans ce sans quoi la vie n’a pas de sens. Tant de gens ont pu dire de ses films qu’ils n’en avaient aucun alors que sans eux la vie en a encore moins.

N’en déplaise aux fans de Kubrick, David Lynch est sans aucun doute possible le plus grand cinéaste états-unien de la seconde moitié du XXe siècle – et accessoirement du premier quart du XXIe. Nous attendons, appelons de tous nos vœux le champion qui prendra sa relève. 

Je termine ce modeste texte, humble élégie tricotée dans un tissu de mots superflus – un infime drap de mort – qui, je l’espère, aura pu accompagner son âme sur l’autre rive, lors de son voyage au travers les royaumes du Bardo. David Lynch nous a quitté mais réjouissons-nous car nous avons ses œuvres immortelles, laissées sur Terre tel un cadeau qu’il nous a ramené de ses pérégrinations sur d’autres plans de la réalité, lors de ses méditations et de ses rêves. Celles-ci nous permettent d’élargir notre monde intérieur, poussant les murs, le sol, le plafond, et d’étirer notre être dans tous les sens comme un linceul infini. En voyant ses films, ses œuvres graphiques, en écoutant sa musique, nous échangeons d’âme à âme la perle impérissable où dort le souvenir. Et jamais celle-ci ne disparaîtra. In Heaven, everything is fine…

Vincent Capes, le 18 janvier 2025.

Propos recueillis par Yoan Orszulik

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