Close

Login

Close

Register

Close

Lost Password

Hommage : David Lynch vu par… #1

Décédé le 15 janvier 2025, le cinéaste David Lynch aura marqué l’histoire du 7ème art, à travers des oeuvres marquantes témoignant de sa faculté à toucher le plus grand nombre via un univers personnel. En hommage à ce dernier, 7 témoignages, répartis sur deux articles, de fans revenant sur le rapport personnel au réalisateur. Pour cette 1ère session place à Océane Zerbini, Victor Norek et Guéanël Eveno. 

Silencio… 

Si je devais parler de David Lynch ce serait pour parler d’une année de ma vie – et de la sienne absolument cruciale. 2017.

Ma découverte de son œuvre, a commencé dans une salle de classe de mon lycée quasi-déserte en 2010 avec Lost Highway. Hasard ou non, ce fut mon premier contact, à quelques jours près, avec l’œuvre de Trent Reznor, qui commençait doucement à occuper mes oreilles avec la bande-originale de The Social Network. Mais il a fallu attendre le printemps 2017 pour que je me motive à découvrir Twin Peaks avant de rattraper The Return. Découverte qui tourna court puisque, après avoir vu le pilote, je décidai à la place de revoir Mad Men, sans me douter que les apparitions de Patrick Fishler, Mädchen Amick et Ray Wise dans la série de Matthew Weiner seraient un présage qui me donnerait la motivation de retourner à Twin Peaks.

L’été 2017 reste un été particulier de ma vie pour de multiples raisons. 

La meilleure d’entre elles a été la mise en place de ce rituel qui aurait ravi Dale Cooper : une tasse de thé à la cerise, le visionnage de deux épisodes de Twin Peaks par soir, alors que le soleil se couchait en laissant sa trace orange et bleu marine dans le ciel depuis la fenêtre de ma chambre.  Je me souviens de ma fascination pour toutes ces femmes meurtries, belles à en mourir, qui semblaient pourtant follement aimées des hommes qui les tuent – et de David Lynch. Une confirmation avec mon visionnage de Fire Walk With Me qui m’avait terrorisée d’emblée avec son générique bleuté, si apaisant, avant sa fin brutale : ce n’est plus de la télévision que je regardais, c’était quelque chose d’autre. 

Un voyage en enfer. Je n’avais jamais vu ça, je n’avais jamais ressenti ça, mais j’en voulais encore.

Enchaîner avec The Return a été une expérience déroutante. J’imagine l’émotion des fans ayant attendu 25 ans (!) le retour de la série. De mon côté, j’ai enchaîné en quelques jours la jeunesse insolente des habitants de Twin Peaks datant de 1990 avec leurs versions plus âgées, parfois malmenées par la vie, par la maladie et la mort. Passée l’excitation des retrouvailles, l’épisode 8 aura été pour moi comme pour nous tous un choc, un de plus, l’un de ceux que je suis contente d’avoir vécu.  Et puis, l’émotion de revoir Dale Cooper lever son pouce; celle de voir Audrey danser sur la musique d’Angelo Badalamenti. Celle de ce dernier coup de fil de la Log Lady avant le décès de Catherine Coulson. Et puis, ce cri final de Laura.

En un été, j’ai l’impression d’avoir vécu 25 ans de la vie des habitants de Twin Peaks. 

Mon voyage chez Lynch continuera avec Blue Velvet, autre choc monumental de beauté et de violence ; puis avec Mulholland Drive, dont les images aussi roses que noires resteront pour toujours dans mon cœur. En octobre 2017, le mouvement MeToo se relance auprès du grand public. Je réalise que Lynch a été l’un de ces auteurs à comprendre le parfait paradoxe d’Hollywood : une machine à rêves qui ne crée que des cauchemars. Cette réalité complexe à appréhender, ses films m’ont aidée à le faire et à poser des mots dessus – pour relayer la parole des femmes comme pour tenter d’amplifier la mienne.

Avant de conclure, je dois aussi remercier David Lynch d’un fait assez important : c’est lors d’un épisode de podcast consacré à sa filmographie pour Lynchsplaning, enregistré fin 2017, que mon fiancé a entendu ma voix pour la première fois – et qu’il est tombé amoureux de moi, de ma manière de prononcer « Lynch ». Ses premiers cadeaux pour moi quand nous nous sommes mis en couple ont été le vinyle de Lost Highway et une figurine de Dale Cooper. 

Ma vie est donc étroitement liée à l’œuvre de David Lynch qui m’aura fait grandir en tant que personne, que féministe, sériephile et cinéphile. 

Aussi anodin cela puisse être, je compense ma tristesse en repensant à ma hâte de boire un bon thé à la cerise les soirs de l’été 2017, en lançant Twin Peaks, ignorant encore que la plus belle partie de mon existence se profile à l’horizon.

« Garland, what do you fear the most in the world ? – The possibility that love is not enough. » 

Océane Zerbini

Le 26 octobre 2001, âgé de 14 ans et nouveau détenteur d’une carte Gaumont-MK2 illimitée, je découvre le cinéma en cette année qui fut l’une si ce n’est la plus belle que le septième art nous ait offert. J’entre dans le magnifique Gaumont Marignan sur les Champs Élysées (il existait encore) et prends ma place pour un film dont la bande-annonce m’interloquait. Je ne sais pas encore que cette projection va changer ma vie et définir ma cinéphilie, qu’il y aura un avant et un après.

Mulholland Drive me fit l’effet d’une claque au visage, comme si je m’éveillais d’un long songe, telle la matrice, en me disant : « c’est donc ça le cinéma, l’art, et on m’aurait donné à manger quelque chose de synthétique toutes ces années auparavant ? ». C’était la première fois que j’expérimentais un cinéma « autre », qui sorte des sentiers battus, qui me posait plus de question qu’il n’en résolvait et me laissait faire moi-même le reste du chemin sans me prendre par la main.

Le lendemain soir, j’entrais à nouveau dans la salle et eu l’impression de voir le long-métrage sous un angle nouveau. Interloqué, je fis la même chose 13 fois (tickets à l’appui, je les ai conservés) au cours des quelques semaines où il resta à l’affiche. Ma soif ne faisant que commencer, je louai Blue velvet, Lost highway et Elephant man à mon vidéo-club (les seuls qu’ils avaient de lui), qui devinrent mes nouveaux films de chevet et leurs images torturées ont hanté les rêves de mon adolescence. À travers ces références, je me suis mis à discuter avec la petite amie qu’avait à l’époque mon frère, âgée de 12 ans de plus que moi et Lynchéenne convaincue, et c’est la première fois où j’ai eu l’impression que j’étais devenu un adulte, qu’il n’y avait plus cette barrière auparavant présente dans les conversations que j’avais avec les personnes plus âgées. David Lynch m’a pour la première fois donné réellement l’impression d’avoir mûri. Peu de gens peuvent précisément pointer du doigt l’élément qui les a fait basculer du monde de l’enfance à celui, bien plus sombre des adultes. De mon côté, c’est d’une facilité déconcertante, et peut se résumer à quelques notes emplies de désespoir, jouées par Angelo Badalamenti sur fond d’une route éclairée par des phares de voiture une journée d’octobre 2001.

Quelques mois plus tard, je découvrais Le Voyage de Chihiro puis Donnie Darko dans la même salle et ma passion pour le bizarre, l’onirisme et l’étrange était confirmée, j’ai su que je voulais consacrer ma vie au cinéma. Merci David Lynch de m’avoir ouvert l’esprit, et je pense que c’est la plus belle chose qu’on puisse faire à quelqu’un. Il restera à jamais un des êtres les plus influents sur toute mon existence.

Victor Norek 

Il est très difficile pour moi de parler de parler de David Lynch au passé, depuis le temps qu’il fait partie de ma vie. Alors que je n’étais pas encore au lycée, je me suis retrouvé dans son goût pour les contrastes forts, sa propension à insister sur le mystère, à travailler tous les éléments du cinéma (son, musique, mise en scène, acteurs) pour donner quelque chose d’unique, un ressenti plus que des mots. De la création pure qui regardait pourtant avec respect tout un pan cinéma classique, en particulier le film noir. Lynch est était un créateur d’émotion hors du commun dans son cinéma, dans sa peinture et dans sa musique. Le trio magnifique qu’il a formé avec Angelo Badalamenti et Julee Cruise, son utilisation de l’adagio for Strings de Samuel Barber, puis la mise en avant de Nine inch nails, Rammstein ou Marilyn Manson sur la B.O de Lost Highway m’ont fait découvrir le classique, la pop atmosphérique et toute une scène musicale dont je ne soupçonnai pas l’existence.

Il a toujours été ce boy scout attiré par la noirceur et le chaos, mais dont la nature construisait en contrepoids une force de vie, d’empathie et de lumière dans des scènes d’une simplicité naïve et anachronique, mais sincère. On ressentait cette sincérité teintée d’humour à chacune de ses interventions, avec son costard cravate, sa coiffure et sa diction inimitable. On la ressentait aussi dans le regard triste empreint d’empathie d’Anthony Hopkins dans Elephant Man, dans la bienveillance du personnage d’Anne Bancroft face à John Merrick, dans la danse espiègle d’Audrey Horne qui vous sortait d’un quotidien morne, dans le sentiment intense qui naissait lors d’un simple spectacle en playback entre Naomi Watts et Laura Harring, dans le bonheur d’un bon café et d’une tarte aux cerises servie par Norma au petit matin. L’art de prendre son temps et de s’arrêter pour admirer la moindre bizarrerie, être curieux de ce qui se cache derrière les apparences, trouver l’humanité derrière le pire des êtres humains. Ecouter la femme au radiateur vous envoyer un brin de réconfort mutin. Regarder Laura Palmer rire aux éclats, la main de Dale Cooper sur son épaule, après deux heures d’un chemin de croix horrible. Que de moments qui se passent de mots.

David Lynch, c’était aussi tous ces bulletins météo quasi identiques qu’il donnait chaque jour en direct de chez lui durant la COVID, à base de « blue sky » et « golden sunshine ». On aimerait tant en entendre de nouveaux ces petits rayons de soleil matinaux. Il ne nous reste plus qu’à maintenir en vie ce qu’il nous a légué avec autant de générosité. Reposes en paix l’ami !

Guéanël Eveno

Propos recueillis par Yoan Orszulik

Share This Post

Related Posts

0
0

    Répondre

    Votre adresse mail ne sera pas visible. Les champs requis sont marqués *

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

    Merci pour votre commentaire !

    PODCAST

    Dernières critiques