fbpx

Soul – Critique

Présenté en avant première lors du dernier Festival Lumière de Lyon, avant de débarquer en décembre sur la plateforme Disney + pour cause de Covid-19, Soul n’en demeure pas moins une nouvelle réussite pour Pete Docter, mais dont les choix artistiques radicaux risquent de diviser aussi bien le grand public que les fans de ce qui représente le dernier espace de créativité de la firme aux grandes oreilles. Explications. 

L’idée de Soul date d’il y a 23 ans lorsque Peter Docter, en voyant la naissance de son fils, se pose la question de savoir d’où lui venait sa personnalité. En 2016 Docter annonce la préparation de son nouveau long métrage qui devra attendre plus de 4 ans pour voir le jour. Le cinéaste s’entoure de Mike Jones, un membre de la team créative de Pixar, ainsi que de Kemp Powers (Star Trek: Discovery) pour la rédaction du scénario. L’implication de Powers est telle sur le plan personnel et créatif que Docter le propulse co-réalisateur. Kevin Nolting, fidèle collaborateur de Docter, rempile à nouveau au montage, tandis que Matt Aspbury (Coco) et Ian Megibben (Le monde de Dory) se charge de la photographie épaulé par Bradford Young (A Most Violent Year, Premier Contact) appelé en tant que consultant lumière. Côté musique, Docter délaisse Michael Giacchino pour se tourner vers le duo Trent Reznor – Atticus Ross et le musicien de Jazz Jonathan Batiste. Au niveau casting c’est Jamie Foxx et Tina Fey qui apportent leurs voix à Joe Garner et 22, tandis que Graham Norton, Rachel House, Alice Braga, Richard Ayoade, Angela Bassett et Wes Studi complètent la distribution.

Après des années de galère, Joe Garner, un professeur de musique pour collégiens, se voit enfin admis dans un groupe de Jazz, mais un accident provoque la séparation de son corps et de son âme transporté au « You Seminar », un centre dans lequel les âmes naissent avant d’être transférées dans un nouveau-né. C’est dans ce contexte qu’il rencontre 22, une âme ayant une vision sombre de la vie et qui peine à intégrer un nouveau-né. Avec l’aide de cette dernière, Joe va tout faire pour retourner dans son enveloppe charnelle. Comme le suggère son sujet, Soul peut être vu comme une variation de Vice-versa, principalement à cause de son sujet : une épopée psychique mettant en vedette un duo aux antipodes l’un de l’autre et obligé de collaborer ensemble pour endiguer un danger menaçant un individu dont ils sont censés assurer le fonctionnement. À première vue il serait tentant de réduire Soul à une redite paresseuse du précédent chef d’oeuvre de son auteur, tant les similitudes narratives sont présentes. Qu’il s’agisse de la vision administrative des émotions, du personnage secondaire névrosé, ou bien encore de cet effet miroir où le duo regarde l’enveloppe physique sur laquelle se focalise l’intrigue. Cependant si ces éléments sont bien présents, ils sont moins une redite qu’une variation sur des thèmes voisins, au point que Vice-versa et Soul forment un véritable diptyque, où des thématiques annexes du 1er film sont au coeur du second. Sur le plan formel, Soul apparait comme la version longue de la séquence d’art abstrait de Vice-versa, au point que tout le film semble conçu comme une oeuvre expérimentale dans son traitement de l’animation, qui marie animation traditionnelle et numérique, parfois au sein d’un même plan. Le plus flagrant étant l’arrivée de Joe dans cet entre-deux qu’est You Seminar, qui n’est pas sans rappeler de par certains designs rectilignes les travaux du cinéaste canadien Norman McLaren. Un design réduit à sa plus simple expression d’épure enfantine qui côtoie un entre-deux aux tonalités kawaii à l’oeuvre dans une certaine pop culture japonaise.

Outre cette approche atypique, l’autre point fort réside dans sa retranscription de New-York au point d’apparaitre comme une véritable déclaration d’amour envers la Big Apple et sa population hétéroclite. En témoigne la mise en avant de nombreuses scènettes du quotidien présentes en arrière plan du cadre, à tel point qu’on assiste par moment à une chronique quotidienne dont l’ambiance n’est pas si éloignée de la trilogie New-York du dessinateur Will Eisner. Une approche immersive ayant pour but d’appuyer une véritable connexion émotionnelle avec le spectateur, tout en gardant en tête la stylisation des personnages humains. Visiblement conscient d’avoir réussi à faire accepter des concepts psychologiques assez ardus dans Vice-versa, Docter et Powers semblent avoir suffisamment confiance en leur public pour oser des ruptures de ton assez radicales et ce dès l’introduction, qui n’hésite pas à présenter de manière soutenue les différentes strates du You Seminar quitte à laisser certains spectateurs de côté, de par le flot ininterrompu d’informations. La suite du récit utilisant le schéma du « poisson hors de l’eau » devenu la norme dans de nombreux blockbusters super héroïques comme Thor ou Wonder Woman pour le dynamiter de l’intérieur, avant une conclusion reliant le microcosme au macrocosme.

Depuis de nombreuses années, les productions Pixar se sont mises un point d’honneur à aborder frontalement la notion d’abandon et de mort, que ce soit la disparition de la mère de Nemo, l’introduction de Là-haut, le climax dans la fournaise de Toy Story 3 (une référence assumée au final  de Terminator 2: Le jugement dernier), sans oublier la disparition de Bing Bong dans Vice-versa. Une dimension qui semblait avoir trouvé son aboutissement dans Coco avec le royaume des morts. Également conscient d’être arrivé au bout de cette thématique, Docter va en prendre le contre-pied. L’âme de Joe cherche à retrouver un corps déjà mort. Il ne s’agit plus d’accepter le deuil, mais d’aborder la mort de l’âme sous un jour plus intellectuel propice à la névrose existentielle. En cela Docter et Powers se rapprochent énormément des travaux de Charlie Kaufman, au point que leur long métrage apparait comme un voisin d’Adaptation, Anomalisa et du récent Je veux juste en finir. Joe étant à l’instar des protagonistes des films précités un corps qui va devoir questionner son rapport à la vie, par l’entremise d’un simulacre incarnant sa conscience névrotique qu’incarne 22. L’exploration terrestre de cette dernière dans le corps de Joe, fonctionne sur un humour situationnel qui prendra par la suite une dimension introspective.

Du propre aveu de Kemp Powers, Joe doit beaucoup aux problèmes et doutes qui l’assaillaient durant ses années de galère en tant que scénariste. Et c’est justement sur cet axe que Soul se montre le plus sarcastique, en présentant le You Seminar comme une entreprise de développement personnel, ou en montrant un boursier se reconnectant à lui-même en détruisant son bureau. Le point névralgique étant le paysage maritime dans lequel nagent des esprits malveillants ne jurant que par une passion dévitalisée au point d’être morts à l’intérieur. Le pinacle étant atteint lorsque Joe finit par rejoindre le groupe de Jazz qu’il souhaitait intégrer au point que cette victoire apparait comme déceptive pour ce dernier du fait de ses nombreuses années de sacrifice. Dans son dernier acte, utilisant à merveille des fusils de tchekovs apparus lors de l’exploration du monde terrestre par 22, Soul apparait comme une manière lucide de faire prendre conscience à Joe, comme à son spectateur, la nécessité de reprendre conscience de son importance au sein du monde qui l’entoure pour espérer en finir avec ses névroses et accepter cette nouvelle vie qui s’offre à lui. À cela vient s’ajouter une véritable déclaration d’amour au Jazz et à l’ambiance singulière qui se dégage des ces concerts intimistes, auxquels rendent hommage les compositions de Batiste couplées aux sonorités électroniques de Reznor-Ross qui permettent de retrouver une vrai plus value musicale qui fait cruellement défaut à la production actuelle. Tout en faisant écho à la complémentarité de Docter et Powers ayant réussi à fusionner leurs sensibilités pour livrer cette oeuvre atypique à plus d’un titre. 

Summary
S’il risque d’avantage de diviser de par ses partis pris radicaux, Soul apparait comme une oeuvre salvatrice qui à partir d’éléments similaires à Vice-versa, parvient à trouver sa propre voie et damner le pion à son propre studio, comme en témoigne la musique du logo Disney malmenée en début de métrage. Une rencontre entre deux artistes ayant réussi à mettre en perspective les névroses qui les tiraillaient pour livrer, malgré eux, ce qui semble être le dernier baroud d’honneur à la fois fragile et virtuose, d’un studio qui aura marqué tout un pan de l’imaginaire collectif.
4

Votre avis ?

1 0
ipsum sed Phasellus vulputate, massa diam venenatis,
Aller à la barre d’outils