Robot Jox – Critique

En hommage au regretté Stuart Gordon, retour sur l’une de ses longs métrages les plus atypiques: Robot Jox. Une oeuvre pensée comme extrêmement ambitieuse et généreuse, dont la conception douloureuse accoucha d’un film bien en deçà de son potentiel. Mais qui reste fascinant à plus d’un titre dans la filmographie du réalisateur de Re-Animator et From Beyond.

Au milieu des années 80, le succès des Transformers pousse Stuart Gordon à imaginer ce que donnerait un film de Mécha en prise de vues réelles. D’abord réticent, son producteur fétiche Charles Band se laisse finalement tenter par l’idée. Stuart Gordon charge le spécialiste de la stop motion David W. Allen (Equinox) de livrer un test qui permettra au projet d’obtenir le feu vert. Le réalisateur s’attèle à l’écriture avec Joe Haldeman, lauréat des prix Hugo et Nebula pour son roman La guerre éternelle. Parallèlement à cette situation, Charles Band consent à faire de Robot Jox la plus grosse production de son studio, tandis que de grand noms des effets spéciaux et du design, comme Peter Kuran (Star Wars, Zu les guerriers de la montagne magique) et Ron Cobb (Alien, Conan le barbare) viennent prêter main forte à David Allen en charge de l’animation des Mecha. Tournage en Italie oblige, les décors sont confiés à Giovanni Natalucci (Il était une fois en Amérique), tandis que Gordon fait de nouveau appel à son fidèle chef opérateur, Mac Ahlberg, le français Frédéric Talgorn se chargeant de la musique. À l’origine le réalisateur souhaite confier les rôles principaux à Jean-Claude Van Damme et son épouse Gladys Portugues, mais c’est finalement Gary Graham et Anne-Marie Johnson qui incarneront Achille et Athena, tandis que Paul Koslo (Point Limite Zero), Danny Kamekona (Karate Kid) et Michael Alldredge (Scarface) complètent la distribution aux côtés de Jeffrey Combs et Carolyn Purdy-Gordon. Le tournage à Rome en janvier 1987 s’avèrera particulièrement douloureux. Stuart Gordon et son scénariste ne s’entendent pas sur le ton du film, les deux interprètes principaux seront en froid du fait de leurs divergences politiques, tandis que les effets spéciaux en stop motion filmés dans le désert californien accumulent le retard du fait d’une météo capricieuse. À tous ces problèmes vient s’ajouter une inflation budgétaire, faisant passer le film de 6 à 10 millions, provoquant la banqueroute du studio Empire Pictures. Une situation qui amènera Robot Jox à ne sortir qu’en Novembre 1990.

Après l’holocauste nucléaire survenue au lendemain de la troisième guerre mondiale, les nations décident de régler leurs différents via des combats de Mecha, à la manière des combats de gladiateurs dans la Rome antique. C’est dans ce contexte qu’Achille doit faire face à son rival Alexander tandis qu’il fait la connaissance d’Athena, un être génétiquement modifié entrainé pour devenir à son tour pilote. Le tout sur fond d’espionnage entre nations rivales. Comme on peut le voir, l’univers imaginé par Gordon et Haldeman se veut particulièrement ambitieux sur le plan narratif et thématique. Bien que l’origine de Robot Jox soit à chercher du côté des Transformers, Gordon va pousser la déférence envers le genre Mecha, en axant son récit sur les relations dysfonctionnelles de son duo principal. À l’instar d’oeuvres comme Gundam, Macross ou même le futur Patlabor, Robot Jox veut montrer deux personnages apprenant à se connaitre mutuellement avant de transcender leur condition dans un robot géant. Cependant à contrario des oeuvres précitées, Achille et Athena ne sont point des adolescents coincés entre deux âges, mais des adultes. La fin de l’innocence généralement de mise dans ces productions est laissée de côté, au profit d’enjeux plus matérialistes. Achille étant considéré comme une véritable « rock star » mis à mal par l’arrivée d’Athena qu’il voit comme une concurrente du fait de sa particularité génétique. Cette dernière est présentée d’entrée de jeu comme un personnage fort, à la manière du Dr. Katherine McMichaels de From Beyond, alors qu’Achille culpabilise de la mort de centaines de personnes qu’il a causé lorsque son Mecha s’est écrasé sur des spectateurs venant assister à son combat contre Alexander. Une relation prometteuse prenant place dans un contexte dystopique héritée d’une science fiction sarcastique à la Rollerball, où le sport, ici les combats de Mecha, représente des enjeux socio politiques étroitement liés au contrôle des masses. On devine rapidement la volonté de Gordon de jouer sur les deux tableaux à la manière de Paul Verhoeven sur Robocop et Starship Troopers, en livrant une oeuvre spectaculaire non dépourvue d’une ironie sarcastique qui trouvera son apothéose sur Edmond. À cela vient s’ajouter l’allégorie de la guerre froide, via sa trame d’espionnage, qui se conclue par une idée visuelle particulièrement ingénieuse.

Cependant tous ces éléments, extrêmement prometteurs sur le papier, vont se heurter à la dure réalité d’une production chaotique au point d’avoir raison du résultat final. La relation entre Achille et Athena ne débouchera que sur une romance tardive et superficielle faisant fi de toute transcendance. Il en sera de même pour la famille d’Achille, notamment ses enfants qui voient ce dernier comme un héros. Idem pour la satire sociale et politique qui se conclura de manière convenue. Si le titre laisse à penser que les Mecha sont le coeur du récit, ces derniers sont relégués au second plan, au point que le spectateur doit se contenter de deux affrontements sur tout le métrage. Ces derniers bénéficient d’une animation en stop motion particulièrement soignée, mais manquant cruellement de viscéralité, malgré des idées drôles et ingénieuses comme la tronçonneuse mécanique située dans l’entrejambe, ou la poursuite spatiale. La direction artistique souffre du même écueil et peine à masquer son manque de budget. À la décharge de Stuart Gordon, si Robot Jox pouvait être vu par Empire Pictures comme un blockbuster, son budget reste cependant en dessous de n’importe quelle autre major. À contrario de productions japonaises ancrées dans le tokusatsu, et gérant bien mieux la production value, le film de Stuart Gordon s’écroule son son propre poids, malgré la passion et la sincérité qui s’en dégagent. Tout comme Mondwest et Tron, Robot Jox fait partie de ces oeuvres particulièrement bancales mais qui restent très attachantes de par leur caractère novateur et leurs univers prometteurs qui seront exploités de manière beaucoup plus aboutie par d’autres artistes.

La déconvenue de Robot Jox poussera Stuart Gordon à renoncer à la réalisation de Chérie j’ai rétréci les gosses à quelques semaines des prises de vue, pour raison de santé. Un événement qui l’obligera à retourner vers des productions plus modestes mais non dépourvues de qualités. Malgré sa sortie confidentielle Robot Jox va connaitre un certain héritage. Trent Reznor samplera les sons de la foule écrasée par le mécha pour le morceau The Becoming de l’album The Downward Spiral de Nine Inch Nails. On peut également voir Pacific Rim comme une version aboutie de Robot Jox tant le film de Guillermo del Toro multiplie les références au film de Stuart Gordon : La mort d’un protagoniste dans un environnement neigeux, la présentation du duo lors d’un entrainement, le cockpit sensitif ou encore le « check » que se lancent les héros/mechas avant de partir au combat… autant d’éléments qui feront dire au réalisateur de Re-Animator en 2014 que le film de del Toro avait un air de « déjà vu » avant de conclure que s’il avait pu faire une suite à Robot Jox il aurait bien vu les Mechas affronter des extra-terrestres. La boucle était bouclée.

Summary
S’il ne fait malheureusement pas partie des réussites de la filmographie de Stuart Gordon, Robot Jox demeure une oeuvre à voir ne serait-ce qu’au regard de l’amour sincère que témoignait son cinéaste à l’égard de toute une pop culture. Le tout porté par la volonté de livrer un spectacle novateur pour son époque qui aura réussi malgré ses faiblesses à laisser un impact durable méritant d’être salué.
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