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Eroina – Demotheca Vol. 3 : entretien avec Arnaud Jollet

Aujourdhui entretien avec le compositeur Arnaud Jollet à loccasion de la sortie de Demotheca Vol. 3, dernier volet du projet musical Eroina. Un hommage musical au cinéma italien dautrefois co-créé avec Natacha Veibert. Loccasion d’évoquer les coulisses de ce nouvel album marquant la conclusion dun cycle. 

Quelle est lorigine de votre passion pour la musique ? 

Ma grand-mère était professeure de piano et très tôt on m’a poussé à prendre des cours et à travailler des morceaux de musique classique assez complexes que j’étais trop jeune pour apprécier. Au bout de quelques années, en fait dès que j’ai eu mon mot à dire, j’ai arrêté les cours avec un certain dégoût de la pratique musicale. Pour mes 11 ans, j’ai reçu un synthétiseur-jouet (qui pouvait sampler des sons d’une seconde) et j’ai commencé à créer mes propres petits morceaux. C’est comme ça que j’ai découvert la joie et le plaisir de faire de la musique. Je crois qu’encore aujourd’hui c’est ce bonheur un peu enfantin de « fabriquer des trucs » qui entretient mon goût pour la composition.

À quel moment cette passion est devenue une voie professionnelle ?

C’est un processus qui a été très progressif et assez long. Tout en bossant à côté, je n’ai jamais cessé de composer depuis ces premiers morceaux d’enfance aussi bien pour moi que pour les projets des autres. Petit à petit, j’ai commencé à gagner un peu d’argent en faisant des musiques pour le théâtre, la télé, la danse et le cinéma ou en travaillant pour d’autres musiciens et j’ai fini par gagner ma vie comme ça, tout en développant en parallèle mes propres groupes.

Comment est né Eroina et votre rencontre avec Natacha Veibert ?

Natacha chante dans « rA », un très beau projet créé par Roméo Agid, que j’aime beaucoup et que je suis depuis longtemps. J’ai donc eu l’occasion de la voir souvent sur scène et puis de la rencontrer. J’aimais beaucoup son travail et j’avais très envie de travailler avec elle, on a même enregistré un duo où je chantais aussi qui n’est jamais sorti, mais il a fallu plusieurs années avant que le bon projet se présente.Ce fut donc Eroina qui est né pendant un voyage en Toscane (c’est super cliché mais absolument vrai !). J’étais dans une période de creux en ce qui concernait mes projets personnels, un peu découragé il faut bien le dire, et je m’étais fait une mixtape de mes compositeurs de cinéma italiens préférés pour la route des vacances. Dans mes groupes précédents, on qualifiait souvent ma musique de « cinématographique »  mais je n’avais jamais directement intégré mon goût pour le cinéma dans mes projets personnels. Très vite je me suis rendu compte que ces musiques que j’écoutais depuis des années, ce mélange de musique populaire et savante au service d’univers fictionnels forts, c’était finalement ce que j’avais envie de faire ! L’idée d’une sorte d’héroïne pop qui se baladerait dans le cinéma de genre italien des 60s aux 80s, sautant de film en film, est ensuite venue assez vite. C’est tout naturellement que j’ai demandé à Natacha de me rejoindre et j’ai eu la chance qu’elle accepte !

Comment fonctionne votre processus créatif avec Natacha Veibert ?

Il a évolué et s’est affiné avec le temps. On a la chance d’être assez complémentaires : alors que je suis plutôt un autodidacte, Natacha a une formation de musicologue et de véritables connaissances techniques. On se rejoint sur notre goût pour l’étrange, le pas de côté, le bizarre caché sous des formes rassurantes. Et même si je suis toujours à l’origine des morceaux, c’est moi qui apporte la dimension cinématographique du projet, il s’agit ensuite d’un travail collaboratif où le morceau évolue jusqu’à nous satisfaire tous les deux. De la même manière, les textes sont généralement écrits à deux mains.

La recréation du son italien dune époque sopère de quelle manière sur le plan instrumental ? 

On fait avec les moyens du bord qui s’enrichissent un peu avec le temps, notamment en invitant d’autres musicien·nes au sein de notre duo ! C’est une démarche naturelle, presque inconsciente : je fais appel à mes souvenirs, à mes sensations. Sauf dans certains cas très particuliers, je ne décortique pas méthodiquement les morceaux qui m’inspirent, je fais confiance à ma mémoire qui parfois me trompe et m’amène à des résultats inattendus. J’essaie, que ça soit dans la composition, l’arrangement ou le mixage, de retrouver l’impression qu’a eu sur moi telle scène de film et de reproduire cette émotion à travers un morceau. C’est presque l’inverse de composer pour une musique de film : il faut que le morceau soit un film se suffisant à lui-même, avec sa propre atmosphère et sa propre narration.

Comment trouve-ton l’équilibre entre hommage et apport personnel ? 

Pour moi, c’est la question la plus importante. Assez curieusement je ne suis pas particulièrement friand d’oeuvres post-modernes ou hyper-référencées. Comme Eroina était vraiment un projet guidé par le plaisir et la passion, au début je n’ai pas du tout intellectualisé le processus de création, tout s’est fait à l’instinct. Puis j’ai compris que la dimension « hommage » fonctionnait comme une sorte de contrainte esthétique qui offrait en contrepartie beaucoup de libertés. Un cadre peut s’avérer très libérateur et pousser un musicien a affirmer sa personnalité. Si on prend comme exemple la fugue dans la musique baroque, elle est régie par tout un ensemble de règles très strictes et limitatives. Et pourtant, elle peut donner naissance aussi bien à des œuvres quelconques que tout le monde a oublié qu’à des chefs-d’oeuvres intemporels de Bach. Contrairement à un groupe plus « classique » qui souvent développe sa patte à travers un genre musical défini, le concept d’Eroina permet d’intégrer au sein du même disque des morceaux stylistiquement très différents, avec une grande variété d’ambiances et de tons, tout en gardant le cinéma et ses références comme une colonne vertébrale qui assurent la cohérence de l’ensemble. On est certes très loin de la dimension « autobiographique » de certains musicien·nes qui vont piocher leur inspiration dans leur vie personnelle mais je suis convaincu que nos sensibilités et nos personnalités transparaissent dans notre musique. À l’avenir, je pense même que cela se sentira encore plus : j’ai l’impression qu’avec Demotheca Vol.3 on a, d’une certaine manière, fini de faire nos classes et de payer notre tribut aux « grands anciens ».

En dehors des commandes, Eroina a été particulièrement actif ces dernières années, avec quatre albums personnels en une poignée d’années : Demotheca Vol. 1, Demotheca Vol. 2, Belladonna et Paura Magnetica.

Dès le départ avec Eroina, l’idée c’était d’être libre et de pas faire de plan de carrière. J’ai été très marqué par Claude Chabrol qui disait réaliser beaucoup de films en espérant en réussir un de temps en temps. J’envisage aussi les choses de cette manière : l’essentiel c’est de faire et « dieu reconnaitra les siens » ! Si tout créer en indépendant est assez difficile et couteux, ça nous permet de ne pas respecter un agenda établi par un label ou une maison de disques et donc de sortir le plus de musique possible même si cela ne fait pas forcément sens en terme de marketing ou ne correspond à certaines normes de l’industrie musicale. Par exemple, je reste très attaché à l’idée d’album (et parfois de concept-album) même si ça ne colle pas forcément à la façon dont la majorité du public écoute de la musique aujourd’hui.

Est-ce que Demotheca était pensé de base comme une trilogie, et si oui, est-ce une référence à la trilogie des trois mères de Dario Argento ?

Ah ah ah ! Non je savais que j’avais envie d’en faire plusieurs mais l’idée de la trilogie n’est venue qu’à la sortie du volume 2 donc malgré les nombreuses références à Dario Argento dans la musique d’Eroina, pour le coup c’est un hasard. 

Peuton considérer votre travail sur le documentaire Du crypto-communisme à la pornographie: une histoire alternative du Festival de Locarno, de Clémentine Meyer, comme une répétition pour le troisième Demotheca ? 

Composer cette bande originale a été un vrai plaisir ! Clémentine Meyer m’a laissé le champ libre et, comme nous avons beaucoup de goûts musicaux en commun, on s’est très facilement entendus. Les morceaux de Demotheca Vol.3 étaient déjà composés à ce moment-là donc ça n’a pas vraiment eu d’influence sur l’album. J’ai imaginé cette BO comme celle d’un Mondo, ces faux documentaires italiens des 70s avec un goût prononcé pour le spectaculaire, le scandale et le crapoteux, qui avaient la plupart du temps des musiques très « lounge » ou « easy listenning » souvent en contraste avec le sujet traité, dans un esprit très Library Music. Des disques destinés à sonoriser des pubs, des émissions de radios ou de tv, parfois signés par de grands compositeurs qui cherchaient à payer leur loyer!. En revanche, il est très possible que le prochain album d’Eroina s’aventure un peu dans cette esthétique et ces univers sonores, car je suis fasciné par ce mélange de musique « utilitaire » et d’inventivité artistique.

Le production musicale de ce troisième volet de Demotheca futelle différente des précédents opus ? 

La plus grosse différence c’est la présence de nombreux invité·es, comme Rafael Leroy qui joue fréquemment de la basse sur nos morceaux et qui a également mixé l’album. Au final, il y a une dizaine de musiciennes et musiciens qui ont participé à l’enregistrement du disque, ce qui a été un vrai plaisir pour Natacha et moi. Même si je reste fondamentalement une sorte de « control freak », c’est clairement dans cette direction que j’ai envie de continuer. L’aspect collaboratif c’est une des forces de la musique comme medium, qu’elle partage d’ailleurs avec le cinéma.

Comment sest déroulée la conception graphique de ce nouvel album ?

C’est moi qui réalise tous les visuels d’Eroina, à l’exception de Demotheca vol.2 où on a eu la chance de travailler avec l’artiste Guillaume Vellard qui nous avait fait des peintures magnifiques. Encore plus que pour la musique, mon travail sur les visuels relève vraiment de l’intuition, je tâtonne jusqu’à trouver l’image qui évoque selon moi le disque ou le morceau (j’ai créé également une petite image liée à chaque titre). C’est souvent après que je me rends compte de l’éventuel sens symbolique que peut porter l’image, comme par exemple cette cartouche de fusil/rouge à lèvres sur la pochette de Demotheca vol.3.

Le morceau Morphea qui ouvre ce troisième Demotheca rappelle l’ouverture de Profondo Rosso des Goblin. 

Profondo Rosso, que ça soit le film ou la bande originale, est vraiment à l’origine de la création d’Eroina. Je pense qu’on peut en trouver des résurgences sur tous nos disques. Avec le Roma de Fellini, cela fait partie des œuvres qui m’ont profondément touché sans que je ne puisse complètement expliquer pourquoi elles me fascinent autant. En tous cas, je sais que le film d’Argento est toujours dans un coin de ma tête quand je compose, inconsciemment ou non.

Doù vous est venu le choix de terminer Navajo Jane sur une forme de « ponctuation musicale » ? 

Dans le cas du Navajo Jane j’imaginais vraiment que la chanson soit le générique du film, une version estivale de celui du Grand Silence de Corbucci, où l’héroïne traverserait des grandes étendues désertiques juchée sur son cheval, impassible et vêtue de noir comme une sorte de divinité vengeresse. Souvent les morceaux qui servent de générique se terminent sur un élément qui « ouvre » musicalement la narration comme pour signaler que l’histoire peut commencer !

Vendetta Bianca résonne comme un tourbillon nocturne renforcé par lutilisation du saxophone. 

Le film imaginaire dont Vendetta Bianca est la chanson raconte l’histoire d’une mère dont l’enfant a été accidentellement tué lors d’une fusillade entre maffieux et qui va chercher à venger sa mort en élimant les responsables. La base du morceau est très « funk » à la façon des musiques de Poliziottesco, le polar italien des 70s. On y entend même la sirène de police typique des films de ces années-là. Mais cette base qui met l’emphase sur l’action de la mère vengeresse est perturbée par des éléments un peu dissonants, étranges, presque mélancoliques qui viennent évoquer sa tristesse et sa folie. C’est ce genre de glissements ou de mélanges qui nous intéressent beaucoup.

À l’écoute de Il basic della mantide religiosa, le travail vocal à du savérer complexe. 

En tous cas, il y a une volonté d’utiliser la voix comme un instrument, en jouant sur des techniques et des intentions assez variées, de la comptine à la ritournelle, du jazz lounge au rock psychédélique. Avec le temps, Natacha et moi fonctionnons de mieux en mieux ensemble et ce morceau en particulier est vraiment le produit de cette collaboration.

Y avait t-il une volonté de rendre hommage à Jean-Michel Jarre à travers le morceau Kabala ?

Pas consciemment, non ! Je pensais plus à des compos de Claudio Simonetti pour Phenomena ou Opéra mais gamin c’est avec Jean-Michel Jarre, et plus tard Kraftwerk et Depeche Mode, que j’ai découvert la musique électronique qui m’a tout de suite captivé. Donc il est très plausible d’en trouver des traces dans mon travail !

Ce morceau annonce un versant ouvertement électronique que lon retrouve dans la suite de lalbum. Cet aspect « album en deux parties » semble dailleurs annoncé avec Il bacio della mantide religiosa qui change de tonalité à mi-parcours du morceau. 

Tout à fait. Les 3 Demotheca fonctionnent un peu comme des fausses compilations où se télescopent des époques, des styles et des ambiances assez différentes. L’ordre des morceaux est donc essentiel pour que, malgré ces contrastes, le disque puisse quand même « raconter une histoire ». Dans le cas de Demotheca vol.3, c’est effectivement ce morceau qui fait « la bascule »vers la deuxième partie du disque, plus électronique et plus 80s dans ses arrangements. 

Vous évoquez les compositeurs italiens comme principales influences : Ennio Morricone, Riz Ortolani, etc. Cependant la mélancolie qui se dégage de Dimentichiamo me rappelle beaucoup l’approche de Kentarō Haneda (compositeur japonais connu pour son travail sur les séries d’animations japonaises Cobra et Sherlock Holmes ndlr). 

Ce n’est pas la première fois que l’on compare Eroina a des compositeurs de BO japonais, on a d’ailleurs quelques fans au Japon ! En dehors du fait que ce sont des musiques qui m’ont marqué étant enfant et que j’écoute encore aujourd’hui, je pense vraiment qu’il y a un lien entre les BO italiennes et japonaises des 60s-80s : un goût pour la complexité sous des abords qu’on pourrait trouver kitsch, une certaine légèreté mêlée de mélancolie comme vous l’avez relevé et le fait de ne pas avoir peur du baroque ou de l’outrance. D’ailleurs les nombreux jeux d’influences entre le Chambara et le Western italien sont assez révélateurs de ce cousinage je trouve.

Peuton dire que cette section électronique était une manière de boucler la boucle vis-à-vis de lorigine de votre passion pour la musique ? 

Pourquoi pas, même si ce n’était pas volontaire ! Ce qui est certain, c’est que Demotheca vol.3 marque la fin d’un cycle pour Eroina. C’est notre cinquième album, en dehors des collaborations et des commandes, et on a envie de faire progressivement évoluer le groupe vers d’autres horizons.

Quel bilan tirez-vous de Demotheca Vol.3 et plus généralement de Eroina ?

On est très contents du disque et heureux des premiers retours très positifs mais il est encore un peu tôt pour tirer un bilan de cet album. Personnellement, j’ai passé tellement de temps à travailler dessus que je manque forcément de recul ! En dehors de toutes ses nouvelles collaborations qui on été super stimulantes, je pense qu’on a réussi à apporter quelque chose de plus par rapport aux deux volumes précédents et c’est déjà une grande satisfaction car j’ai toujours l’espoir d’arriver à m’améliorer disque après disque. Concernant Eroina en général c’est le projet dans ma carrière où je m’exprime le plus librement, dans lequel je me sens vraiment à ma place. Et malgré les périodes de doutes ou de difficultés, liées notamment aux contraintes de tout faire en indépendant, c’est celui où je prends le plus de plaisir.

Quels sont vos futurs projets ? 

Demotheca vol.3 a pris pas mal de temps à sortir pour des raisons personnelles et professionnelles. J’ai travaillé sur plusieurs projets l’année dernière notamment la bande originale de la série Extra-Lucide (Canal +) de Bruno Merle et Emmanuelle Destremau, et j’aimerai bien pouvoir reprendre un rythme de sorties d’album plus soutenu. Je suis en train d’imaginer le prochain disque qui fonctionnera selon un concept légèrement différent. En réalité, on a beaucoup d’envies et de projets excitants avec Eroina mais il est encore trop tôt pour en parler !

Propos recueillis par Yoan Orszulik

Demotheca (Vol.3) ainsi que les autres albums d’Eroina sont disponibles sur le site officiel du groupe, ainsi que sur Youtube, Bandcamp, Apple Music, Deezer et Spotify. Eroina est également présent sur Facebook, Twitter, BlueSky et Instagram.

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