Parmi les nombreux films présentés à la Quinzaine des Cinéastes, Desert of Namibia, second long-métrage de la réalisatrice Yoko Yamanaka, est une oeuvre attachante à plus d’un titre. Un film, dont le sujet à priori commun à de nombreuses productions indépendantes, parvient à trouver sa propre voie via des partis pris qui font toute la différence.
À travers le parcours de Kana, une esthéticienne japonaise de 21 ans, tiraillée dans sa vie et ses diverses relations, Desert of Namibia semble s’inscrire dans le sillon de tout un cinéma indépendant New Yorkais centré sur de jeunes adultes, dont Yoko Yamanaka se contenterait de transposer les codes à Tokyo. Cependant cette dernière va se réapproprier les codes de ce cinéma pour en proposer une vision plus personnelle et subversive, à travers un récit en deux temps. La 1ère partie, plutôt joyeuse, évoque avec beaucoup d’humour la jeunesse tokyoïte, à travers le quotidien de Kana, à qui Yuumi Kawai apporte une vraie sensibilité provoquant l’empathie immédiate du spectateur. Prenant ces distances avec une certaine imagerie urbaine nocturne « branchée » souvent associée à Tokyo, Yamanaka situe le quotidien de cette jeunesse en plein jour, misant davantage sur les galères quotidiennes liées au travail et aux relations sentimentales, y compris dans les quartiers touristiques de la capitale. Un ancrage réaliste qui permet de donner une vraie épaisseur à la caractérisation des personnages, provoquant un effet rétroactif ironique par rapport aux références cinématographiques convoquées par la réalisatrice. Notamment la scène la plus célèbre du Frances Ha de Noah Baumbach. Une ironie qui prend tout son sens dans la deuxième partie du métrage. Après un événement à priori anodin, le piercing que se fait poser Kana, et le freeze annonçant le titre Desert of Namibia, le film bascule rapidement dans une ambiance beaucoup plus dramatique. Cette dernière est liée au quotidien de Kana et de son petit ami apprenti scénariste cherchant à réussir sa carrière. Yamanaka évite les écueils nombrilistes d’autres cinéastes, et en profite pour explorer humblement diverses problématiques contemporaines, qu’elle réussit à aborder avec beaucoup d’intelligence et de complexité à travers le parcours de Kana. Le quotidien de son petit ami est l’occasion d’ausculter les mécanismes du patriarcat, sous l’angle de la pression sociale et de la réussite à tout prix, dans lesquelles se conforme le scénariste. Un angle thématique qui rapproche involontairement Desert of Namibia d’Iraivi, l’un des chefs d’oeuvres de Karthik Subbaraj, qui décortiquait intelligemment tous les mécanismes de ce schéma de pensée à travers le parcours d’un apprenti cinéaste et de ses collègues. Bien que le film de Yamanaka n’atteigne jamais le niveau de celui de Subbaraj, le fait que la réalisatrice parvienne à cerner cette donnée à travers le soin apporté à l’écriture suscite l’adhésion. Il en va de même pour les autres problèmes liés à la fertilité au Japon, ou encore aux organismes de développement personnel. Un sentiment d’enfermement palpable qui voit les enjeux du récit se limiter progressivement au logement de Kana.

Cependant loin de verser dans une ambiance constamment âpre, Yamanaka va jouer en permanence sur des contrastes tragi-comiques, qui témoignent de sa faculté à jouer avec les attentes des spectateurs et à tirer le meilleur de ses interprètes. Certaines scènes dramatiques adoptent un ton comique, et vice-versa. La réalisatrice sait gérer des décalages émotionnels. Cependant si le récit garde une certaine consistance, il n’en demeure pas moins que le dernier tiers s’avère un brin redondant, amenuisant quelque peu la réussite de l’ensemble. Il laisse entrevoir certaines maladresses, démontrant l’aspect « laboratoire » de certaines idées, malgré un dernier acte surréaliste plutôt bien vu. L’autre atout de Desert of Namibia réside dans sa mise en scène. Bien qu’à priori naturaliste et imperceptible, Yamanaka fait preuve d’une vraie attention sur ses effets, notamment le zoom, utilisé très habilement à des moments clés du récit. Cela lui confère un sens nouveau à chaque utilisation, et prouve que cet effet, intelligemment utilisé, peut avoir un aspect cinégénique. L’autre point fort est l’excellente l’utilisation qui est faite du Lomography Petzvals. Un objectif qui a tendance à déformer l’arrière plan du cadre, pour jouer sur un flou artistique old school. Un effet de plus en plus usité dans la production contemporaine, comme en témoigne le récent Pauvres Créatures de Yórgos Lánthimos, mais que la réalisatrice parvient à utiliser de manière particulièrement efficace pour les besoins d’un plan en forêt, créant une habile sensation de labyrinthe avec son personnage isolé dans le cadre. Une approche qui permet à la cinéaste de viser juste, et de donner un vrai poids cinématographique à sa mise en abime finale. Une parodie des centres de développement personnel, pour mieux souligner la névrose existentielle de son personnage, liée à la pensée. Une réussite en apparence modeste, mais qui témoigne du talent de sa réalisatrice et de ses nombreuses idées qui ne demandent qu’à être explorées davantage dans ses réalisations ultérieures.


