Shopping – Critique

Bien avant de devenir le tâcheron que l’on connait, Paul W.S. Anderson était un jeune cinéaste prometteur qui tentait de se faire une place dans l’industrie sclérosée du cinéma britannique du début des années 90 avec Shopping, son premier long métrage sorti en 1994. L’occasion d’évoquer cette oeuvre méconnue et atypique à plus d’un titre.

Lorsqu’il se lance dans la confection de Shopping, Paul W.S. Anderson est à la base un passionné du 7ème art depuis sa plus tendre enfance, au point de tourner ses premiers courts métrages amateur avec une caméra Super 8. Bien des années plus tard, il est le plus jeune diplômé en cinéma et littérature de l’université de Warwick à Coventry, au centre de l’Angleterre. Après avoir travaillé en tant que scénariste sur la série comico-policière El C.I.D. avec Alfred Molina, il fonde en 1992 avec son associé Jeremy Bolt la boite de production Impact Pictures avec pour objectif la création d’un premier long métrage d’après un scénario sur lequel travaille Anderson depuis 3 ans. Avec l’aide de la filiale cinématographique de Channel Four et des japonais de Kuzui Entreprises, le duo parvient à réunir un budget équivalant à 2 millions de dollars. Du fait de ses partenaires financiers l’intrigue est délocalisée de Newcastle à Londres. Alors qu’Ewan McGregor est envisagé en tête d’affiche, c’est finalement Jude Law qui décroche le rôle de Billy, marquant les débuts de sa carrière sur grand écran, accompagné par Sadie Frost qui obtient le personnage de Jo. Tandis que Sean Pertwee, Fraser James, Marianne Faithfull, Sean Bean, Jonathan Pryce et Jason Isaacs complètent la distribution.

Shopping narre le quotidien de Billy et Jo, deux jeunes adultes issus de quartiers défavorisés, qui s’amusent à voler des voitures de sport pour aller exploser des vitrines de magasins, jusqu’à ce que la police s’en mêle, ainsi que Tommy (Sean Pertwee) qui tente de s’accaparer le territoire sur lequel évolue notre duo. Comme le suggère son sujet Shopping est avant tout une chronique sociale qui s’intéresse au quotidien d’une jeunesse désoeuvrée par plus d’une décennie de Thatchérisme. Une jeunesse gangrenée par un environnement déliquescent que le cinéaste prend soin de mettre en avant via son décorum fait de logements sociaux délabrés, de voitures brûlées, de sans domiciles fixes et de trafics en tous genres souvent présents en arrière plan du cadre. Un ancrage social auquel s’ajoute une plus value symbolique concernant le quotidien de Billy vivant dans une caravane. Prisonnier de ses souvenirs d’enfance liés à une certaine pop culture : Star Wars, les comics 2000 AD, le groupe Twisted Sister… . qui témoignent d’une affection sincère du cinéaste à l’égard de la culture « geek », bien avant que cette dernière ne soit jugée légitime auprès de certaines instances culturelles. Le duo qu’il forme avec Jo témoigne d’un certain soin dans l’écriture, au point qu’ils apparaissent comme un couple prisonnier d’un entre deux âges et d’un environnement social dont ils semblent incapables de s’échapper si ce n’est par l’illégalité. Ou en bravant la mort dans des courses sauvages qui s’apparentent à un jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre. Une approche ludique que l’on retrouve également du côté des courses de voitures clandestines et de la mise en scène.

Bien qu’évoluant dans un drame social, Paul W.S. Anderson va s’éloigner du réalisme documentaire en vigueur dans le genre, optant pour une stylisation qui trouve ses racines dans le cinéma du nouveau look : Leos Carax, Jean-Jacques Beineix, Luc Besson. Si ces influences nuisent quelque peu au résultat, notamment sur certaines scènes mettant en avant des décors épurés et la dégaine de certains personnages secondaires, le paradoxe étant que ce parti pris permet régulièrement au film de sortir du tout venant de l’époque, du fait qu’Anderson plie ce visuel clinquant aux fonctions narratives de son découpage. Si l’on retrouve la symétrie et les points de vue omniscients auquel le cinéaste va se limiter par la suite, on dénombre une plus grande diversité d’effets liés à l’utilisation de mouvements de caméras amples, notamment lors d’un plan séquence, qui confèrent à l’ensemble une facture élégante. Bien que n’étant pas une oeuvre de science fiction, Shopping va emprunter au genre une certaine imagerie dystopique et nocturne qui en font un néo noir à la lisière du cyberpunk, préfigurant de nombreuses oeuvres de ce courant des 90’s : The Crow, Les anges déchus, Blade, Dark City et Matrix. Si le résultat final n’est pas aussi abouti que ces oeuvres ultérieures, cette approche atypique sur un sujet qui a priori ne préparait pas à un tel traitement, renforce encore plus la singularité du résultat. Un procédé que le réalisateur réutilisera avec Event Horizon, en réemployant les codes du film de maison hantée dans ce qui aurait du rester un ersatz d’Alien.

Victime du système de classification de censure britannique, qui reprocha au film de glamouriser la violence, Shopping vit sa sortie décalée de plusieurs mois nuisant à ses perspectives commerciales lors de son exploitation en salles le 24 juin 1994. Malgré un accueil glacial de la part des critiques, le film connut les honneurs d’une nomination au prix du meilleur film au festival Fantasporto, ainsi qu’une projection au festival de Sundance qui attira l’attention de plusieurs cadres Hollywoodiens, dont le producteur Roger Corman qui distribua le film directement en vidéo, ce qui en fit le long métrage britannique le plus rentable de l’année. Shopping eut également un impact majeur sur l’industrie locale puisque sa conception poussa Channel Four à investir d’avantage sur de jeunes talents comme Danny Boyle, qui emprunta à Anderson de nombreuses idées pour ses premiers longs métrages, et d’attirer l’attention du grand public international sur le renouveau du cinéma britannique qui allait déferler dans les années 90-2000 et dont Shopping est le film précurseur. En 2019 Anderson retourna vers le cinéma social de ses débuts en produisant le long métrage Here Are the Young Men d’Eoin Macken, avec Anna Taylor-Joy sur une jeunesse nihiliste de Dublin. La boucle était bouclée. 

Summary
Oeuvre étonnante qui constitue avec Event Horizon l’unique réussite dans la filmographie de son auteur, Shopping est une oeuvre modeste, qui malgré ses défauts inhérents à un 1er long métrage, reste attachante de par sa démarche atypique consistant à mélanger de genres à priori opposés et par un vrai souci du travail bien fait qui fera défaut au reste de l’oeuvre de Paul W.S. Anderson.
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