Aujourd’hui entretien avec Nicolas Delage qui, après Youtube et le podcast, se lance désormais dans l’édition Blu-Ray avec Caméflex. Pour inaugurer ce label, Delage a choisi Marquis, film iconoclaste de Henri Xhonneux et Roland Topor sorti en 1989. L’occasion de revenir sur cette nouvelle aventure éditoriale, récemment couronnée par le Prix curiosité du Syndicat Français de la Critique de Cinéma.
Comment passe-t’on de Youtube à l’édition Blu-ray ?
Le lien entre ces deux activités est en réalité plus étroit qu’il n’y paraît. Les aspects éditoriaux, qu’il s’agisse de création graphique ou audiovisuelle, font déjà partie de mon travail sur YouTube. La véritable différence réside dans tout le travail effectué avec les usines ainsi que dans la partie technique. L’idée de sortir un Blu-ray a toujours trotté dans ma tête, je savais qu’il y avait un lien à faire entre ce projet et l’audience cinéphile qui me suit sur YouTube. Le fait que ma communauté ait été au rendez-vous pour soutenir l’initiative est une chance incroyable.
Marquis était-il le 1er choix pour inaugurer ce nouveau label ?
Marquis a toujours été mon premier choix pour une première édition Blu-ray. C’était LE film rare et introuvable que je rêvais de voir restauré en HD dans une édition digne de ce nom depuis des années. Avec du recul, je pense aussi que c’est un titre fort et marquant, qui permet aux aficionados de l’édition physique d’identifier Caméflex comme une société d’édition avec des propositions fortes. Il a fallu attendre quatre ans pour que cet objectif se concrétise, mais je pense que cela en valait la peine. En sortant le film, j’ai été agréablement surpris de découvrir que je n’étais pas le seul à attendre impatiemment l’arrivée de Marquis en Blu-ray.
Le film était par ailleurs difficilement trouvable en DVD depuis des années.
C’est la raison principale qui m’a poussée à choisir ce titre. Je trouvais que l’inaccessibilité de l’œuvre était vraiment injuste. Une proposition artistique aussi unique, tant sur le fond que sur le plan visuel, méritait depuis longtemps d’être disponible dans des conditions de visionnage optimales. Je pense d’ailleurs que ce titre a un énorme potentiel à l’international car la proposition artistique est tellement singulière qu’elle va forcément intriguer toutes sortes de cinéphiles à travers le monde.
Quelles personnes vous ont accompagnés dans cette nouvelle aventure et comment s’est organisée l’équipe autour de cette édition.
Solan Prosper m’a beaucoup aidé depuis 4 ans à filmer les interviews à Bruxelles et aux quatre coins de la France. Sans lui, les suppléments que nous avons réalisés pour cette édition n’auraient tout simplement pas pu voir le jour. Beaucoup d’autres personnes m’ont aidé ou donné des conseils afin de venir à bout de ce projet. Cependant, tout ce qui concerne la création de l’édition (montage des suppléments, design des menus, création graphique de la jaquette et du livret, etc.) a été entièrement de ma responsabilité. La charge de travail était plutôt gigantesque mais j’ai adoré travailler sur tous ces aspects.
La récupération d’un master 2K auprès de la Cinémathèque Royale de Belgique fut-elle compliquée ?
La Cinémathèque a immédiatement accueilli le projet avec enthousiasme. Ils nous ont même ouvert leurs portes pour tourner un bonus sur la restauration du film. Ce qui a posé problème c’est le retard que cette restauration a pris à cause du Covid, un contretemps bien évidemment indépendant de la volonté de la Cinémathèque. La Cinémathèque de Bruxelles a accompli un travail remarquable sur cette restauration, et le Blu-ray n’aurait tout simplement pas pu voir le jour sans le nouveau master qu’ils ont réalisé.
En dehors d’un nouveau master vidéo, l’accent est mis sur une interactivité relativement conséquente, vis-à-vis du film.
Il me paraissait indispensable de remplir cette édition à ras bord de suppléments. L’objectif était de s’approcher au plus près d’une édition définitive de Marquis. De plus, il aurait été dommage de consacrer autant d’efforts à éditer ce film en Blu-ray sans y intégrer un maximum de contenus additionnels. J’espère que les suppléments et archives présents sur l’édition offrent une bonne contextualisation au film et permettent aux spectateurs de mieux appréhender l’œuvre.

Un commentaire audio des producteurs Eric Van Beuren, Claudie Ossard, et du comédien Philippe Bizot est prévu sur cette édition. Un type de supplément qui fut très populaire à l’époque du DVD, mais qui a aujourd’hui pratiquement disparu.
Il faut savoir que le commentaire audio est l’un des suppléments les moins regardés sur un DVD ou un Blu-ray. C’est dommage, car il regorge souvent d’informations passionnantes. Puisque le film n’avait jamais bénéficié d’un commentaire audio dans ses précédentes éditions DVD ou VHS, je me suis dit qu’il fallait le faire. Pour garantir un commentaire à la fois riche et captivant, nous avons sollicité les producteurs Éric Van Beuren et Claudie Ossard, ainsi que le comédien Philippe Bizot. Chacun y apporte sa touche personnelle, ses anecdotes et son regard sur le film. Même si je sais que ce ne sera pas le supplément le plus visionné, je suis heureux qu’il existe.
On trouve également un making of de plus d’une demi heure.
Oui ! C’était le seul bonus vidéo présent sur l’édition DVD de 2004. Ce making-of a été réalisé à partir de vidéos tournées sur le plateau, lesquelles ont malheureusement disparu. Les bandes vidéo se sont détériorées avec le temps et sont désormais inexploitables. Ces images constituent donc l’une des seules traces vidéos existantes du tournage de Marquis. Il était donc impensable de ne pas inclure ce making-of dans les suppléments de cette édition.
Le reste des suppléments appuie une volonté d’explorer de manière plus exhaustive l’oeuvre de Roland Topor et du marquis de Sade.
Je me suis dit qu’il était important d’apporter de la lumière sur l’œuvre du Marquis de Sade et celle de Roland Topor. À première vue, le lien entre ces deux figures n’est pas évident, mais en explorant l’ensemble des bonus, je pense qu’on arrive beaucoup mieux à comprendre la fascination qu’éprouvait Roland Topor pour l’œuvre et la vie du Divin Marquis. Mon supplément préféré est sans doute l’interview de Stéphanie Genand qui est professeure de littérature du XVIIIe siècle et spécialiste du Marquis de Sade. En 20 minutes d’interview, elle arrive à tisser des liens passionnants entre le film, la vie, et les écrits de Sade. C’était une interview que je souhaitais faire depuis le début du projet et je suis ravi que Stéphanie Genand se soit prêtée au jeu.
Aujourd’hui de nombreux éditeurs font leur apparition pour faire découvrir de nombreuses pépites méconnues du 7ème art. Quel regard portez vous sur ce phénomène ?
C’est génial ! J’ai par exemple découvert qu’Intersections Films avait édité Matewan de John Sayles et qu’un autre de ses films, Baby It’s You, allait bientôt sortir chez eux. Et je trouve ça formidable. Le format physique a joué un rôle essentiel dans ma cinéphilie, et le travail de ces éditeurs, qu’ils soient petits ou grands, façonnera l’avenir de la cinéphilie de milliers de spectateurs. Pour reprendre l’exemple d’Intersections Films : sans eux, qui va rendre accessible le cinéma de John Sayles au public francophone ?
Quel bilan tirez-vous de cette 1ère aventure éditoriale ?
Le bilan est plus que positif ! Tous les exemplaires de l’édition limitée se sont écoulés en moins de cinq jours. L’édition simple est déjà disponible en précommande sur le site de Caméflex, même si nous subissons quelques légers retards de livraison de la part de l’usine. Au moment où tout le stock de Blu-ray a été vendu, j’ai immédiatement eu envie de réitérer l’expérience. Les retours des clients, de la presse et des autres éditeurs sont excellents, ce qui me motive encore plus à poursuivre dans cette direction !
Quels sont les futurs projets de Caméflex ?
D’autres éditions Blu-ray, évidemment ! J’ai très envie de continuer à éditer des films rares, étranges et singuliers dans les mois et années à venir. Je ne peux encore rien révéler du calendrier des prochaines sorties, car rien n’a été officiellement signé, mais j’espère pouvoir proposer un ou deux nouveaux titres en 2025.
En tout cas, j’ai très envie de continuer à faire vivre les Éditions Caméflex.
Propos recueillis par Yoan Orszulik.
Marquis est disponible sur le site de Caméflex, vous pouvez retrouver Nicolas Delage et l’équipe de Caméflex sur Youtube, X et Instagram.
