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Le Secret de la chambre noire – Critique

Petite parenthèse française, parmi ses nombreux projets en développement, Le secret de la chambre noire permet à Kiyoshi Kurosawa de réaliser un vieux rêve. Celui de tourner en France, sans pour autant perdre pied avec son cinéma. Si le réalisateur ne livre pas son meilleur film, il n’en reste pas moins une œuvre très honorable et attachante qui questionne malgré elle l’identité du fantastique français.

Lors d’une visite à une exposition sur les débuts de la photographie au Japon, Kiyoshi Kurosawa est impressionné par deux photos, une vue de Paris et un portrait de jeune fille. De cette vision va découler un scénario que le réalisateur imagine comme un film d’horreur européen aux relents gothiques. Par l’intermédiaire des producteurs Michiko Yoshitake (Tokyo !), Jérôme Dopffer (Naissance des pieuvres) et Olivier Père, une co-production franco-japonaise a lieu en vue d’un tournage à Saint-Maur-des-Fossés dans le Val-de-Marne pour un budget de 3,5 millions d’euros. Kurosawa voit son script adapté et réécrit par Catherine Paillé (Les ogres) et Eléonore Mahmoudian. Pour le casting le réalisateur parvient à réunir les interprètes qu’il envisageait à l’origine: Tahar Rahim, Constance Rousseau, Olivier Gourmet et Mathieu Amalric. À contrario de nombreux cinéastes amenant avec eux leurs propres collaborateurs à l’étranger, Kurosawa s’entoure d’une équipe exclusivement française qui comprend la monteuse Véronique Lange (Taxi), Pascale Consigny et Sébastien Danos (Une estonienne à Paris) pour les décors, Elisabeth Mehu (La guerre est déclarée) pour les costumes, Grégoire Hetzel (Incendies) à la musique et Alexis Kavyrchine (Vincent n’a pas d’écailles) pour la photographie. Par chance ce dernier ayant visionné les précédents films du cinéaste ainsi que ses références, leur collaboration s’en trouva facilitée. Le tournage se déroula dans une ambiance calme grâce à une traductrice faisant le lien entre le réalisateur et l’équipe française.

le secret de la chambre noire

Jean (Tahar Rahim) vient d’obtenir un poste d’assistant chez Stéphane (Olivier Gourmet) photographe professionnel installé dans une grande demeure, cherchant à se remettre du décès de sa femme avec l’aide de sa fille et modèle Marie (Constance Rousseau), mais des mystérieux évènements menacent l’atelier. Le secret de la chambre noire s’inscrit dans le renouveau thématique adopté par Kiyoshi Kurosawa depuis le début des années 2010. La figure fantomatique chère au cinéaste n’est ici plus vecteur de menace mais d’apaisement envers les vivants, et l’approche du récit se veut beaucoup plus ouvertement mélodramatique. Ce nouveau long métrage est avant tout un mélodrame sur le difficile apprentissage du deuil, teinté d’une ambiance fantastique. Bien que situé en France, Kurosawa filme l’agglomération urbaine et la campagne telles qu’il filme Tokyo et les forêts japonaises. Jean traverse des immeubles déshumanisés en construction tandis que la campagne et l’atelier sont propices à une ambiance plus intimiste et humaine. Un contraste visuel amplifié par une utilisation ingénieuse et particulièrement soignée du CinémaScope, y compris quand il s’agit de filmer une rencontre dans une brasserie de quartier sous une lumière naturelle. Ces éléments extrapolent un sous-texte sur la fin d’une époque que Stéphane a du mal à quitter malgré la promesse de sa fille et de son nouvel assistant de l’emmener vivre dans un nouvel atelier, alors qu’une nouvelle arrive. La grande force du film est d’avoir su ramener cette dimension métaphorique et son cadre naturaliste à une échelle humaine et émotionnelle, y compris l’aspect fantomatique qui le rapproche de Vers l’autre rive. L’autre qualité du long métrage réside dans son traitement du fantastique. Dernier représentant en activité d’une approche suggestive héritée de Jacques Tourneur, Kurosawa aborde le surnaturel exclusivement par des cadres épurées, des mouvements de caméra parcimonieux, des ombres et du sound design. Ce qui n’empêche pas le cinéaste d’opter pour une confrontation entre Stéphane et un fantôme qui renvoie directement à une scène emblématique de Kaïro.

La présence du daguerréotype renforce la dimension mélancolique voir romantique qu’explore le cinéaste depuis plusieurs œuvres comme Real ou même Shokuzai. Le fait d’avoir situé son œuvre dans la campagne, d’exploiter pleinement son beau décorum, y compris lors d’un des principaux rebondissements, rapproche le film de tout un pan du fantastique français aujourd’hui disparu dont le principal représentant était George Franju. Alors que les récentes tentatives de ressusciter le fantastique hexagonal ont toutes échoué à force de s’enfermer dans des schémas auteuristes caricaturaux, dont elles se voulaient pourtant l’exact opposé, le film de Kurosawa renoue avec une tradition fantastique populaire sous couvert de mélodrame intimiste, avec des personnages attachants aux problématiques communes à bon nombres de spectateurs. Le tout porté par une recherche de l’émotion sensible comme en témoigne la scène finale. Bien que souffrant de quelques problèmes, du fait d’un tournage en langue étrangère, l’interprétation reste dans l’ensemble honorable grâce à des interprètes impliqués. Si Le Secret de la chambre noire ne touche pas à l’universalité des meilleurs films du cinéaste, il n’en demeure pas moins une réussite trop rare dans son genre.

Sans faire partie du panthéon de la filmographie de son auteur, Le secret de la chambre noire n’en demeure pas moins une belle réussite, portée le talent du cinéaste pour créer des ambiances singulières au service d’histoires profondément humaines. Le film réussissant malgré lui ce sur quoi beaucoup d’autres ont échoué, simplement en se focalisant sur son histoire et en utilisant le même langage qu’aborde habituellement le cinéaste dans son pays d’origine.

3.5

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