L’homme aux mille visages – Critique

Plutôt que de se lover dans l’espace confortable d’un genre qu’il maitrise sur le bout des doigts, le surprenant Alberto Rodríguez se lance un nouveau défi avec L’homme aux mille visages. Lauréat de 2 Goyas, contre 10 pour son film précédent, La isla mínima, cette grande fresque inspirée d’une histoire vraie complètement folle mélange la folie d’un film d’arnaque à une réflexion terrifiante sur le fonctionnement de tout un pays.

Il aura fallu quelques années à Alberto Rodríguez pour se trouver, à travers des comédies dramatiques souvent réussies, mais pas nécessairement mémorable à l’exception des 7 vierges. Mais avec le percutant Grupo 7, sorti directement en vidéo en France sous le titre Groupe d’élite, son cinéma a pris une toute autre dimension, confirmée avec le formidable La isla mínima. Un polar hard boiled sur fond de préparation de l’exposition universelle de Séville, puis un thriller atmosphérique dans la lignée de Memories of Murder sur fond de relents franquistes nauséabonds. Finalement, il est assez logique de le voir aborder avec L’homme aux mille visages une autre facette du « thriller », genre au spectre extrêmement large. Ce qu’il explore ici, c’est une forme de thriller bien plus ludique, à travers le motif de l’arnaque. Mais pas à la façon de Steven Soderbergh sur sa clinquante trilogie Ocean’s. L’homme aux mille visages est à rapprocher d’Arrête-moi si tu peux, ce chef d’œuvre sous-estimé de Steven Spielberg à la narration et à la mise en scène diaboliques d’efficacité. Et il était tout simplement impossible d’aborder cette histoire sur un autre ton. En effet, L’homme aux mille visages, bien que très romancé comme en témoigne le choix du point de vue énoncé dès le départ, puise son intrigue d’une histoire bien réelle. Il s’agit d’une partie de la vie de Francisco Paesa, une figure assez méconnue chez nous, bien que le bonhomme vive (ou ait vécu) à Paris. Cet agent des services secrets espagnols, incroyable stratège au niveau international, visiblement trahi par les institutions pour lesquelles il s’occupait de sales affaires, s’est retrouvé aux manettes d’une affaire qui fit couler beaucoup d’encre en Espagne au milieu des années 90. L’affaire Luis Roldán, directeur général de la Guardia Civil, qui n’eut d’autre choix que de faire appel à Paesa pour organiser son évasion et le sauvetage d’une partie de sa fortune lorsqu’il fut pris dans une affaire de corruption. Un énorme scandale politique dans lequel se croisent des marchands d’armes thaïlandais, des terroristes de l’ETA, les GAL, et toutes sortes de personnalités. Quelque chose de presque surréaliste, la vérité n’étant toujours pas très claire, qui devient un formidable terrain de jeu pour Alberto Rodríguez. La figure insaisissable et froide comme la mort de Francisco Paesa le fascine clairement et il en fait le pivot d’une intrigue à tiroirs assez complexe de par les éléments qu’elle met en scène, mais suffisamment ludique et intelligemment élaborée pour tienne la route. Et même plus que ça car au final, tout s’avère à peu près clair. Et le défi était de taille dans la mesure où les plans de Paesa, entre géopolitique et opérations financières, pourraient paraitre incompréhensibles entre des mains moins expertes.

En s’appuyant comme ils peuvent sur le livre de Manuel Cerdán, Alberto Rodríguez et son co-scénariste Rafael Cobos, avec qui il travaille depuis Les 7 vierges et qui a également signé le scénario de Toro, s’attachent à rendre les choses les plus claires possibles tout en imprimant un rythme haletant à l’intrigue. Un bel exploit, fruit d’un découpage et d’une mise en scène redoutables, car il n’y a quasiment pas « d’action » dans ce film, la quasi totalité des séquences étant des échanges de dialogues, pour la plupart du temps dans des intérieurs. Mais tout le génie d’Alberto Rodríguez tient dans cette faculté à transcender son sujet complexe pour le rendre non seulement lisible, mais également divertissant, en y apportant un impressionnant sens du rythme. L’élégance de sa mise en scène s’accorde parfaitement au tempérament de son « héros » et à la vivacité de son esprit. L’intrigue, une fois passée une séquence d’introduction qui sera un fil rouge auquel le film reviendra plus tard, s’étale sur une bonne dizaine d’années et se balade sur le territoire européen. La mise en scène met en lumière le caractère manipulateur de Paesa, et en particulier sa faculté à s’imposer dans la vie de ses « associés » pour leur devenir indispensable. Un bel exemple se trouve dans la séquence de l’anniversaire de mariage de Luis Roldán et les boucles d’oreille auxquelles ce dernier n’avait pas pensé. Tout n’est que manipulation, Alberto Rodríguez orientant habilement le regard du spectateur par son découpage. Il emprunte autant au film de braquage qu’au cinéma d’espionnage et au thriller paranoïaque des années 70, accouchant d’une œuvre protéiforme et singulière. Prenant toujours plus de rythme, le film devient assez époustouflant dans le déroulement de son dernier acte, manipulant aussi bien ses personnages que le spectateur. Du grand art presque hitchcockien, s’appuyant sur une vaste galerie de personnages tous très consistants et pas figés dans le marbre.

Car Alberto Rodríguez fait également preuve d’un talent assez impressionnant dans la direction d’acteurs. Son boulot étant probablement facilité par la qualité du casting rassemblé avec en tête un époustouflant Eduard Fernández dans la peau de Francisco Paesa, dans une composition qui ne laisse transparaitre aucune émotion mais qui dégage une sérénité et une force assez incroyables, la carapace ne se fissurant qu’à de très rares moments. A ses côtés, le toujours très charismatique José Coronado incarne un bras droit difficile à cerner et un narrateur génial, tandis que Carlos Santos s’est littéralement transformé pour incarner le faible Luis Roldán, au bord de l’implosion face au génie de Paesa. Des personnages qui apportent encore de la matière à cette intrigue passionnante. D’autant plus quand elle met en lumière quelque chose de profondément tragique dans le fonctionnement des hautes strates de la société espagnoles. Manipulation, corruption à tous les étages, tractations plutôt sales avec des milices… malgré son apparente décontraction, L’homme aux mille visages traite de sujets fondamentaux pour le peuple espagnol et l’utilisation de son argent public. La connexion avec la situation actuelle d’une politique où la corruption est toujours présente, est assez évidente. Mais au final, la plus grande force de L’homme aux mille visages tient dans cette idée selon laquelle la fiction alimente la réalité pour la transcender, ici par le cinéma. Cinéma de fiction qui ici s’alimente lui-même du réel. Et c’est tout simplement brillant quand c’est si bien exécuté.

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