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Free Fire – Critique

Cinéaste britannique parmi les plus stimulants apparus à la fin des années 2000, Ben Wheatley apporte avec Free Fire une nouvelle pierre à l’étrange édifice que constitue déjà son œuvre. Une œuvre iconoclaste, faite de concepts casse-gueules et de prises de risques constantes. Un cinéma courageux qui sort des sentiers battus et qui prend une tournure extrêmement ludique cette fois.

Ben Wheatley n’aime pas les cases. Il fait tout pour s’en extirper quitte à rendre certains de ses films complètement hermétiques. Personne ne pourra jamais lui reprocher un quelconque manque d’audace, ou une volonté de se plier à la norme. Il le prouve à nouveau, et assez brillamment, avec Free Fire. Un titre plein de promesses, un design 70’s jusque dans la bande son (qui ne recycle pas les éternels tubes que ressortent certaines grosses feignasses dès qu’il s’agit d’illustrer un récit situé à cette période), la présence bienfaisante de Martin Scorsese à la production… Free Fire est né sous une bonne étoile. Après l’ambitieux High Rise, le réalisateur revient avec un véritable film-concept du genre « ça passe ou ça casse ». Sans aucune concession, sans jamais reculer devant son concept, il va jusqu’au bout et ce jusqu’à la dernière minute. Le concept en lui-même est très simple : deux groupes de gangsters plus ou moins crétins se retrouvent dans une usine désaffectée pour faire une transaction d’armes lourdes. Pendant 1h30 en temps réel, la transaction va se transformer en une situation qui échappe à tout le monde et dégénère en véritable carnage. Un chaos total que Ben Wheatley organise de main de maître par la seule force de sa mise en scène (et son humour) et qui tient incroyablement bien la route, malgré le peu de matière sur le plan narratif. Le réalisateur, bien aidé par un script diabolique orchestré par sa compagne Amy Jump et lui-même, réussit une sorte de pari impossible et accouche d’un exercice de style assez brillant qui ne souffre d’aucun temps mort.

Unité de lieu, une dizaine de personnages qui parviennent tous à exister avec leurs propres enjeux et des personnalités très fortes. Nombre de réalisateurs moins attentifs se seraient vautré dans quelque chose tournant à vide, dans une action mal agencée ou dans un effet de répétition. Ce n’est pas le cas de Ben Wheatley qui met ici un point d’honneur à utiliser judicieusement la topographie des lieux pour ajuster sa mise en scène et proposer un spectacle en mouvement perpétuel. Cela en apportant toujours une idée au récit pour l’empêcher de patiner. Ainsi, avec la quantité d’action déployée et le nombre conséquent de personnages, il livre un long métrage conceptuel qui n’est jamais confus. Et même s’il manque clairement de matière pour dépasser son statut d’exercice de style pour proposer quelque chose de plus conséquent dans son questionnement du monde contemporain (au-delà d’une certaine illustration de ce qu’entraîne la désertification des zones industrielles), il s’en sort dans l’analyse pointue de personnages très différents. Par des dialogues brillantissimes et souvent incisifs, mais également par les actions de chacun face au chaos ambiant. On n’est jamais très loin du cinéma de Tarantino, Free Fire évoquant autant Reservoir Dogs que Jackie Brown. Le premier pour son utilisation du huis clos, le second pour le personnage campé par Brie Larson. Toutes proportions gardées bien sur, le récit étant ici extrêmement ramassé.

L’idée est d’isoler des personnages très forts aux motivations diverses, de véritables pieds nickelés, et de les faire se tirer dessus pendant une bonne heure. Question gunfights, on est servis avec Free Fire. Ca tire dans tous les sens, et notamment dans les membres inférieurs jusqu’à n’avoir plus qu’une bande de personnages rampant au sol pour se déplacer. L’excellente idée est de créer un groupe avec de vrais gangsters et de vrais abrutis qui sèment le chaos par leur bêtise crasse. A un rythme d’enfer, les répliques fusent comme les balles. Et si l’ensemble passe aussi bien, c’est en grande partie grâce à l’humour que développe Ben Wheatley. Notamment en s’appuyant sur un acteur inattendu en la matière : Armie Hammer. Le comédien accomplit de véritables miracles dans la peau de cet étrange personnage, à la fois tireur redoutable, chef d’orchestre de la rencontre, et bonhomme complètement détaché face à l’ampleur du carnage qui se déroule autour de lui. Il lui suffit parfois d’un regard pour provoquer le rire. Sharlto Copley en fait beaucoup trop, comme souvent, mais apporte une sorte de folie nécessaire à faire s’emballer chaque situation. Cillian Murphy et Michael Smiley sont impeccables de sobriété, tandis que Sam Riley est excellent dans le rôle du grain de sable qui fait tout déraper. Mention spéciale à Babou Ceesay qui excelle dans une composition presque cartoonesque. D’un cartoon très noir et très cruel cependant, mais très drôle également. Si Free Fire ne semble pas briller par la densité de son récit, l’expérience purement cinématographique qu’il propose est assez extraordinaire. Notamment avec cette façon très précise d’ausculter les lieux de l’action et de torpiller les conventions en transformant ce qui aurait du être une scène en un film complet. Mais également via la grammaire cinématographique qui est déployée, avec un découpage qui nécessitait une précision diabolique et une mise en scène qui sait se réinventer, entre mouvements très posés et d’autres empruntés logiquement à l’empereur du chaos, Tsui Hark. A travers sa violence également. D’abord très cartoonesque avec des tonnes de balles tirées et quelques membres touchés, puis franchement crade. Dans ses ruptures de rythme, permettant de renouveler son approche sans tourner en rond. Et cet humour noir et désabusé, qui rend le film aussi drôle que cruel. Et un brin mélancolique à l’image du « Annie’s Song » de John Denver qui l’accompagne dans deux séquences très fortes. Dans le genre de l’exercice de style courageux et maîtrisé, Ben Wheatley a réussi quelque chose de formidable.

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