fbpx

Elysium – Critique

Avec District 9, le jeune Neill Blomkamp alors âgé de 30 ans, s’imposait immédiatement comme le grand espoir du cinéma de science-fiction, en réussissant à transcender un budget minuscule pour ce type de production. Des idées en pagailles, un sens de la mise en scène très affirmé, une volonté d’ancrer le film de genre dans une réalité sociale forte, le sud-africain a définitivement tout compris à la portée du cinéma de SF. Avec Elysium, il continue de tracer sa route en affirmant son style qu’il peaufine depuis ses premiers courts métrages pour lui donner toujours plus d’ampleur et signe une nouvelle petite merveille, à la fois contestataire, visionnaire et violente.

Quelle place reste-t-il aux auteurs dans le blockbuster américain ? Depuis quelques années et la prise de pouvoir des productions Marvel sur le box-office, qui vont jusqu’à broyer de vrais auteurs (Shane Black le premier), la question mérite d’être posée. Certains très grands parviennent à imposer leurs créations, sans céder quoi que ce soit aux diktats des studios (James Cameron, Guillermo del Toro, Sam Raimi…), en développant encore leur style et leurs obsessions, quand la plupart abdiquent. Dès lors, il est bien difficile de voir émerger un nouvel « auteur » au sens le plus strict, un réalisateur avec une signature évidente, des thèmes qui lui sont chers, et une vision novatrice des choses. C’est le cas de Neill Blomkamp, trentenaire surdoué qui frappe encore une fois très fort avec Elysium, une des bombes de l’année 2013 sur à peu près tous les points. Et s’il est peut-être encore trop tôt pour développer cette idée, le bonhomme, vu son début de parcours cinématographique, ressemble de plus en plus au seul véritable héritier de James Cameron. Les similitudes sont légion, de l’amour pour l’artisanat et la technique au goût pour la violence, en passant par cette volonté de créer des univers cohérents, de les bâtir en assimilant diverses influences inattendues, pour faire de la SF un porte-étendard idéal pour un propos engagé. Neill Blomkamp ne s’est d’ailleurs jamais caché du choc que fut la découverte d’Aliens, et il est pleinement conscient de cet héritage qu’il perpétue à sa manière, comme par exemple en situant l’action d’Elysium en 2154, soit l’année pendant laquelle se déroulent les évènements d’Avatar. A moins qu’il ne s’agisse que d’un heureux hasard…

Étant donnée la précision du cinéma de Neill Blomkamp, il ne fait aucun doute que le hasard n’a rien à voir là-dedans. Car entre les motifs liés à Avatar, Aliens et même Terminator, Elysium est bel et bien un film « cameronien » en diable, et ce même s’il affirme par ailleurs sa singularité. Nourri de plus d’un siècle de science-fiction, le film s’impose pourtant comme une création véritablement originale, empruntant certes (des échos au manga Gunnm sont évidents, comme pour encore renforcer le lien avec Cameron) mais pour mieux développer un univers propre et complexe. L’univers d’Elysium est bâti sur le contraste entre d’un côté une Terre désertée par les populations les plus riches, où les prestations médicales et sociales sont restreintes au minimum vital, où la politique sécuritaire est excessivement fascisante, et de l’autre Elysium, station spatiale au rendu clinique, vision parabolique des paradis fiscaux actuels. Ce n’est pas un hasard si sur Terre la langue dominante semble être devenue l’espagnol, le monde ressemblant à une gigantesque favela, tandis que sur Elysium l’anglais et le français dominent. La volonté de Neill Blomkamp, qu’il s’agisse de son récit ou de son traitement visuel, est d’apporter une touche de réalisme particulière, qui donne à cette station des airs d’une Suisse ou de Singapour qui se seraient tout à coup envolés. Un réalisme qui marquait déjà l’identité de District 9, qu’il s’agisse de l’incrustation d’éléments fictionnels photoréalistes dans un décor complètement réaliste (robots, vaisseaux, véhicules modifiés, armes…) ou du dispositif de mise en scène. Sur ce point, une évolution notable. Car si l’ensemble reproduit, avec une maîtrise toujours plus affirmée, l’approche du film précédent (caméra à l’épaule façon cinéma vérité, utilisation de diverses sources d’images pour doper la narration, multiplication de points de vue et ruptures de ton), Elysium est ponctué de séquences beaucoup plus apaisées, voire carrément lyriques, et ce qu’il s’agisse des très lumineux flashbacks construisant la complicité nécessaire entre deux personnages majeurs, ou d’inserts ralentis lors des séquences d’action.

Neill Blomkamp use de ses effets avec parcimonie, les adoptant comme ponctuations rythmiques et moteurs émotionnels à la manière du cinéma de John Woo. Car d’émotion, tout comme son film précédent, Elysium n’en manque pas. La bonne idée est de ne pas tomber dans une romance facile ou un ton bêtement pleurnichard mais de trouver une sorte de pureté. Pureté de la relation entre Matt Damon et Alice Braga, fruit d’un amour de jeunesse, mais également des enjeux dramatiques bien plus vastes. Le défi de taille au niveau de la narration est de réussir à marier une trame extrêmement simple et épurée avec un propos qui reste étonnamment dense, pour ne pas dire foisonnant. Pour y parvenir, Neill Blomkamp élabore un dispositif dérivé de District 9, avec une première partie dans laquelle les nombreux enjeux sociaux sont exposés et une seconde qui laisse plus de place à l’action pure et dure, avec des ponts permanents entre les deux. Le background est essentiellement basé sur un système de lutte des classes, largement influencé par notre société contemporaine, avec une immigration motivée par la nécessité de bénéficier d’un système de santé compétent et contrôlée par la force brute, une Terre surpeuplée avec une population ramassée dans des favelas gigantesques, des usines immenses qui broient les ouvriers, une police littéralement robotisée et une élite bien éloignée des considérations du peuple. Un décor parfait pour construire une variante de chanbara dans un univers dystopique. En effet, dans la structure ou dans les thèmes, le genre phare du cinéma japonais n’est jamais loin.

Avec son héros mutilé dont la quête personnelle va se transformer en un symbole révolutionnaire, son bad guy terrible sous forme de ronin du futur, sa ministre de la défense aux faux airs de shogun, ses tactiques politiques et économiques, son rythme finalement assez peu hystérique, Elysium se pare d’attributs assez éloignés du cinéma de science-fiction américain classique. Et ce même s’il garde en lui la veine contestataire qui lui est intimement liée. Neill Blomkamp s’éloigne cette fois de l’approche très manichéenne de son film précédent pour bâtir des personnages bien plus complexes, aux motivations multiples. Bien entendu, il ne refuse pas l’exploitation de motifs extrêmement classiques au niveau des symboles, mais ils enrichissent le film plus qu’autre chose. Des motifs liés au parcours classique du héros, à l’image de la notion de sacrifice, essentielle ici. Pour autant, même s’il jongle avec des idées complexes pour une approche intelligente du genre, Elysium n’en oublie pas d’être un vrai spectacle de cinéma. La mise en scène de Neill Blomkamp est extrêmement affutée, son découpage toujours lisible et plein de sens, et ses ruptures entre moments posés et flambées de rage fonctionnent à chaque fois. Les séquences spatiales, fusillades et duels sont tout simplement des modèles du genre, bénéficiant notamment d’un travail monumental au niveau des effets numériques (l’association Weta/ILM fait des merveilles) ainsi que d’une violence parfois extrême.

Elysium est un concentré de SF crade et sanglante, dopée à l’imagerie cyberpunk et aux explosions gores. Neill Blomkamp va jusqu’au bout de son concept et exploite chaque recoin de son univers, dont Kruger (incarné par l’impressionnant Sharlto Copley) est une pièce majeure. Utiliser un bad guy psychopathe capable des pires excès comme mercenaire, dans une traque qui n’est parfois pas si éloignée de celle de Minority Report, est une idée tout bonnement géniale. L’acteur en fait des tonnes mais incarne ainsi une figure du mal absolu, dont l’évolution apporte encore un peu de nuance au niveau de la dramaturgie. Et si on pourra regretter une bande son aux accents sous-zimmeriens qui ne marquera pas les esprits, même si son ampleur apporte tout de même de la matière au récit, Elysium s’impose aisément comme une expérience de SF très élaborée et brutale, portée par un Matt Damon transformé, à la fois massif et émouvant. Une sorte de revanche pour l’acteur, un temps prévu pour le rôle principal d’Avatar avant que James Cameron ne l’écarte au profit d’une tête inconnue à l’époque.

4.5

Votre avis ?

0 0
Aller à la barre d’outils