Chappie – Critique

Si de nombreux réalisateurs très prometteurs apparaissent chaque année, Neill Blomkamp est sans doute celui qui s’est imposé comme le plus talentueux des années 2000, mais également celui avec l’univers le plus cohérent. Un véritable auteur. Avec Chappie, il le prouve à nouveau et signe une fable futuriste qui renoue avec le côté intime de son premier long métrage, tout en poursuivant son approche très sociale des grands motifs de la science-fiction. Sans oublier d’être spectaculaire.

Avec sa promotion désastreuse (affiches dégueulasses, rumeurs d’un tournage à l’ambiance catastrophique, critiques muselées, propos d’un réalisateur qui préférait parler de son film précédent et du prochain plutôt que de celui-ci…), Chappie ne partait pas vraiment sur le bon pied. Il est grandement question de « mouton noir » dans le propos du film, mais visiblement aussi dans son exploitation, comme s’il fallait se débarrasser discrètement d’un produit encombrant. Un traitement surprenant étant donné le niveau de ce troisième film de Neill Blomkamp, qui mérite toute l’attention possible tant il constitue une belle réussite dans le domaine du conte futuriste. Et ce en sortant quelques semaines à peine après le magistral Jupiter : le destin de l’univers. Car contrairement à l’actioner SF pompé sur RoboCop qui a été vendu, Chappie est avant tout un conte, une fable, dont le discours fondamental concerne l’enfance et le rapport à l’éducation.

Évidemment, le film de Paul Verhoeven est présent à plusieurs niveaux, notamment dans le background du récit et cette police implacable constituée de robots, ou dans le design de la machine de guerre conçue par le personnage de Hugh Jackman et qui rappelle fortement celui de l’ED-209. Mais le propos de Chappie est ailleurs, car c’est bien de cœur – et d’âme – qu’il s’agit. Il se situerait plus du côté du Short Circuit de John Badham, ou plus encore du côté du magnifique A.I. Intelligence Artificielle de Steven Spielberg, autre conte futuriste généralement moqué en son temps. Chappie renoue avec un des grands thèmes de la science-fiction : l’intelligence artificielle et la galaxie de questionnements métaphysiques qui en découlent. La quête d’identité de ce robot incroyable, tout à coup doté d’une conscience propre, rejoue quelques fois le conte de Pinocchio, mais finit par affirmer un discours propre à son auteur, et dépasse ainsi le cadre de la pure science-fiction. Car Chappie, c’est avant toute chose un nouveau film qui aborde la société sud-africaine, via un symbolisme fort et une certaine naïveté chez Neill Blomkamp. Il s’intéresse donc à nouveau aux laissés pour compte, les « moutons noirs », les personnages en marge qui ne peuvent s’intégrer au système. Un système par ailleurs complètement défaillant et qui ne pourra trouver son salut qu’à travers une évolution radicale de l’humanité, vers la robotisation et le transfert de conscience. L’être humain est perdu à moins qu’il n’accepte de muter, en extra-terrestre ou en robot.

Pourtant, nulle apologie de la marginalité ici. Car Chappie pointe du doigt un vaste problème lié à l’éducation de l’enfant dans un milieu marginal. Et s’il s’appuie sur des motifs parfois grossiers, ou caricaturaux, c’est pour illustrer le plus efficacement sa thèse : la génération élevée dans les bas-fonds de Johannesburg est vouée à s’éteindre purement et simplement, à moins d’accepter l’intrusion de « l’ennemi » érudit, le sage du conte. Mais un sage rêveur et dont l’insolence finira par payer. Neill Blomkamp modernise ainsi des figures classiques du conte pour apporter de la matière à son discours à la fois alarmiste et optimiste. Pour cela, il laisse à nouveau parler l’émotion et va creuser le mode de fonctionnement de l’enfant, les errances d’une éducation mal en point, et évidemment le rapport au père et à la mère. Et s’il adopte une structure finalement assez classique dans sa narration, bien que parfois heurtée par un montage pouvant se montrer brutal lors d’un basculement de séquence, c’est pour mieux entrer dans le cadre du conte classique, avec ses personnages logiquement archétypaux. Des archétypes, mais nuancés pour certains. Car si le « père » incarné par la pile électrique Ninja du groupe Die Artwood, peine à montrer autre chose que de l’excès, comme s’il n’était que le résultat de toute la haine des laissés pour compte, la « mère » Yolandi évolue sur une toute autre ligne, de même que l’oncle Yankie.

Ces gangstas white trash sont le symbole de parents qui ne devraient pas l’être, et cette famille improbable va faire en sorte que chaque membre, Chappie y compris, grandisse. Cela donne lieu à des séquences parfois drôles, parfois très touchantes, souvent pathétiques tant ces pieds nickelés représentent à merveille la bêtise et la violence à l’état brut. Là où le film réussit un beau coup, c’est dans le flou qu’il laisse apparaître entre le bien et le mal. On pourra lui reprocher tout ce que l’on voudra mais il évite soigneusement tout manichéisme. Il préfère la complexité de la construction d’un être de métal, mais capable de penser comme un humain, de philosopher sur sa propre nature d’être vivant, mais à la façon d’un enfant et non d’un adulte. Il en ressort quelque chose d’intensément touchant, Neill Blomkamp ayant parfaitement cerné ce qui caractérise le développement psychologique de l’enfant, de même que la malsaine manipulation par les sentiments qui peut avoir lieu du côté de parents sans scrupules. Chappie est donc une belle fable sur l’apprentissage moral, plus encore que sur l’intelligence artificielle, d’autres ayant parfaitement fait le tour du sujet avant ce film. Blomkamp va par ailleurs jusqu’à faire évoluer son robot vers une forme de conscience lui permettant de contrôler un programme informatique. L’élève dépasse le maître, la quête identitaire et spirituelle s’achève d’une façon inattendue mais tout à fait logique dans l’univers du réalisateur. Toujours proche du cyberpunk.

Parmi les réussites de Chappie, il convient de louer sa direction artistique, qui rejoue l’univers d’une science-fiction crade et sentant bon le poids des ans et des violences, tout en incluant des éléments graphiques qui sont à chaque fois le prolongement figuratif des personnages (la tenue de baroudeur de Hugh Jackman, ancien militaire, le fusil jaune fluo de Ninja, les armes dorées de Hippo, la tenue stricte de Sigourney Weaver…). C’est également un bonheur de retrouver cette mise en scène mutante faite de séquences qui alternent les formes d’images (scope posé, caméra à l’épaule, POV, images d’archive et news), dopée par un découpage interne d’une précision diabolique, et de quelques choix narratifs bien sentis (la micro-ellipse sous forme de flashs pour arriver au braquage). Mais la plus grosse prouesse tient évidemment dans le personnage de Chappie, sans doute le personnage robotique véhiculant le plus d’émotions depuis très longtemps (depuis Le Géant de fer ?). Les petites mains de chez WETA ont à nouveau fait des miracles pour donner vie à ce robot, auquel le très expressif Sharlto Copley apporte la performance nécessaire.

Humour savamment dosé, émotion toujours au rendez-vous au bon moment, personnages très cohérents (mention spéciale à Hugh Jackman, excellent en bad guy poussé à bout, contrairement au toujours insipide Dev Patel), quelques séquences d’action extrêmement généreuses, dont un gunfight titanesque dans le dernier acte, belle occupation de l’espace par la mise en scène… Chappie a de sérieux atouts pour lui. Sans même compter la partition tonitruante d’un Hans Zimmer qui livre peut-être un de ses travaux les plus aboutis dans les sonorités électroniques, appuyée par le sound design de Junkie XL. Vrai conte (on y retrouve même la cruelle séquence de l’abandon dans la « forêt » représentée par un ghetto) futuriste qui refuse tout cynisme et embrasse la science-fiction avec passion, porté par un personnage extrêmement touchant et dont l’ultime acte d’amour s’avère même déchirant, développant un discours très juste sur les territoires perdus de l’humanité (le symbole de cette tour gigantesque laissée à l’abandon, le propos sur l’éducation en milieu difficile, le rejet des minorités et des êtres marginaux), Chappie offre finalement bien plus qu’il en promettait. Il scelle une bonne fois pour toutes l’univers ultra cohérent, radical, intègre jusqu’au bout, de Neill Blomkamp, qui aurait parfaitement fusionné avec celui d’Aliens.

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