Sunny – Critique

Malgré son succès au box office sud-coréen lors de sa sortie en salles en Mai 2011 et de bons échos dans divers festivals, notamment celui du cinéma coréen de Paris, Sunny de Kang Hyeong-cheol n’a à ce jour jamais trouvé de distributeur en France. C’est d’autant plus dommage que ce long métrage constitue une réussite miraculeuse, doublée d’une oeuvre touchante et iconoclaste à plus d’un titre.

Alors qu’il réfléchit à son nouveau long métrage, le réalisateur Kang Hyeong-cheol tombe sur une vieille photo de sa mère qui lui donnera le déclic pour son histoire en s’inspirant de nombreux souvenirs de jeunesse de cette dernière. Le réalisateur s’attèle à l’écriture avec son collaborateur Lee Byeong-heon. Plus de dix ans s’écoulent avant que le projet ne voie le jour notamment par l’intermédiaire des producteurs exécutifs Katharine Kim et Joon H. Choi, anciens collaborateurs de Bong Joon-ho, le tout pour un budget équivalent à 5,5 millions de dollars. Le cinéaste en profite pour réunir une équipe technique issue de divers horizons. Le chef opérateur Lee Hyung-duk qui éclairera par la suite Dernier train pour Busan. Nam Na-yeong qui a officié sur le montage de J’ai rencontré le diable, ou encore le chef décorateur Lee Yo-han. Le casting réunit Yoo Ho-jung (Je suis un cyborg), Shim Eun-kyung, Jin Hee-kyung (Motel Cactus), Kang So-ra, Go Soo-hee (Lady Vengeance), Kim Min-young, Lee Yeon-kyung (The Strangers), Nam Bo-ra… .

Alors qu’elle rend visite à sa mère dans un hôpital Na-mi croise Choon-hwa, une amie d’enfance souffrant d’un cancer en phase terminale. Na-mi décide alors de retrouver ses anciennes amies, tandis que ses souvenirs de jeunesse dans les années 80 refont surface. Comme le suggère son sujet, Sunny se veut avant tout une chronique nostalgique sur une époque révolue, au point que découvrir le long métrage aujourd’hui vis à vis du revival 80’s qui aura marqué les années 2010 permet de mieux mesurer le grand écart qualitatif qui le sépare du Super 8 de JJ Abrams, sorti un mois après, et qui aura été en partie le fer de lance de ce revival. Bien que Sunny joue également la carte d’un certain fétichisme quant à sa reproduction des années 80, ce dernier est immédiatement mis en perspective par un récit entrecroisant avec aisance passé et présent. Une mise en perspective que l’on retrouve dans l’histoire faisant la part belle aux flashbacks qui côtoient la recherche de Na-mi. Le tout étant unifié par de nombreuses idées ingénieuses qui permettent de passer d’une époque à l’autre au sein du même cadre. Des idées tantôt voyantes, travelling latéral entre deux décors, tantôt subtiles, changement d’axe, qui font toujours sens avec les enjeux du récit, donnant lieu à un « ping pong » temporel permanent où un évènement du passé trouve son contrepoint dans le présent.

Une approche scénographique atypique qui n’est pas sans rappeler les travaux de Robert Zemeckis ou des soeurs Wachowski. Si Kang Hyeong-cheol ne pousse pas aussi loin la démarche conceptuelle que les cinéastes précités, il est néanmoins habité par la même volonté d’extrapoler visuellement les pensées et sentiments de ses personnages. Une dimension introspective décuplée par la mise en scène au point que le spectateur épouse complètement le point de vue de Na-mi. Cette dernière, présentée comme une femme au foyer mariée à un riche patron, va voir sa jeunesse se rappeler à elle avec amertume. Il en sera de même pour ses différentes amies qu’elle retrouve au fur et à mesure et que la vie n’a point épargné. Sunny suit le parcours de personnages brisés par la vie qui vont se reconstruire à travers leurs prises de contact. Bien que Na-mi soit le personnage central, Kang Hyeong-cheol parvient à conférer aux personnages secondaires une réelle épaisseur qui leur permet d’être à égalité avec cette dernière, au point que l’effet miroir soit collectif. Au point d’assister à une prise de conscience collective, qui les pousse dans un premier temps à reproduire des scènes de leur jeunesses dans un décorum contemporain, notamment lors d’une bagarre contre une bande d’adolescentes. Jusqu’à ce que Na-mi reprenne le train qu’elle prenait plus jeune. À ce titre les séquences situées dans les années 80 sont l’occasion pour le cinéaste de vriller une vision faussée par le temps, et d’aborder par l’intermédiaire de son groupe de jeunes interprètes, aussi bien les affres de l’adolescence, traitées avec une cruauté frontale, comme en témoigne le derniers tiers du long métrage, que les moments plus insouciants. L’occasion pour le cinéaste de déployer des trouvailles visuelles comme la platine se muant en un travelling circulaire, ou les joues de Na-mi qui deviennent roses quand elle tombe amoureuse. Une volonté de viser juste qui n’exclut point une charge sarcastique à l’encontre de la société coréenne. Si certaines scènes dans le présent donnent l’impression d’assister à une comédie de salarymen telles qu’on pouvait en voir dans le cinéma japonais des années 60, les flashbacks 80s permettent de mieux mettre en avant la pression sociale subie par Na-mi et sa famille. Le film fonctionne en permanence sur des ruptures de ton savamment dosées, qui doivent beaucoup à la caractérisation des protagonistes. L’avantage étant de permettre aux spectateurs d’accepter les ruptures de ton et certains parti pris radicaux impliquant la grande histoire.

L’exemple le plus notable et spectaculaire étant sans conteste les évènements faisant suite au soulèvement de Gwangju, où l’affrontement entre des deux bandes de filles se mêle à celui des manifestants pro démocratiques et des forces militaires. Un véritable morceau de bravoure qui multiplie les idées les plus folles, via des analogies visuelles et des emplacements de caméra improbables, mêlant comique et tragique au sein d’un même plan, tout en étant plus spectaculaire et mieux mis en scène que n’importe quel blockbuster américain. Tous ces éléments brillamment orchestrés ne doivent pas faire oublier que le coeur du récit se situe avant tout dans cette épopée intimiste évoquée qui tend à faire du film une véritable expérience émotionnelle qui trouve son apothéose dans les rencontres entre la Na-mi du présent et son homologue d’autrefois. D’abord à travers un souvenir vidéo, puis en étant toutes les deux côte à côte. Une confrontation entre passé et présent qui aboutira à une reconstruction finale pour le groupe d’amies autour de la chanson de Boney M donnant son titre au film, et à travers une ultime rencontre entre passé et présent reposant sur une idée aussi simple qu’évocatrice appuyant le propos humaniste de l’ensemble. En dehors de son carton au box office, ses nombreux prix dans divers festivals et la mise en chantier de plusieurs remakes dans divers pays d’Asie, Sunny peut être vu comme l’un des films synthétisant le mieux la manière dont certaines oeuvres des années 2010 aborderont la nostalgie des années 80. Le plus souvent à travers des récits faisant la part belle à des êtres brisés par la vie qui vont se reconstruire en explorant leur propre psyché et en se reconnectant à leurs semblables. Une approche pionnière qui finit d’asseoir la réussite majeure du film de Kang Hyeong-cheol.

Summary
À la fois mélodrame, comédie burlesque, satire sociale et chronique douce amère sur l’adolescence, Sunny est une oeuvre particulièrement juste et émouvante qui fait la part belle à un groupe de personnages parmi les plus attachants qu’on ait vues depuis longtemps. Une réussite miraculeuse qui parle des affres de son pays tout en touchant à des problématiques universelles. Une oeuvre majeure qui mériterait d’être redécouverte par le plus grand nombre.
4.5

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