C’est peu dire que Sam Raimi nous avait manqué. Depuis le formidable Jusqu’en Enfer sorti en 2009, ce n’était pas vraiment la joie et on n’avait presque perdu espoir de retrouver ce réalisateur si généreux, si inventif, si spectaculaire. Il aura fallu attendre 17 ans et le voir perdre pied chez Disney pour enfin le retrouver avec Send Help. Une réussite quasi totale et un film qui fait un bien fou.
Depuis son dernier chef d’oeuvre en date, Jusqu’en enfer sorti il y a 17 ans, le génial Sam Raimi s’était concentré sur son travail de producteur tout en réalisant 2 films pour Disney, le très décevant Le Monde fantastique d’Oz et le très nul Doctor Strange in the Multiverse of Madness. Deux films indignes de son talent, enfermés dans une formule de studio ne semblant lui laisser aucune latitude. Bref, on le croyait perdu comme tant d’autres idoles déchues. Et voilà Send Help, avec ses airs de Six jours, sept nuits qui rencontre l’aspect survie hardcore de Seul au monde. Avec Rachel McAdams et écrit par un duo de scénaristes au palmarès plus que douteux, allant du sympathique Freddy contre Jason aux nullissimes Vendredi 13 de Marcus Nispel et Baywatch : Alerte à Malibu. Rien de bien rassurant là-dedans, bien au contraire. Et pourtant c’est à un petit miracle qu’on assiste. Libéré du poids d’une grosse franchise, d’un héritage trop lourd, tout en restant dans une subdivision du studio aux grandes oreilles, Sam Raimi peut à nouveau s’exprimer comme il l’entend. C’est à dire renouer avec un cinéma de sale gosse, violent, sale et très incorrect. Tout en assurant un divertissement total. Send Help a tout du film cathartique pour son auteur, et une proposition de cinéma bis quasiment inespérée dans une industrie hollywoodienne devenue quand même assez morose et peu encline à la moindre prise de risque.

Evidemment, il ne faut pas espérer retrouver Evil Dead, car c’était il y a plus de 40 ans, ni même Jusqu’en Enfer. Mais dans l’esprit on se rapproche pas mal de ce dernier. Ici, il balance sur une île déserte, après un crash de jet, un jeune CEO qui est la caricature du connard méprisant qui récupère la société de son daron, et une employée modèle un peu cringe amatrice de survivalisme. Send Help est un film qui va se bâtir sur de multiples inversions de pouvoir dont la première est évidemment celle de l’employée qui va prendre la place de boss. Un motif intéressant que Sam Raimi va pouvoir développer autant dans l’aspect comédie, très appuyé, de son film que dans son traitement proche du thriller voire du film d’horreur pur et dur. Linda était moquée, méprisée, même si elle excellait dans son travail. Car elle représentait une classe sociale jugée inférieure, avec un physique qui ne correspondait pas aux canons de beauté de sa nouvelle direction. Le film pousse les curseurs très loin, allant jusqu’au dégoût du CEO Bradley que Sam Raimi appuie en ayant recours à des gros plans extrêmement agressifs. Au delà du propos en lui-même, jouant intelligemment sur des stéréotypes voire des clichés, c’est à travers sa mise en scène qu’il diffuse habilement son point de vue. Par exemple, dans les scènes opposant les deux personnages au bureau, il filme Dylan O’Brien en contre-plongée et Rachel McAdams en plongée pour instaurer un évident rapport de domination. Il use également d’un humour basé sur la gêne qui fonctionne extrêmement bien.

Et ce jusqu’à un spectaculaire point de bascule lors du crash. Et si Raimi se montrait sage jusque là, même s’il ne manquait pas d’acidité, il se lâche complètement lors de cette séquence à la fois très brutale et gore, mais également cartoonesque dans sa gestion de l’humour noir. Dès lors, le film part sur une tonalité assez différente et sur une inversion de valeurs qui va bien évidemment se traduire par une inversion de son dispositif de mise en scène. Une fois sur l’île, les cadres n’écrasent plus Linda mais Bradley, qui en plus de se révéler comme un gros bébé incapable de s’occuper de lui, est blessé et ainsi à la merci totale de son employée. Il faut saluer le travail d’écriture extrêmement incisif qui permet d’avoir généré une forte empathie pour le personnage de Linda et ainsi rendre extrêmement jouissive sa revanche sur son connard de patron, qui en plus ne rate pas une opportunité de vomir sa mysoginie. A partir de là, Send Help ne fait pas dans la dentelle. Avec sa mise en scène très démonstrative et qui retrouve enfin l’inventivité qu’on lui connaissait, Sam Raimi va pousser ses deux personnages dans leurs derniers retranchements. Et il ne va rien leur épargner, faisant de Linda une héroïne badass inattendue, par exemple à travers une scène de chasse au sanglier tout bonnement incroyable. Et en enfonçant Bradley dans une figure pathétique franchement exutoire.

Mais bien conscient que cela ne suffit pas, il va peu à peu semer une graine de dilemme moral assez génial. Par petites touches, il va apporter des éléments pour rendre le personnage de Bradley moins antipathique, et celui de Linda beaucoup moins lisse et vertueux. Mais toujours en conservant une approche extrêmement ludique dans les sales coups et trahisons que l’un fera à l’autre et vice versa. A l’arrivée, il signe des séquences anthologiques, aussi gores et dégueulasses qu’hilarantes. A l’image d’une scène de vomi qui s’impose déjà comme le pinacle du genre, ou toute une séquence de supposée castration dont la puissance évocatrice ne passe que par une mise en scène et un montage redoutables. Fort d’une maîtrise impressionnante de la grammaire cinématographique, Sam Raimi se fait clairement plaisir et il faut bien avouer que cela est très communicatif tant Send Help est drôle à s’en faire déchirer les abdos. Rendre autant de cruauté si drôle est un art dans lequel le réalisateur est un expert, et il le rappelle ici avec autant de panache que de générosité.
A grands coups de transitions de dingue, de scènes d’action éclatantes et de séquences qui empruntent ouvertement au grand cinéma d’aventure, au western ou au cinéma d’épouvante le temps d’une incroyable séquence fantasmée, mais également de retournements de situation complètement absurdes, Sam Raimi envoie missile sur missile dans ce réjouissant jeu de massacre d’une méchanceté et d’une cruauté qu’on n’espérait plus voir chez lui. Mais surtout, il parvient à faire vivre des personnages qui passent de clichés ambulants à des figures bien plus complexes et surtout très ambigües. Et c’est assez logiquement qu’il aboutit sur un film sans aucune morale et profondément subversif, bien loin de toute la naïveté qu’on aurait pu craindre. Et le tout en se réinventant constamment, sans jamais tomber dans la caricature de sa si forte identité visuelle. Le monde peut s’écrouler en 2026, mais au moins on a retrouvé Sam Raimi.


