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Le cinéma des années 2020 : nouvelles alternatives

Quels peuvent être les grands courants cinématographiques qui façonnent les années 2020 ? C’est l’exercice auquel cet article tente de répondre le plus humblement possible, en évoquant quelques tendances importantes. Des bouillons de créativités, qui contredisent l’idée d’un déclin du 7ème art, et qui méritent d’êtres d’avantages explorés et mis en lumière. 

Mars 2023, durant la cérémonie des Oscars deux films vont particulièrement retenir l’attention. Le 1er, Everything Everywhere All at Once, une comédie dramatique de science fiction du duo les Daniels produit par A24 qui repartira avec 7 Oscars, dont celui de meilleur film. Le second est la fresque historique sud-indienne RRR de S.S. Rajamouli, dont l’engouement international qu’elle a suscité lui a valu l’Oscar de la meilleure chanson. Un prix qui peut sembler mineur au regard d’autres récompenses, mais qui témoigne d’un véritable début de reconnaissance d’une industrie cinématographique en plein renouveau. Bien que ces récompenses laissèrent dubitatives une certaine cinéphilie particulièrement active sur les réseaux sociaux, qui compara abusivement cette soirée au « vol » commis par les frères Weinstein en 1999 avec Shakespeare in Love, Everything Everywhere All at Once et RRR sont les parfaits représentants de courants cinématographiques ayant pleinement pris leur envol avec la fin de la pandémie de Covid-19.

Rétrospectivement, cette cérémonie des Oscars 2023 apparait malgré elle comme une véritable anomalie. Un bug dans la matrice ayant mis le doigt sur les parties émergées de plusieurs icebergs artistiques, les véritables socles de créativité cinématographique des années 2020. Des pôles éloignés des productions du MCU et de Disney ayant phagocyté toute l’industrie hollywoodienne durant la précédente décennie, et dont le déclin économique actuel va de pair avec une chute de la fréquentation des salles en occident, que seul James Cameron arrive encore à éviter. Ces nouveaux pôles artistiques apparaissent également involontairement antithétiques vis-à-vis des propositions brutalistes de Denis Villeneuve et Christopher Nolan, les cinéastes contemporains les plus populaires et respectés. Autant d’éléments qui sonnent comme un appel à explorer les profondeurs de l’iceberg. 

S’il y a bien une cinématographie qui connait actuellement un regain d’intérêt dans les cercles alternatifs populaires, c’est bien le cinéma indien. Prenant la relève de l’engouement autrefois suscité par le cinéma Hongkongais des années 80-90 et le cinéma sud-coréen des années 2000-2010, le cinéma indien connait depuis plusieurs années des bouleversements artistiques et industriels. La principale raison est l’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes, stars et techniciens, issue des industries cinématographiques du sud du pays : Tamil-Nadu, Telugu, Malayalam, etc. La figure la plus populaire étant le réalisateur S.S. Rajamouli qui connut une véritable ascension à partir de la fin des années 2000, en tournant coup sur coup plusieurs oeuvres marquantes qui furent des phénomènes au box office local : Magadheera, Eega, La légende Baahubali, etc. Des titres qui en firent la figure de proue d’une industrie comme pouvait l’être Tsui Hark à Hong Kong. Une popularité qui par effet domino permit un véritable coup de projecteur sur d’autres cinéastes du sud du pays. Karthik Subbaraj, Mari Selvaraj, Lokesh Kanagaraj, Lijo Jose Pellissery, Rahul Sadasivan, Arun Matheswaran, autant de noms parmi tant d’autres, qui témoignent de l’incroyable vitalité et de la diversité à l’oeuvre actuellement dans ces diverses cinématographies.

Des cinéastes qui apportent leur singularité contemporaine à des problématiques politiques, sociales et sociétales locales : critique du système des castes, ravage du colonialisme britannique, crise écologique, etc. Dans de nombreux cas ces productions sont l’antithèse des oeuvres de propagandes bellicistes à la gloire de la politique d’extrême droite de Narendra Modī. Le résultat est un cinéma populaire particulièrement généreux, à l’approche décomplexée, qui peut être vu comme une fusion entre le cinéma de la nouvelle vague hongkongaise des années 80 -90 et le cinéma contestataire italien des années 70. Un éclectisme qui permet à Lokesh Kanagaraj de ressusciter le cinéma d’action hard boiled hérité de Ringo Lam et Walter Hill, à travers son propre cinematic universe, ou à Lijo Joe Pellissery de créer un authentique conte ésotérique dans la lignée d’Alejandro Jodorowsky avec Malaikottai Vaaliban. À cela vient s’ajouter l’importance des stars, comme le très charismatique Dhanush, véritable acteur caméléon dans la lignée de Tadanobu Asano, qui s’impose comme l’un des meilleurs interprètes du moment aux côtés d’Anya Taylor-Joy.

En parallèle de l’Inde, la Chine n’a pas cessé son expansion cinématographique depuis les années 2010, au point d’être une industrie autosuffisante. Les majors Hollywoodiennes devant passer par l’empire du milieu pour espérer rentabiliser leurs productions, tout en respectant les quotas et la censure gouvernementale. Un changement de paradigme qui se répercute dans le cinéma local. Bien qu’on puisse parler de véritable renouveau, il convient de nuancer un point. À contrario des industries régionales du cinéma indien qui permettent une pluralité de tons et une certaine liberté, le fonctionnement de l’industrie chinoise reste sous le coup de l’organisme de censure de Xi Jinping. Les oeuvres de propagandes sont nombreuses, que ce soit du côté du Wu xia pian ou des films de guerres, dont les spécialistes sont Dante Lam, Chen Kaige ou Wu Jing. Néanmoins c’est au coeur de cette gigantesque industrie que des propositions alternatives pointent de plus en plus régulièrement leur nez. Le domaine du blockbuster n’est d’ailleurs pas en reste comme en témoigne les deux volets de Creation of Gods de Wu Ershan. Cette fresque, tributaire du Seigneur des anneaux de Peter Jackson, délivre discrètement une certaine critique du pouvoir en place, au point que la conclusion de Demon Force est un appel au pacifisme. Le tout en renouant avec une émotion candide et un soin de fabrication, y compris dans le spectaculaire, qui fait cruellement défaut aux blockbusters occidentaux.

À l’autre bout du spectre, certains noms du cinéma art et essai parviennent mêmes à rencontrer le succès au box office local. L’exemple le plus récent étant Bi Gang avec Résurrection, bien aidé par la popularité de Shu Qi et de la star montante Jackson Yee. Cependant l’un des pôles de créativité les plus importants est le marché du DTV et des plateformes de svod. Un véritable laboratoire à talents, notamment dans le Wu xia pian avec la franchise Eye for an Eye de Bingjia Yang, ancien scénariste de Tsui Hark. Et l’autre élément majeur concerne le secteur de l’animation qui n’hésite pas à aller dans l’expérimentation, un déluge d’inventivité et une émotion à fleur de peau avec Le Royaume des abysses. Un secteur qui a récemment confirmé son incroyable popularité locale et son savoir faire avec Ne Zha 2. En plus d’avoir signé le gros succès au box office mondial de 2025, et ce sans passer par des recettes étrangères, Yu Yang (Jiaozi) renoue avec la fibre généreuse, spectaculaire voir subversive qu’on pouvait trouver chez le Tsui Hark des Detective Dee.

C’est toujours du côté de l’animation, mais européenne cette fois, que l’on assiste à un véritable renouveau. Comme le disait Guillermo del Toro en novembre 2018 sur sa page X : «L’animation est un médium, pas un genre, ni un intérêt réservé aux enfants et aux familles. » Une affirmation qui s’est avérée on ne peut plus juste, surtout dans l’inventivité de ce médium par rapport au cinéma en prises de vues réelles en occident. En France, l’arrivée des plateformes de svod a permis à des studios d’animation hexagonaux de connaitre une renommée internationale. C’est le cas de La Cachette et Fortiche Production qui ont travaillé respectivement sur Primal de Genndy Tartakovsky et Arcane de la franchise vidéoludique League of Legends. Deux exemples d’un savoir-faire hexagonal versatile dans des oeuvres qui puissent leurs inspirations dans des sous genres comme la Sword & Sorcery Pulp ou le Steampunk. C’est justement cette approche au carrefour de divers genres et cultures qui permet également l’arrivée de long métrages éclectiques. Mars Express de Jérémie Périn et Arco d’Ugo Bienvenu témoignent chacun à leur manière d’une volonté sincère de réinvestir frontalement un pan de la science fiction hexagonale tributaire de Métal Hurlant, en l’entrecroisant avec l’influence de l’animation japonaise et les grands noms du cinéma américain des années 80-90.

Une approche singulière présente également dans Le Sommet des dieux, l’adaptation du manga éponyme de Jirō Taniguchi par Patrick Imbert qui mélange survival et récit introspectif. Tandis que dans Interdit aux chiens et aux Italiens, Alain Ughetto mélange le live et le stop motion pour narrer l’histoire de sa famille immigrée italienne. Un phénomène étroitement liés aux co-productions européennes ayant également permis l’éclosion d’un OFNI comme Flow du letton Gints Zilbalodis, véritable succès surprise international ayant obtenu l’Oscar du meilleur film d’animation. Une relecture iconoclaste de l’arche de Noé puisant autant dans la mise en scène libérée des contraintes physiques d’Alfonso Cuarón, que dans le langage du jeu vidéo indépendant. Une oeuvre qui synthétise à elle seule l’éclectisme promu par l’animation européenne actuelle.

Un éclectisme dont il est également question à travers un étonnant corpus de longs métrages apparus ces dernières années qu’on pourrait regrouper très grossièrement sous l’étiquette « films pop expérimentaux ». Bien que Everything Everywhere All at Once ait remporté l’Oscar du meilleur film, il demeure relativement peu pris au sérieux d’un point de vue théorique, alors qu’il synthétise parfaitement une tendance artistique analogue à celle que l’on peut retrouver dans la comédie burlesque Hundreds of Beavers, le film d’horreur The Hyperboreans ou la comédie de science-fiction Escape from 21st Century. Des longs métrages répondant à une logique créative héritée du transmedia, convoquant de manière totalement décomplexée au sein d’un même cadre l’animation, le jeu vidéo, le vidéo clip, le comics, le manga, l’horreur, la science-fiction, le cinéma d’arts martiaux, le mélodrame, etc. Une approche créative faisant écho au Do It Yourself à l’oeuvre sur internet via Youtube, Instagram, TikTok, Pinterest, Bandcamp, etc. Des oeuvres qui de par leur démarche syncrétique s’inscrivent dans le sillon de prédécesseurs occidentaux (Speed Racer) et asiatiques (House). La plupart de ces films sont mis en scène par des duos comme les Daniels, Mike Cheslik/Ryland Cole Tews ou Cristóbal León/Joaquín Cociña.

Le ton souvent frénétique de ses oeuvres, ainsi que l’humour hystérique et paillard semblent condamner ces dernières à être réduites à des délires geeks enfantins, y compris quand elles versent dans l’horreur ou le drame. Cependant, c’est justement ce ton, et l’ancrage dans des genres populaires, qui leur permettent d’êtres subversives. La logique de trip frénétique entrecroisant librement divers registres et expérimentations, tout en gardant une narration initiatique à échelle humaine, permet à ce groupe de cinéastes de renouer avec l’essence même d’une certaine contre culture populaire ésotérique des 60s. Cette même culture présente aussi bien chez les Beatles, Fellini, Ken Russell que dans le cinéma d’avant garde, mais transfigurée avec les codes de la culture internet. Une culture où les échanges de films rares sur torrent ont pris la relève des Midnight Movies, et où les écoutes nocturnes de Vaporwave et de Lo-Fi peuvent ouvrir les portes de la perception autrefois présentes dans le rock psychédélique. Des oeuvres qui involontairement prennent leurs distances avec l’hermétisme ampoulé des années 2010, présent chez Nicolas Winding Refn ou le duo Cattet/Forzani, pour remettre dans la joie et la bonne humeur pétaradante l’église au centre du village.

Comme l’histoire du cinéma nous l’a enseigné, les périodes de troubles internationaux sont propices à un engouement pour le cinéma d’horreur faisant office de véritable catharsis collective. Le Covid-19 et la succession exponentielle de conflits sociaux et politiques ne pouvaient que mener les spectateurs à se ruer en salle pour exorciser leurs angoisses profondes, comme en témoigne le succès de films aussi différents qu’Évanouis ou The Substance. En parallèle des productions Blumhouse, Neon et A24, la Fox, depuis son rachat par Disney, est devenue le label horrifique du studio aux grandes oreilles balançant chaque année des bandes horrifiques comme The Empty Man, La Proie d’une ombre, Barbare, Traquée, La Malédiction: L’Origine ou Send Help. Cependant s’il y a bien un sous genre qui caractérise le mieux cette décennie c’est l’Analog Horror. Ce dernier créer un sentiment d’effroi à travers les codes visuels et sonores du tube cathodique, de VHS, de la DV, des débuts d’internet, du pixel art et des jeux vidéos antérieurs à la sixième génération de consoles. Une terreur qui trouve ses racines aussi bien dans le canular télévisuel Ghostwatch, que dans le dernier acte du Projet Blair Witch ou la J-Horror japonaise avec Ring et Kaïro. L’Analog Horror est l’occasion de revenir à une horreur plus suggestive liée au passé, représenté par cette imagerie pré-internet 2.0 vecteur d’angoisse existentielle. Une horreur transmedia dont certains Youtubeurs ont fait leur spécialité, comme Feldup en France, et dont le pinacle est la mythologie des Backrooms.

Au cinéma ce sous genre connait des tentatives diverses comme le conceptuel The House – Skinamarink, le teen movie atmosphérique I Saw the TV Glow, ou la fausse émission de télévision Late Night with the Devil. Cependant le représentant le plus abouti reste The Hyperboreans, déjà évoqué plus haut, qui entremêle Analog horror, mythologie pulp lovecraftienne au renouveau du fascisme. À ce sous genre vient s’ajouter le retour de certaines figures marquantes de l’horreur. Le Body Horror sous un angle plus féminin et féministe, incarné par l’arrivée d’une nouvelle génération de réalisatrices françaises comme Julia Ducournau et Coralie Fargeat, dans une optique faisant écho aux années 80-90 mais avec un virage comique plus prononcé dans The Substance et Together de Michael Shanks. La figure du vampire qu’on pensait définitivement enterrée avec Twilight revient activement sur grand écran ces dernières années. Le néant absolu de Morbius fut l’un des premiers signes de ce comeback, tandis que Luc Besson a récemment livré une consternante nouvelle adaptation de Dracula. Cependant, Vampire humaniste cherche suicidaire consentant, Midnight Sister, Nosferatu, Lokah Chapter 1: Chandra et Sinners démontrent un éclectisme dans la représentation de cette figure, telle qu’on pouvait la voir dans les années 90.

Une décennie dont l’influence est omniprésente dans certaines tendances actuelles. Qu’il s’agisse des thrillers apocalyptiques hérités de Seven comme Misanthrope et Longlegs, ou du retour des univers gothiques modernes avec The Crow, Candyman et La famille Addams via la série Wednesday. Sans oublier les adaptations de jeux vidéo (Super Mario Bros, Sonic, Mortal Kombat), les films sur la figure du double (Men, Mickey17, Eternal Daughter, Alter Ego) ou l’interêt du cinéma mainstream pour les communautés marginalisées à l’opposée des figures blanches patriarcales (Booksmart, Bros, Love Lies Bleeding, les productions Jordan Peele). Autant d’éléments qui font des années 2020 le miroir des années 90, notamment dans ses angoisses existentielles à l’approche de l’an 2000, devenues aujourd’hui notre réalité globale. Ces multiples propositions cinématographiques sont à mettre en parallèle avec l’évolution de la cinéphilie. La pratique de cette passion a connu de nombreuses évolutions majeures dont la plus récente est incarnée par le réseau social Letterboxd. Le réseau créé par Matthew Buchanan et Karl von Randow en 2011 qui compte plus de 17 millions d’inscrits en 2024, est devenu le plus important de la planète cinéma. Un réseau qui par son ergonomie, sa communication, sa communauté et son ouverture à une approche plus globale de la cinéphilie, aura offert une seconde jeunesse à des oeuvres méconnues ou oubliées au point de devenir des références pour les nouvelles générations de cinéphiles. Sans oublier le rôle de vrp que jouent certaines personnalités, allant du cinéaste palmé et oscarisé Sean Baker à la chanteuse Charli XCX.

L’apparition des réseaux sociaux a également entrainé un certain éclatement de la cinéphilie désormais répartie en trois groupes distincts. Le simple spectateur venu voir un film, le critique professionnel et enfin l’influenceur actif sur divers sites de X à TikTok. Une oeuvre peut être perçue de manière radicalement différente en fonction de ces trois groupes distincts, quand bien même il peut y avoir une convergence d’opinions. L’exemple de Babylon, devenu l’une des bêtes noires préférées des influenceurs cinéma présents sur les réseaux sociaux peut prêter à sourire. Cependant cela devient beaucoup plus problématique quand un simple avis positif ou négatif sur une oeuvre, débouche sur un dénigrement systématique virant au harcèlement en ligne. Bien que le culte du « sachant » a malheureusement toujours fait partie intégrante de la critique et de l’exégèse, il n’en demeure pas moins extrêmement toxique et aliénant quand il vire au culte de la personnalité, à l’adoubement aveugle et au mouvement de meute. Il reste cependant des passionné.e.s soucieux de perpétuer la tradition des passeurs à la Jean-Pierre Dionnet ou Patrick Brion en misant sur la découverte et le partage d’oeuvres méconnues. Que ce soit à travers des posts, des articles, des vidéos, des podcasts ou en partageant directement des liens googledrive des films directement sur X. Il en est de même pour le renouveau des approches transversales du médium cinéma, abordant aussi bien des aspects d’ordre esthétique, technique, narratif, que sociologue ou politique. 

Le panorama présenté dans cet article reste succinct. Il ne représente qu’une infime partie de la richesse du paysage cinématographique actuel. Une petite porte d’entrée vers cette décennie fascinante à plus d’un titre qui mérite amplement d’être défrichée sérieusement, étudiée avec passion et enthousiasme pour être partagée avec le plus grand monde.

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