Deuxième opus d’une trilogie amorcée avec le sympathique slasher X, Pearl, préquel sur l’antagoniste du précédent opus, est parvenu à susciter l’admiration de Martin Scorsese. Bien que le résultat final ne tutoie jamais les cimes du genre, il reste néanmoins une oeuvre attachante qui mérite le détour.
Durant la production de X, Ti West élabore avec Mia Goth une trame narrative destinée à préparer l’interprétation de l’actrice qui finira par devenir le scénario de Pearl. Pendant la mesure de quarantaine en Nouvelle-Zélande, due à la pandémie de Coronavirus, West et Mia Goth écrivent le scénario en 2 semaines via des sessions de travail par FaceTime. Le duo parvient à convaincre le studio A24 d’investir dans une trilogie dont Pearl serait le deuxième volet. Une fois le tournage de X terminé en mars 2021, Ti West enchaine avec celui de Pearl. Le directeur de la photographie Eliot Rockett, le compositeur Tyler Bates, le chef décorateur Tom Hammock ainsi que le maquilleur Richard Taylor de Weta Workshop répondent de nouveau présents. Une partie des techniciens d’Avatar : La voie de l’eau profite d’une pause dans la production du blockbuster de James Cameron pour prêter main forte à Ti West et son équipe. Côté casting Tandi Wright, coordinatrice d’intimité sur X, hérite du rôle de Ruth, tandis que Matthew Sunderland, David Corenswet et Emma Jenkins-Purro complète la distribution, le tout pour un budget d’1 million de dollars. Ce préquel situé en 1918 narrant le difficile quotidien de Pearl dans sa ferme familiale, est l’occasion pour Ti West de se distinguer modestement du tout venant, en ayant à l’instar de X, un pied dans le passé et l’autre dans le présent. Comme le précédent opus, le réalisateur investit une époque pour revisiter un genre cinématographique alors en vogue à travers ses codes esthétiques et narratifs. Une démarche postmoderniste et métatextuelle, typique du cinéma contemporain, qui à priori ne distingue en rien Pearl et X du tout venant de l’Elevated Horror (terme que le réalisateur Ari Aster trouve particulièrement idiot) et du référentiel fétichiste vide de sens autre que nostalgique.

Cependant là où le réalisateur parvient de nouveau à tirer son épingle de jeu, c’est dans un équilibre entre la forme ouvertement référentielle et un fond beaucoup plus immersif. À contrario de pastiches comme Planète Terreur ou L’étrange couleur des larmes de ton corps, West reste relativement sobre dans sa recréation esthétique, si l’on excepte les génériques et la musique de Tyler Bates. Ce dernier reprend l’approche orchestrale popularisée par Max Steiner ou Franz Waxman, lui permettant de facto de livrer un score beaucoup plus ambitieux qu’à l’accoutumée. Le décorum est ici tributaire des films de l’âge d’or Hollywoodien et de sa campagne sortie du tableau American Gothic de Norman Wood, ou d’une illustration de Norman Rockwell. Cependant ce décor postmoderniste n’est pas une fin en soi, mais une simple toile de fond, une porte d’entrée pour ramener le spectateur, non pas vers un passé cinématographique, mais vers une conception du récit qui vise avant tout l’implication émotionnelle. Une approche immersive, qui passe par une dramaturgie faisant la part belle à des arcs narratifs clairs et concis, où les personnages et les archétypes qu’ils incarnent ont une certaine épaisseur psychologique permettant l’empathie du spectateur à leur égard. Le minimum syndical de l’exigence narrative, totalement dévoyée ces dernières années, mais que Ti West et Mia Goth tentent modestement de remettre à leur manière au coeur du village. D’une certaine façon il n’est pas interdit d’y voir une profession de foi similaire à celle de nombreux films sortis la même année (2022 si l’on s’en tient à la sortie salle américaine). De Top Gun: Maverick à Nope, en passant par Beast et quelques autres titres, il est question de s’assumer en tant que simple « film du samedi soir » à l’approche artisanale. L’efficacité du récit de Pearl, y compris dans ses quelques facilités narratives, notamment dans le dernier tiers, se retrouve également dans son approche organique mêlant le contexte historique au parcours de son héroine. Le film qui montre Pearl cherchant à quitter la ferme familiale pour devenir une star et aller en Europe, prend pour toile de fond la 1ère guerre mondiale, la méfiance envers les immigrés allemands et la grippe espagnole. Des éléments qui pourraient êtres mis en avant de façon grossière dans leur portée allégorique vis à vis de notre monde contemporain, mais que le réalisateur et sa co-scénariste prennent soin de distiller de manière succincte, à des moments clés de l’intrigue pour accentuer et rendre cohérente la tragédie de Pearl. Il en est de même pour les éléments formant une symétrie avec le précédent opus : le X, la phrase « I want to be a star », la présence du cinéma pornographique, etc. C’est d’ailleurs sur ce point que le film tire son épingle du jeu vis à vis de la concurrence concernant l’Origin Story d’une antagoniste. Bien que le contexte socio politique, et la difficulté à s’extirper d’un carcan familial, soient des éléments ayant un impact sur la psyché du personnage, jamais le réalisateur n’opte pour un traitement misérabiliste à l’égard de son protagoniste comme pouvait le faire Todd Phillips sur Joker. Pearl apparait tantôt attachante, tantôt manipulatrice, tantôt drôle, tantôt téméraire, tantôt antipathique, etc. Un personnage complet, qui à contrario de l’antagoniste de Batman revisité par Phillips, s’avère riche de nuances et ne repose pas sur une psychologie binaire et simpliste.

À l’instar du récent Misanthrope vis à vis de The Batman, Pearl réussit là où échouait lamentablement Joker dans la relation que peut entretenir un psychopathe vis à vis du monde du spectacle. Bien que le récit de Pearl soit sans surprise ou richesse supplémentaire, limitant de facto grandement la portée du film, l’ensemble reste suffisamment soigné dans son classicisme pour susciter l’adhésion. Une petite réussite qui doit également beaucoup à la prestation de Mia Goth. À l’instar de son amie Anya Taylor-Joy avec qui elle a tenue la vedette de deux longs métrages (Le Secret des Marrowbone et Emma.), son jeu repose en grande partie sur l’expressivité de son visage. Cependant à contrario de Joy qui joue d’avantage sur son regard pour imposer des personnages charismatiques et taciturnes, dans la lignée de Meiko Kaji ou Diana Rigg, Goth joue d’avantage sur un registre burlesque. C’était déjà le cas dans Emma. où elle campait un personnage secondaire romantique et naïf dans la lignée de Buster Keaton. Dans Pearl cette approche innocente lui permet de créer de brusques contrastes émotionnels au sein d’une même scène, allant de paire avec l’idée d’une fille vivant dans son imaginaire. Qu’il s’agisse de sa rencontre avec un épouvantail ou lors d’un numéro de danse. La représentation visuelle de cette folie n’atteint jamais les cimes d’un Créatures Célestes ou de films mettant à mal l’envers d’Hollywood comme Boulevard du crépuscule, mais la volonté de renouer avec cette fibre trop rare sur les écrans et d’assumer ce parti pris jusqu’au bout suscite le respect. Il en va de même pour la mise en scène, qui à défaut de proposer de réelles prouesses stylistiques, bénéficie d’une approche élégante du cinémascope et de cadres soignés. Le savoir faire de West et son équipe dans la production value donnent l’impression que le résultat à l’écran a couté deux fois plus cher. Une modeste réussite qui trouve son point d’orgue lors d’un long monologue mettant à mal les repères moraux du spectateur et son empathie/répulsion vis à vis du personnage central. Un climax où l’on se demande s’il s’agit d’une confession de Pearl ou de son actrice, et qui, à l’instar de son plan final, reste en tête après le visionnage.


