Aujourd’hui entretien avec le réalisateur Marc Ball, à l’occasion de la sortie de son nouveau documentaire Opération Dragon, La révolution Bruce Lee qui revient sur les différentes facettes du long métrage ayant fini d’asseoir la popularité mondiale et intemporelle de Bruce Lee.
Comment est né ce projet ?
L’idée de ce film est née en lisant le livre de Bernard Bénoliel sur Opération Dragon. J’ai beaucoup apprécié son analyse de Bruce Lee comme un phénomène cinématographique. Il le rapproche de Charlie Chaplin, dans sa manière d’incarner les indésirables qui sont chassés du cadre. Charlie Chaplin s’accroche comme il peut, Bruce Lee, lui dégage les adversaires hors du cadre pour rester au centre.
Les invité·es présent·es dans le documentaire brasse un large panorama culturel. Bernard Bénoliel, critique de cinéma, Grace Ly, militante antiraciste, Master Mfaume, professeur d’arts martiaux, les rappeurs Jeru the Damaja, Akhenaton, Shurik’n, etc. Comment s’est faite cette sélection ?
Le documentaire s’inscrit dans la collection Avant Après d’Arte qui met en avant l’impact qu’a eu une œuvre sur la société. Je voulais donc montrer l’étendue de l’influence de Bruce Lee sur le monde avec le film Opération Dragon. Et cela touche donc l’histoire du cinéma comme nous l’avons vu, mais aussi l’histoire politique de l’antiracisme, l’histoire musicale avec le Hip Hop et bien sûr son influence dans les arts martiaux jusqu’à Dar es Salaam en Tanzanie.
Comment Aïssa Maïga en est venue à assurer la narration du documentaire ?
Je voulais une voix féminine pour venir contrebalancer un univers plutôt masculin des codes du film d’action, bien que le kung-fu soit l’une des bases du self defense largement pratiqué par des femmes. J’ai tout de suite pensé à Aïssa Maïga pour son talent, son timbre mais aussi pour ce qu’elle incarne, ses prises de position pour la diversité dans le cinéma qui s’inscrivent dans la droite lignée de ce qu’a accompli Bruce Lee.
Opération Dragon, la révolution Bruce Lee se présente comme un making of théorique, couvrant aussi bien le cinéma, la politique, l’histoire, qu’un héritage mondial. Aborder autant de thématiques importantes en moins de 50 minutes, fut-il un exercice difficile ?
Oui, il a fallu croiser plusieurs lignes narratives, celle d’une époque à travers les années 70s, celle de l’histoire du film et de sa fabrication, puis celle de son impact jusqu’à aujourd’hui, et enfin celle de l’histoire de Bruce Lee. Finalement, le moteur principal a été la trajectoire de Bruce Lee car d’un point de vue dramatique, c’était le plus fort, c’est le film dont il rêvait mais dont il ne verra jamais la sortie car il meurt d’épuisement. C’est une vraie tragédie qui dans le fond raconte l’envers d’un mythe et la difficulté de mettre fin à ce système bâti sur des préjugés.
Le documentaire revient sur l’anomalie que représentait Bruce Lee, son parcours synthétise tout un pan des relations houleuses et complexes entre l’Asie et l’Occident.
L’idée était de repolitiser l’icône Bruce Lee. Il est perçu comme un phénomène des arts martiaux, un emblème de la pop culture, une sorte de coach de vie avec des pensées toutes faites. Mais il est rarement représenté comme une icône politique. Pourtant je le mettrais aux côtés de Mohammed Ali, Bob Marley ou Che Guevara au Panthéon des Damnés de la terre. S’il n’a pas eu de discours clairement politique ni de prise de position politique, ce qu’il incarnait, la mise en scène de son corps, son personnage dans ses films ou les adversaires qu’il choisissait, tout cela était éminemment politique. Et pour moi c’est ce qui explique qu’il soit encore aujourd’hui une telle icône, aux quatre coins du globe. Il incarne un nouveau David contre Goliath.
De par ses partis pris Opération Dragon, La révolution Bruce Lee s’inscrit dans la démarche de vos précédents documentaires ayant trait à l’immigration.
Oui ce film aurait pu être un des chapitres de la série Décolonisations que nous avons coréalisé avec Karim Miské pour Arte. Nous racontons d’ailleurs dans cette série la naissance du Nollywood, le cinéma nigérian, et comment les Nigérians s’emparent du cinéma pour libérer leur imaginaire. Et c’est tout le sens de la séquence finale en Tanzanie avec Master Mfaume dans Opération Dragon, la révolution Bruce Lee.
Bruce Lee a sauvé Opération Dragon en détournant ce simili James Bond pour y injecter ses obsessions devant et derrière la caméra. Ce qui démontre qu’il était le véritable auteur de ses films, comme pouvaient l’être Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks ou Louis de Funès.
Cela participe de la réhabilitation dont je parlais. Il n’est pas juste un artiste martial incroyable, il est un scénariste, un réalisateur, un chorégraphe. Quelqu’un qui a pensé le cinéma. Il était parfaitement conscient de ce qu’il incarnait à l’écran. Il voulait se défaire du style de cinéma d’arts martiaux traditionnels chinois, le Wuxia, des films chevaleresques et fantastiques. Il voulait ramener un style de cinéma beaucoup plus réaliste, beaucoup plus dur tout en injectant la véritable philosophie des arts martiaux chinois dans ce contexte. C’est ce mélange qui va faire de ses films à Hong Kong des immenses succès.
Le documentaire montre également le problème de la persona de Bruce Lee. Un artiste mégalomane qui tentait de renouer avec une humilité, allant de pair avec sa philosophie : s’exprimer honnêtement.
Bruce Lee est mort très jeune, à 33 ans, en laissant très peu d’interviews derrière lui. Alors le public l’a assimilé avec son personnage de fiction. Un maître de kung-fu qui suit les préceptes de son art martial et défend la veuve et l’orphelin. Bruce Lee était en partie cela mais pas seulement. C’est un être complexe. Il voulait être une star, il voulait percer à Hollywood, et il avait tous les travers d’une star. Ce n’est pas un gamin issu des quartiers pauvres comme pourrait le laisser entendre ses films, mais un gamin de famille aisé, arrogant, turbulent et bagarreur. Et il va connaître un déclassement, en devenant un pauvre immigré aux Etats Unis. Sa fierté, cet égo blessé dans une époque où Hollywood pratique le Yellowface, c’est-à-dire que des acteurs blancs se griment en Asiatique, va être proprement révolutionnaire. Cette rage va l’amener à vouloir briser le plafond de verre, au point d’y laisser des plumes. Et c’est ce que nous racontons dans le film, les arts martiaux ont été pour lui une manière de canaliser sa colère.
La conception graphique du documentaire fait la part belle aux photoshoots de la star qui permettent aux spectateurs de comprendre instinctivement la manière dont Bruce Lee devenait une icône cinématographique à travers sa gestuelle en action.
Bruce Lee va littéralement sculpter son corps pour l’écran. C’est quelque chose que Bernard Bénoliel décrit très bien dans son livre. Bruce Lee s’approprie l’haltérophilie à la mode à l’époque, s’inflige un entraînement surhumain, pour travailler, un à un, chaque muscle de son corps afin d’arriver au résultat que l’on connaît. C’est pourquoi à la moindre occasion dans ses films, il arrache son t-shirt pour montrer son corps digne d’une statue antique. Et la scène des miroirs dans Opération Dragon est l’apothéose de ce phénomène.
Le documentaire revient également sur le contexte socio politique dans lequel baigne le film. Je pense notamment au personnage interprété par Jim Kelly qui fait écho aussi bien à la blaxpoitation qu’aux problèmes de discrimination vécus par la communauté noire aux États-Unis et plus généralement en occident.
Lorsque la Warner décide de faire ce film, ils pensent faire un mélange entre les films de la blaxpoitation et les films de kung-fu qui commencent à avoir du succès à Hong Kong. Ils envisagent d’ailleurs que John Saxon soit la véritable star du film, avant que Bruce Lee ne s’empare du scénario. Pour la Warner, il s’agit d’un film de niche, pour des audiences spécifiques, et ils n’allouent qu’un million de dollars de budget. Ils n’ont pas du tout anticipé l’énorme succès que le film allait devenir, ce qui le rend d’autant plus subversif.
Grace Ly évoque la manière dont certaines scènes, en apparence légères, résonnent beaucoup pour la communauté asiatique. Le documentaire montre parfaitement les différents degrés de lecture que peut avoir une œuvre en fonction de nos différences culturelles.
À l’époque, c’est la première fois que l’on voit un combattant non blanc terrasser un combattant blanc. Et encore aujourd’hui cette symbolique est puissante. On le voit avec tous les débats sur le fait de savoir si Idris Elba pourrait incarner James Bond, les freins sont toujours là. Donc face aux clichés dans lesquels sont représentés les Asiatiques au cinéma, à l’époque, et encore aujourd’hui, Bruce Lee offre une image puissante, fière, séduisante. Et cela va toucher les communautés asiatiques, mais aussi tous ceux qui ne correspondaient pas aux canons des héros hollywoodiens.
Bruce Lee est présenté comme le héros des damné·es de la terre. La scène où il s’infiltre dans le repère de Han pour délivrer des prisonniers asiatiques est hautement iconique et symbolique tant sur le plan cinématographique que politique.
C’est une très belle analyse que livre Bernard Bénoliel. Il interprète cette scène comme un cours que Bruce Lee offre aux populations emprisonnées, humiliées, les damné.e.s de la terre. Il leur montre comment se libérer, comment déployer leur puissance. Et cette maîtrise absolue, ce corps sculpté que l’on a évoqué, est une image d’une telle puissance qu’elle en est révolutionnaire.
Cette notion de héros des damné·es est au coeur de l’héritage du film. Bruce Lee apparait comme une icône de la pop culture, à travers son influence sur le monde du rap, du cinéma où des arts martiaux, mais également comme un symbole d’espoir universel comme le montre son impact aussi bien en Tanzanie qu’aux États Unis ou en France.
La notion des damné·es de la terre est une référence directe au livre de Frantz Fanon. Et j’avais notamment une citation qui m’a servi de ligne directrice pour ce film. Dans ce livre, il écrit que les rêves du colonisé sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Et d’une certaine manière, Bruce Lee est venu matérialiser ces rêves sur grand écran. Et c’est pourquoi j’ai choisi de terminer le film avec Master Mfaume en Tanzanie, car non seulement c’est un artiste martial, mais c’est aussi un cinéaste qui entend raconter des histoires où les siens sont au centre, tout comme Bruce Lee.
Dans l’héritage du film, le jeu vidéo n’est pas mentionné alors qu’Opération Dragon a posé les bases du jeu de combat moderne qu’on va retrouver dans Street Fighter, Mortal Kombat, etc. Pourquoi ce choix ?
C’est évoqué très rapidement dans le documentaire, au moment après sa mort, tout comme son influence sur les mangas et le personnage par exemple de Ken le Survivant. Mais je ne m’y attarde pas car j’avais l’impression que cet aspect était plus connu et plus évident, et j’ai voulu insister sur le fait qu’il a été une vraie figure tutélaire du hip hop ce qui montre l’étendue de son influence.
Quel bilan tirez-vous de cette aventure ?
Ça a été une très belle aventure et c’est un film plus personnel que ce à quoi je m’attendais. Car en travaillant sur la voix intime de Bruce Lee que j’ai reconstituée à partir de bouts d’interviews et de lettres, en découvrant sa trajectoire, ses contradictions, ses doutes, son abnégation, je me suis rendu compte qu’il a quelque chose qui nous parle à tous dans les épreuves que nous traversons. Je crois que c’est peut-être l’un des personnages les plus universels au sens propre du terme qui existe. Il est le héros des damnés, des humiliés, des faibles, et en cela, tout le monde peut d’une manière ou d’une autre s’identifier à lui.
De nouveaux projets ?
J’ai plusieurs projets en cours, que ce soit pour les plateformes ou les chaînes de TV, sur des sujets aussi divers les uns que les autres. Mais dans tous les cas, j’essaie de poursuivre une ligne éditoriale et de rester fidèle aux enseignements de Bruce Lee !
Propos recueillis par Yoan Orszulik
Opération Dragon, La révolution Bruce Lee est disponible sur le site Arte tv, ainsi que sur leur chaine Youtube.
