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Mama – Critique

Porté par un Guillermo Del Toro qui n’est jamais le dernier pour dénicher les talents du cinéma fantastique de demain, Mama, tout juste auréolé du Grand Prix à Gérardmer et qui se paye une belle carrière en salles aux USA, est bel et bien le film très prometteur annoncé. Pas foncièrement original mais porté par une volonté de traiter une mythologie fantastique à travers une forme de poésie noire, le premier film d’Andrés Muschietti souffre bien de quelques fautes mais s’impose comme un beau pari sur l’avenir. Une première œuvre qu’il ne faudra pas rater.

A l’origine de Mama, il y a un très court métrage éponyme signé Andrés Muschietti qui a directement tapé dans l’œil bienfaisant de Guillermo Del Toro. De l’horreur, des enfants, une créature étrange et ce titre qui en disait déjà long, il n’est pas bien difficile de saisir ce qui a provoqué l’intérêt du génie mexicain. Après avoir fait pousser des ailes à Dreamworks, après avoir lancé dans le grand bain des talents à confirmer ou aujourd’hui établis (avec Don’t Be Affraid of the Dark, Les Yeux de Julia ou L’orphelinat) c’est au tour d’Andrés Muschietti de bénéficier de l’aura du réalisateur le plus amoureux des monstres au cinéma. Mama est une fable horrifique extrêmement solide pour un premier film, le genre d’œuvre qui se joue de ses erreurs de jeunesse, parfois très évidentes, pour imposer une forme de maturité précoce assez inattendue. Il n’y a rien dans Mama qui révolutionnera le cinéma de genre, mais le film ne manque ni de charme ni de puissance. Et ce qu’il s’agisse de sa liberté de ton totale ou de sa réappropriation de motifs classiques du cinéma fantastique. En résulte un film qui fera très largement frissonner, car utilisant intelligemment la mécanique intrinsèque de la peur au cinéma, mais qui n’en oublie jamais que le cinéma horrifique doit toujours rester connecter au drame pour provoquer une émotion.

Dès l’ouverture et l’apparition à l’écran du « Once upon a time… » le ton est donné et Mama emprunte clairement la voie de la fable horrifique. Une approche du fantastique bâtie sur des motifs fondamentaux du genre avec bien entendu en position centrale celui de la maternité. Mais plutôt que reproduire tout ce qui a déjà été fait en la matière, Andrés Muschietti choisit d’aborder l’exercice en se focalisant sur une opposition. Une progression narrative se crée ainsi à travers deux approches diamétralement opposées de la situation de mère, avec d’un côté la figure maternelle reniée, celle d’Annabel – dès son entrée dans le cadre elle apparait soulagée de ne pas être enceinte – et de l’autre la figure maternelle extrême incarnée par Mama. Mama est une créature à la fois hideuse et fascinante car se trainant une forme de malédiction assez terrible, hantée par la maternité dont elle fut privée de la façon la plus brutale qui soit. Ce n’est pas un hasard que Mama se focalise sur cette opposition entre un personnage évolutif et un autre figé dans le marbre du drame passé, ni que le film laisse toute la place à des personnages féminins, les hommes étant soit une incarnation du mal, de la faiblesse face à la difficulté du monde moderne (la figure du père face aux répercutions de la crise financière est très forte, avec l’ironie du lieu de perdition nommé « Helvetia ») ou tout simplement des êtres de substitution rongés par une obsession. Andrés Muschietti fait preuve d’une belle sensibilité au moment d’aborder ses personnages, jouant sur les différents niveau de monstruosité pour en extirper ce qu’il peut y avoir de plus humain. Il en déborde même complètement dans son dernier acte, trop lyrique et appuyant trop fort sur un mélo qui fonctionnait au naturel, en étirant ses séquences plus que de raison. Mais son refus du happy end total et sa volonté de créer une véritable fable dans ce que le genre littéraire peut avoir de plus cruel est vraiment louable.

Il y a bien des écueils dans Mama, avec en première ligne ce manque de retenue souvent indissociable d’un premier film. Mais au-delà de tout ça, il faut bien avouer qu’Andrés Muschietti fait preuve d’une maîtrise qui force le respect. En terme de mise en scène et de narration purement visuelle, il accouche de quelques petits miracles. Ainsi, lorsqu’il ne cède pas à des effets de jump scares certes efficaces mais dont la volonté de faire peur dépasse la cohérence interne des scènes, avec des apparitions de Mama qui ne s’intègrent pas à la narration mais sont clairement là pour effrayer le spectateur, Andrés Muschietti impose sa patte en terme de construction de cadres et d’utilisation de l’espace. On pense à ses plans larges construits comme des split-screens naturels jouant sur la présence présumée d’une créature dans la maison par exemple. C’est d’ailleurs là-dessus que le réalisateur réussit les plus belles choses, dans son évocation d’une entité, avant que cette dernière n’apparaissent lisiblement dans le cadre. Il se permet même quelques excès quitte à frôler le mauvais goût, à l’image d’une séquence au graphisme radical pour illustrer un flashback en vue subjective, à la fois brutale, efficace, mais d’un goût presque douteux au niveau des couleurs. Ce goût pour le risque dans un film en apparence si classique permet de passer outre quelques petites erreurs éparses, entre faux raccords et incohérences temporelles, au niveau de l’image ou du scénario, car le désir d’Andrés Muschietti s’avère communicatif. La poésie morbide qu’il développe, sa réappropriation du concept de fable noire à travers son final certes excessif mais si émouvant, la qualité de l’interprétation pour des personnages extrêmement complexes (Jessica Chastain est à nouveau impeccable et bien accompagnée par les jeunes Megan Charpentier et Isabelle Nélisse, étourdissantes), la photographie magnifique d’Antonio Riestra (déjà très à l’aise sur Pain noir) et l’élégance mature de cette mise en scène… autant d’éléments qui font de Mama non pas un grand film fantastique, mais une variation moderne autour de motifs classiques (on y trouve du Nakata, du Polanski, du Friedkin et bien sur du Del Toro) qui laisse penser qu’Andrés Muschietti pourrait bien devenir une figure importante du genre dans les années à venir.

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