La Taupe – Critique

Réinvention totale d’un cinéma d’espionnage qui s’était jusque là perdu dans une surenchère spectaculaire, La Taupe, première incursion de Tomas Alfredson à l’international, est une merveille de chaque instant, d’une élégance et d’une précision redoutables. Un très grand film.

Il y a tout juste trois ans apparaissait sur la scène internationale un réalisateur incroyable qui après trois films invisibles hors du Royaume de Suède ne pondait rien d’autre qu’un des plus grands films de vampires jamais réalisés. Ce génie c’est Tomas Alfredson et sa merveille c’est Morse. Immédiatement inscrit sur la liste des metteurs en scène européens à suivre de très près, sa présence à la tête d’un film tourné en langue anglaise n’était qu’une question de temps. Ce à quoi on ne s’attendait pas, c’est qu’il se retrouve aux commandes d’une adaptation d’un des plus grands auteurs de romans d’espionnage au monde et qu’il bénéficie du plus beau casting réuni dans un même film depuis Inception. John le Carré c’est 24 romans dont certains ont donné lieu à de grands films, par de grands réalisateurs, comme L’espion qui venait du froid de Martin Ritt, La Petite fille au tambour de George Roy Hill, The Tailor of Panama de John Boorman ou dernièrement The Constant Gardener de Fernando Meirelles. Des récits toujours complexes, romanesques mais dopés à l’ultra-réalisme d’un passif d’ex-membre des services secrets britanniques. La rencontre entre cette richesse d’écriture et la grammaire cinématographique affutée de Tomas Alfredson, portée par des acteurs immenses, c’était potentiellement le mariage de l’année. À l’écran, encore plus que tous les espoirs réunis, c’est juste le cinéma d’espionnage qui se trouve réinventé dans ses fondamentaux. La classe absolue.

Tomas Alfredson c’est le cinéma anti-spectaculaire par excellence. Une économie qui se traduit par une puissance évocatrice incroyable. Ce cinéma est par définition des plus exigeants, car La Taupe, en plus de se construire sur un scénario terriblement complexe, ne donne jamais vraiment de clé au spectateur. En cela il se met immédiatement à dos toute une frange du public gavée aux réflexions prémâchées et qui se retrouvera désarmée devant l’immensité qui s’ouvre à lui. Qu’importe, le grand cinéma passe par là. En quelques minutes d’une introduction parfaite, le cinéaste pose tous les enjeux narratifs de son film, soit la recherche d’une taupe travaillant pour le gouvernement russe au sein des services secrets britanniques et de façon plus vaste un drame humain porté par des relations masculines fortes, ainsi que l’ensemble de son approche esthétique. Peu de couleurs, des contrastes de lumière appuyés, une importance fondamentale des gros plans et des mouvements de caméra excessivement lents. Tomas Alfredson développe une grammaire visuelle extrêmement marquée pour un film d’espionnage en tous points radical, dans le sens où il ne répond à aucun code connu du genre, écrasé il est vrai par 22 James Bond qui ont imposé une vision de blockbuster, avec profusion de gadgets, d’explosions et autres réjouissances ludiques. La Taupe c’est l’anti-Bond, c’est un film glacial qui tire son charme de son faux rythme typiquement nordique – comprendre lent – et en multipliant les personnages. Là où la précédente adaptation du roman pour la BBC était un prétexte pour chaque acteur de faire son show, La Taupe version Alfredson met à profit une troupe d’acteurs de première classe dans une sobriété absolue. Tout n’est que mesure, à tel point que les quelques rares éclats de violence, toujours frontale, en deviennent carrément traumatiques. À travers cette absence de spectaculaire mais grâce à une précision clinique dans l’écriture et la construction d’une intrigue aussi limpide que tortueuse, La Taupe bâtit patiemment ce qui ressemble à un MacGuffin classique. Cependant l’entreprise et le puzzle qui se mettent en place au son des accords majestueux d’un Alberto Iglesias au sommet de son art, bien plus qu’une enquête chirurgicale pour trouver le traitre dans la maison (Le Cirque, signe de la diversité comportementale qui y règne), prend de plus en plus la forme d’un véritable drame multi-facettes. La Taupe dresse le portrait d’une époque, d’un univers, d’une organisation verticale dirigée par une hydre à plusieurs têtes, mais finalement surtout des portraits d’hommes construits de façon peu commune : sans avoir l’air de s’intéresser à eux.

L’affiche annonce la couleur, c’est Gary Oldman qui occupe l’écran la plupart du temps. Il est l’enquêteur, le confident, le héros, le point d’ancrage du spectateur. Son regard tranquille et aiguisé c’est le notre dans cette mécanique finement huilée qui ne laisse aucune chance au hasard. Il faudra peut-être revoir le film pour en saisir toute la complexité et la subtilité mais Tomas Alfredson réussit un coup de maître en utilisant le personnage de George Smiley comme pivot de l’action, évidemment, mais également de sa structure symbolique. À travers le destin de cet homme de l’ombre, qui bénéficie par ailleurs d’un épanouissement personnel formidablement écrit jusqu’à ce plan final incroyable, il traite une dizaine de personnages sans en avoir l’air. Sans s’embarrasser d’exposition inutiles, sans se répéter, sans grandiloquence ou surlignage agaçant, chaque personnage se construit dans tous les coins du cadre. Si le film est bavard c’est seulement pour faire avancer l’intrigue principale, prétexte et classique, car les drames qui se nouent autour de personnages troubles et seuls malgré les apparences, chacun comblant sa triste solitude d’une manière ou d’une autre, sont bien plus difficile à appréhender. Un gros plan par ici, un regard par là, l’embrasure d’une porte, un subtil mouvement de caméra ou un léger zoom avant, c’est à travers la grammaire cinématographique de Tomas Alfredson que se bâtissent TOUS les personnages sans qu’aucun ne soit laissé sur le côté de la route. Ce langage visuel affirmé, exigeant car non conforme aux normes en vigueur, fait de La Taupe un film de pur cinéma carrément radical dans son traitement. Et ce à tel point qu’on peut s’en sentir complètement rejeté, à la fois par le rythme lancinant qui peut donner la sensation d’un film faisant du surplace, ou cette profusion de symbolisme dans tous les plans. De plus, la bande d’acteurs portée par un Gary Oldman gigantesque, tous formidables de justesse, est suffisamment froide à l’écran pour qu’on s’en sente exclu. On retrouve l’exigence du réalisateur de Morse qui demande l’implication du spectateur. Si ce dernier l’accepte et se prête au jeu de participer activement au film, l’expérience est totale, faisant de La Taupe un véritable joyau de cinéma moderne.

Ce langage visuel, précisément, constitue tout le liant de La Taupe. Tomas Alfredson embrasse le principe fondateur du cinéma : raconter une histoire avec des images. On pourra toujours pester qu’il se trompe d’histoire en ne prêtant qu’une attention diffuse à la recherche de cette taupe, mais l’intérêt est vraisemblablement ailleurs. En s’affirmant disciple d’Alfred Hitchcock pour la ligne directrice de son film, John Schlesinger et Sydney Pollack pour leur vision du thriller et du film d’espionnage, Francis Ford Coppola et son merveilleux Conversation Secrète comme figure tutélaire, voire l’esthétique glacée du cinéma de Jean-Pierre Melville, Tomas Alfredson produit son propre langage fait de mouvements mesurés dans leur exécution rythmique mais d’une élégance absolue, accompagnés d’une précision chirurgicale dans ses cadres qui conte tous leur propre histoire en y enfermant la multitude de personnages. Comme beaucoup de grands maîtres avant lui, il prend le parti d’une approche très géométrique de ses plans, tirant profit de ces décors extraordinaires sur lesquels se dessinent presque des grilles. Gros morceau pour les techniciens, La Taupe ne serait rien sans le montage diabolique de Dino Jonsäter qui jongle en permanence avec les temporalités, créant perte de repères et fascination, ou la photographie qu’on se contentera de qualifier de divine d’un Hoyte Van Hoytema décidément surdoué. La Taupe et son image aux couleurs passées, son grain prononcé, son mouvement ralenti, semble avoir été mis en scène par un réalisateur visionnaire et génial des années 70. Sauf qu’il est bien de 2011, et qu’il nous prouve avec classe que le cinéma n’est pas mort. Tout en regards, en secrets, en non-dits et en sentiments intenses, le film d’espionnage ultime vient de naître, accompagné de la voix de Julio Iglesias qui reprend La Mer de Charles Trénet dans une séquence formidable qui synthétise tous les enjeux humains d’un récit définitivement hors normes. C’est brillant et bouleversant à la fois.

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