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L’homme du Président – Critique

Pour son cinquième long métrage, le réalisateur sud-coréen Woo Min-ho met les petits plats dans les grands. Non seulement il livre ici son meilleur film, et de loin, mais il signe avec L’homme du Président le plus beau thriller paranoïaque produit depuis une bonne dizaine d’années.

Contrairement à certains de ses compatriotes qui ont brillé dès leur premier film, quitte à ensuite disparaître aussi vite qu’ils étaient apparus, Woo Min-ho s’est imposé sur la longueur. Il a fallu attendre son troisième film, la fresque mafieuse Inside Men, succès tel que le film est ressorti dans une version director’s cut (Inside Men: The Original) quelques semaines après sa première sortie, pour qu’il s’impose comme un des gros talents des années 2010. Il a ensuite refroidi les attentes avec Drug King qui, malgré un grand Song Kang-ho déchaîné, souffrait vraiment de son manque d’originalité et de souffle. On attendait donc de pied ferme L’homme du Président, aka The Man Standing Next, pour lequel Woo Min-ho retrouvait l’acteur le plus classe du cinéma coréen, Lee Byung-hun. Et ce pour un long métrage dans la veine du film d’espionnage tendance thriller paranoïaque, genre ayant accouché de nombre de chefs d’oeuvres aux USA dans les années 70 et qui se réveille parfois ainsi dans d’autres contrées. La Corée du Sud y avait déjà apposé une belle pierre avec The Spy Gone North il y a tout juste 2 ans. Mais le pari de L’homme du Président est d’éviter le sujet un peu « facile » de la relation entre la Corée du Sud et la Corée du Nord pour s’attaquer à un gros morceau de l’histoire coréenne, l’assassinat du Président Park en 1979 par le directeur de la KCIA. Un évènement historique assez incroyable dont Im Sang-soo avait tiré l’étonnant The President’s Last Bang en 2005, sous forme de comédie cynique et décomplexée.

L’approche de Woo Min-ho est radicalement différente. L’homme du Président s’inscrit humblement dans la grande tradition du film d’espionnage à la manière des Hommes du Président bien sur, mais également Les 3 jours du condor, Conversation secrète ou plus récemment ce petit chef d’oeuvre qu’était La Taupe. Une approche très sérieuse donc, très premier degré, très précise et documentée. L’homme du Président n’est pas un film-dossier mais il apporte suffisamment d’éléments factuels pour que le spectateur profane en histoire sud-coréenne ne passe à côté d’aucun élément connu. Pour tout le reste, Woo Min-ho va créer sa version de l’histoire afin de relier les faits historiques entre eux. En résulte une intrigue à tiroirs à la fois complexe, car il est question de politique intérieure mais également de géo-politique, et absolument limpide. L’exercice n’était pas simple car s’il s’articule principalement autour d’un personnage, le directeur de la KCIA interprété par Lee Byung-hun, L’homme du Président fait se multiplier les personnages. Mais ce qui pourrait rendre la narration confuse lui apporte une matière extrêmement solide narrativement. L’idée ici est de rendre intéressant, voire passionnant à la vue de ce que le film accomplit, un récit dont on connait déjà la fin. Le directeur de la KCIA assassine le Président. Donc aucun effet de surprise et aucune possibilité de créer un suspense autour de cet évènement fondamental. Tout le talent de Woo Min-ho est donc de détourner l’attention du spectateur vers des intrigues secondaires, tout en gardant cet assassinat en ligne de mire. Et il trouve un équilibre absolument parfait.

Toute la réussite de L’homme du Président tient dans ses personnages. Le travail d’écriture est colossal, tout comme l’interprétation de l’ensemble du casting. Les acteurs occidentaux inclus, ce qui reste une chose assez rare. Pendant près de 2 heures, qui couvrent la quarantaine de jours précédant l’assassinat, Woo Min-ho va déployer une énergie considérable à faire vivre cette vaste galerie de personnages (dont les noms ont été changés, sans doute pour éviter des procès en diffamation comme ce fut le cas pour The President’s Last Bang, qui fut censuré à sa sortie). L’idée est d’analyser comment un haut fonctionnaire, numéro 2 du pays et fidèle parmi les fidèles du Président pendant ses 17 ans de règne, va basculer. Evitant soigneusement toute forme de manichéisme, Woo Min-ho bâtit des personnages complexes aux relations qui le sont tout autant. Il va les éclairer différemment au fil des séquences. Celui qui paraissait être le plus vil des traitres montre finalement des raisons assez logiques à sa trahison. L’ami fidèle peut également trahir, par ambition. Tous les éléments du grand thriller paranoïaque sont ici réunis dans un vaste canevas à priori indigeste mais d’une limpidité remarquable. Le jour sous lequel L’homme du Président éclaire et analyse cet évènement utilise abondamment des éléments fondamentaux de la tragédie shakespearienne. Ce n’est pas un hasard si un personnage obscur est nommé Iago en référence à Othello. Le personnage de Kim Gyu-pyeong, interprété par Lee Byung-hun, répond en tous points à la définition du héros tragique. A savoir un héros tiraillé entre sa conscience et sa mission, ni bon ni mauvais, mais capable de trouver le courage nécessaire pour accomplir un acte extraordinaire le menant vers sa destinée tragique. Ici, sa longue amitié, voire sa fraternité avec son camarade révolutionnaire devenu Président, devenue une relation de confiance telle qu’il occupe une des plus hautes fonctions de l’Etat, se dresse face à la possibilité de libérer une nation d’un régime devenu bien trop autoritaire et liberticide.

Pendant ces presque 2 heures, cette lutte intérieure alimentée par les différents personnages que croise le protagoniste principal, nous tient en haleine. Ainsi, il va passer de bon petit soldat à assassin de Président, et ce en toute logique. Et du début à la fin, il restera un personnage trouble, capable d’ordonner un meurtre pour servir son Président, froidement et loyalement, mais en même temps devra remettre en cause ses principes et son code moral pour sauver sa peau. L’homme du Président s’articule autour de séquences qui vont ainsi faire évoluer ce personnage, sur des terrains parfois inattendus. A chaque fois, cela donne lieu à des séquences assez magistrales, souvent très imposantes. De Washington à Paris, en passant par les lieux du pouvoir en Corée dont la fameuse Maison Bleue. Chaque rencontre va faire un peu plus basculer le héros en remettant en cause ses certitudes. Le destin de Kim Gyu-pyeong va ainsi de révélations en trahisons. Lui qui avait mené le Président au pouvoir et avait gentiment attendu son tour pour prendre la succession de la KCIA, se voit finalement traité comme le plus minable des anonymes. L’écriture du personnage est vraiment redoutable car sa noble loyauté bâtit un sentiment d’empathie immédiat, et ce même s’il va commettre des actes terribles. Simplement car son déchirement transpire de chaque cadre. Sa déception également. Un des grands artisans de cette réussite est sans conteste Lee Byung-hun qui livre une performance stratosphérique. L’acteur a toujours été très doué pour jouer des personnages intériorisant leurs émotions mais dont la carapace se brise. C’est le cas ici. La séquence de l’assassinat de son prédécesseur est bouleversante, tout comme celle où, mis de côté alors qu’il est la deuxième personne la plus puissante du pays, il écoute son Président ordonner son élimination à travers le mur d’un placard. Toujours avec la formule terrible pour celui qui devra accomplir le geste. C’est à travers cette petite phrase très appuyée car répétée au moins 3 fois dans le film, que Woo Min-ho dépeint sa vision du Président : un tyran pétri de lâcheté. Lee Sung-min, qui interprète le Président Park, livre également une prestation impressionnante. Les scènes qu’ils partagent sont clairement les plus puissantes en intensité dramatique. Dont la longue séquence du dernier dîner évidemment.

La rigueur de la mise en scène égale celle de la narration. Tout est précis, implacable. Au plus l’intrigue avance, et donc au plus les idées de Kim Gyu-pyeong se font claires, au plus Woo Min-ho va adopter des cadres très géométriques. Les cinéastes sud-coréens ont pour habitude de soigner leur mise en scène à l’extrême, et évidemment L’homme du Président ne déroge pas à la règle. Mais il apporte une certaine plus-value en variant les décors. Washington, brièvement, avec ce plan dément du Lincoln Memorial. Ou Paris bien sur, avec le Ritz, la Place Vendôme ou un passage par la voie Georges Pompidou, seule reconstitution historique qui manque de précision (la place était un lieu de stationnement et il n’y avait pas cette piste cyclable en bord de Seine). On y voit même la campagne française avec cette fuite au ralenti dans les bois et sous les coups de feu, ou cette exécution à la fois brutale et très belle au coeur d’un village. L’homme du Président est à la fois un thriller d’espionnage classique et un objet cinématographique original aujourd’hui. Un film rempli de séquences très fortes (ce plan séquence final…), porté par des acteurs remarquables, une narration et une mise en scène redoutables, et qui apporte une (re)lecture sur un évènement majeur de l’histoire récente de la Corée du Sud. Entre rigueur et majesté mais sans jamais trop en faire. Un vrai modèle du genre, dont la conclusion s’avère d’une noirceur infinie quant au destin du pays et sa difficulté à sortir d’un système totalitaire.

4.5

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