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Bronx – Critique

Est-ce que Bronx réconciliera Olivier Marchal avec les détracteurs de son cinéma ? Certainement pas. Fidèle à lui-même, le petit maître du polar hexagonal revisite ses classiques et signe un gros morceau de noirceur et de désespoir sur pellicule. Cela ne peut pas plaire à tout le monde et c’est très bien ainsi.

Il y a quelque chose de salvateur dans le cinéma d’Olivier Marchal. Outre des qualités purement techniques assez évidentes, il s’en dégage toujours une forme de générosité pour qui saura la prendre. Quand le cinéma français, en majorité, avance depuis bien trop longtemps avec sa bonne morale hypocrite sous le bras et son balai dans le cul, celui d’Olivier Marchal ne cherche pas à s’excuser de la virilité inhérente au genre qu’il chérit. Son oeuvre est jonchée de truands flamboyants, d’ordures fantasmagoriques et de flics jonglant entre l’héroïsme et l’appât du banditisme. S’il arpente essentiellement la face la plus sombre de l’être humain, il n’est pas étonnant que son univers cinématographique soit peuplé d’hommes. Des hommes plutôt virils et un brin machos. Est-ce que cela en fait un cinéma détestable ? Pour certain(e)s, oui. Pourtant, s’il ne se pose pas en juge de ses personnages, ce qui le rendrait vraiment détestable, Olivier Marchal ne glorifie jamais ces hommes. Comme tout bon auteur il aime ses personnages, mais il les observe avec lucidité et en particulier dans ce sauvage Bronx. En effet, au-delà du fait que chacun des personnages se voit finalement jugé par ses pairs, Olivier Marchal dévoile assez tôt, dans les 15 premières minutes, une partie de sa note d’intention. Et ce à travers les paroles du personnage de Costa incarné par Moussa Maaskri : « Grosses couilles et petit cerveau, en effet je suis chez les hommes, les vrais ». Difficile après ça de voir un défaut d’écriture majeur dans les choix souvent peu judicieux, voire idiots, que pourront faire ces personnages dans leur fuite en avant.

Bronx est un vieux projet pour Olivier Marchal. Et un polar pur et dur, dans la lignée de 36, quai des orfèvres et la série Braquo, quand il avait encore la main dessus. Il ne faut pas y chercher quelque chose de politique ou une quelconque thèse sociale. On navigue ici dans les codes connus de ce cinéma de genre. Sans réelle surprise il est vrai, mais avec un soin de tous les instants. Ce qui intéresse Olivier Marchal, comme ses aînés prestigieux ou ses pairs les plus affûtés, c’est la ligne jaune. Ce qui sépare les bons des mauvais, l’étincelle qui fait tout basculer et les changements de paradigme. S’il situe l’action de Bronx à Marseille, ville qu’il retrouve 12 ans après le dépressif MR 73 (et qui lui fait à nouveau signer un de ses films les plus noirs), pour le décorum fourni et la faune criminelle qui peut la représenter, les « héros » représentent des archétypes universels. Une bande de flics à priori sympathiques, mais pas toujours futés et aveuglés par leur code d’honneur. Des pieds nickelés immédiatement attachants pour la majorité. D’autant plus que le prologue du film, d’une noirceur extrême, montre le suicide d’un des membres de l’équipe. Un flashforward inaugural qui impose une tonalité funèbre à l’ensemble. On peut en réalité parler d’un double prologue, car cette séquence choc et glaciale est immédiatement suivie d’une séquence magnifique qui voit un vieux gangster condamné à perpétuité dire adieu à la femme qu’il aime pendant un transfert. Une séquence qui, en plus d’être une des plus émouvantes tournées par Olivier Marchal dans toute sa carrière, crée une empathie immédiate pour le personnage de Vronski, incarné par l’étonnant Lannick Gautry. Bien évidemment, la réussite de toute cette séquence doit énormément au charisme du monstre Gérard Lanvin, décidément très à l’aise dans l’univers Marchalien. Le récit prend ensuite un sentier plus balisé dans sa narration, avec un scénario parfois trop alambiqué mais qui se tient. Pendant près de deux heures, on suit une enquête suite à une fusillade d’une violence assez tétanisante. Une enquête qui va révéler de sérieux vices du côté des flics, les poussant à commettre des actes plus ou moins répréhensibles pour sauver leur cul ou celui de leurs coéquipiers, jusqu’à se transformer en une véritable descente aux enfers. Bronx jongle parfaitement avec cette fameuse ligne jaune. Quel acte, malgré toutes les meilleures intentions du monde, va tout faire déraper ?

C’est grâce au soin apporté à ses nombreux personnages que Bronx s’avère aussi solide. Loin de tout manichéisme, Olivier Marchal dresse des portraits passionnants d’êtres humains sur le fil du rasoir, avec tout ce que cela sous-entend de faiblesses. Ainsi, le pire des salauds finira par devenir attachant, ou l’inverse. On navigue dans un univers de coups bas, de trahisons, mais également de fraternité, quitte à ce qu’elle entraîne la chute collective. Dans cet univers, seules les femmes représentent la raison et le courage. Elles sont discrètes à l’écran, c’est vrai, mais leur présence est essentielle plus qu’illustrative. A l’image de la légendaire Claudia Cardinale en chef de clan corse. Tout ce petit monde participe à la puissance de cette fresque qui déborde de générosité et de violence. Une violence à la fois sourde et grandiloquente, toujours frontale, parfois opératique et ressemblant évidemment à son auteur. On notera une poignée de scènes « d’action » assez mémorables, à l’image d’une attaque au sniper dans une carrière, d’une exécution brutale à la sortie d’une école, ou de LA grosse fusillade nocturne au bord de la mer. Une scène délicate car volontairement peu lisible en termes de luminosité, dans un but narratif. Tout en étant remarquable dans sa conception scénique. Difficile de ne pas évoquer le cinéma de Michael Mann ici, Olivier Marchal le vénère probablement, et à raison, et cela se ressent dans des motifs bien visibles. Pour autant, il ne singe pas le réalisateur américain et impose à nouveau un style bien à lui, marquant encore un peu plus de sa propre patte le polar à la française. Et ce à l’image d’un Verneuil, d’un Melville ou d’un Corneau qui sont en réalité ses véritables référents.

Par la précision de son découpage et l’ampleur de sa mise en scène, Bronx assure clairement le spectacle, même s’il n’est en aucun cas le film d’action vendu par Netflix. Il s’agit bien d’un polar pur et dur, et un des plus sombres et désespérés de son auteur. A l’image de ce final assez incroyable d’émotion exacerbée. Olivier Marchal ne lésine pas sur le nombre de cadavres que le récit laisse derrière lui. Violent et funèbre, Bronx pue la mort plus que la testostérone, jusqu’à l’excès. Il transpire le cinéma de Marchal à chaque image et brille par son casting impeccable, Lannick Gautry, Stanislas Merhar et Patrick Catalifo en tête. La galaxie Marchal s’agrandit encore accueillant de nouvelles têtes. Une famille cohérente et très belle, cinématographiquement. Dès lors, on peut regretter que la réussite de Bronx soit un brin ternie par certains choix d’écriture, notamment le sacrifice du personnage incarné par Eriq Ebouaney et réduit à peau de chagrin. Quand tout un arc narratif aurait pu lui être consacré. Reste qu’avec Bronx, Netflix a mis la main sur un polar de qualité et portant la singularité aujourd’hui anachronique de son auteur.

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