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Les Amants sacrifiés – Critique

Lauréat du Lion d’argent du meilleur réalisateur lors de la Mostra de Venise en 2020, Les Amants sacrifiés marque l’incursion du cinéaste Kiyoshi Kurosawa dans le registre du film historique. L’occasion pour le réalisateur de livrer une oeuvre atypique, à la fois respectueuse du genre investi, mais où ses thèmes de prédilection parviennent à s’intégrer harmonieusement au résultat final rendant l’ensemble particulièrement réussi. 

Un jour Kiyoshi Kurosawa reçoit un coup de téléphone de son ancien élève Tadashi Nohara, devenu producteur des films de Ryûsuke Hamaguchi (Senses), également ancien étudiant de Kurosawa. Nohara évoque l’intention de la chaine publique NHK de produire un long métrage à Kobe, avec une caméra 8K dernier cri. Six mois plus tard Nohara et Hamaguchi reviennent voir Kurosawa avec un long synopsis des Amants sacrifiés. Kurosawa se joint au duo afin de ramener l’histoire à une durée d’1H55. Le réalisateur retrouve son chef décorateur Norifumi Ataka, tandis que les chefs opérateurs Tatsunosuke Sasaki et Nakaya Kimura, le monteur Hidemi Lee (Destruction Babies), et compositeur Ryosuke Nagaoka rejoigne l’équipe. Côté casting Kurosawa retrouve l’actrice Yû Aoi qu’il avait déjà dirigée dans Shokuzai, tandis qu’Issey Takahashi (Shin Godzilla) hérite du rôle de Yusaku, rejoints par Masahiro Higashide (Asako 1 & 2), Ryôta Bandô (Inunaki: Le village oublié), Yuri Tsunematsu (Avant que nous disparaissions) et Hyunri (The Naked Director). Les contraintes budgétaires obligent l’équipe à trouver des bâtiments en accord avec le Kobe des années 40, plutôt que de construire des décors. Pensé à l’origine comme un téléfilm présenté sur le réseau NHK le 6 juin 2020, une version pour le grand écran, avec un nouveau ratio à 1:85 contre 1:78, et un dégradé de couleurs retravaillé, sera présenté en avant-première à la Mostra de Venise, avant une sortie dans les salles japonaises le 16 octobre 2020. Les Amants sacrifiés se focalise sur le parcours de Satoko Fukuhara (Yû Aoi) vivant avec son mari Yusaku à Kobe en 1941, alors que les tensions grandissent entre le Japon et l’Occident. De retour d’un voyage en Mandchourie, Yusaku commence à adopter un comportement étrange, au point d’éveiller les soupçons de Satoko qui se met à mener sa propre enquête. De par son sujet, Les Amants sacrifiés s’inscrit dans le sous genre typique de la romance sur fond d’espionnage et de guerre. Un sous genre florissant du cinéma d’autrefois, devenu très rare, si l’on excepte les incursions qu’ont pu faire Paul Verhoeven sur Black Book, Ang Lee avec Lust, Caution ou encore Robert Zemeckis avec Alliés, que Kurosawa considère comme l’un des meilleurs films de la décennie.

À l’instar des cinéastes précités, Kyoshi Kurosawa va réinvestir ce genre ultra codé en jouant sur plusieurs tableaux. D’un côté les soupçons qu’éprouve Satoko à l’égard du comportement de son mari, sont l’occasion pour le cinéaste de renouer avec l’inquiétante étrangeté à l’oeuvre dans son cinéma. Jouant la carte du faux semblant paranoïaque et fantastique à l’occasion d’une séquence de rêve ou Satoko imagine son mari adopter un comportement étrange, et avoir relation avec Hiroko Kusakabe (Hyunri) présenté sous un jour cauchemardesque. Par ailleurs l’utilisation d’un décor isolé et décrépi, à la manière de ceux présents dans Cure et Creepy, dans lequel est caché un élément important de l’intrigue, rappelle la décrépitude maléfique source d’un passé inavouable à l’oeuvre chez le réalisateur japonais. Idem pour son approche suggestive de l’horreur, héritée de Jacques Tourneur, comme en témoigne une scène de torture filmée intégralement de dos, précédée d’un débullé ou les espions traquant notre couple font écho aux body snatchers que le cinéaste affectionne. Il en est de même pour le silence qui accompagne la projection d’archives liées à l’unité 731. À l’instar d’un Robert Wise qui utilisait les ombres et le hors champ sonore, issu de son passif dans l’épouvante, afin de dupliquer l’impact de son drame sportif Nous avons gagné ce soir, Kurosawa démontre à son tour que ses effets peuvent être utilisés avec la même pertinence dans un registre différent. Bien qu’étant un récit historique, le film conserve l’approche minimaliste ayant fait la réputation du réalisateur, se focalisant sur quelques décors et l’intimité des personnages. Cependant là où Les Amants sacrifiés est une oeuvre personnelle pour Kiyoshi Kurosawa c’est dans son approche anachronique, à contre courant des modes du moment. Devenu malgré lui le dernier représentant d’une approche suggestive de l’angoisse héritée du 20ème siècle, comme Edgar Wright peut l’être vis à vis d’un certain cinéma baroque, Kurosawa utilise sa profession de foi artisanale, que beaucoup de cyniques jugeraient naïve et dépassée, au service de sa romance historique. Les éléments constitutifs de l’angoisse à l’oeuvre chez le réalisateur s’inscrivent dans une démarche de franc tireur old school. Mieux, cette déférence permet au cinéaste de jouer sur un registre ouvertement mélodramatique présent depuis Tokyo Sonata, ayant trait aux romances impossibles. Un aspect romantique qui lui avait permis d’apporter un poids supplémentaire à l’univers virtuel de Real, et aux body snatchers d’Avant que nous disparaissions. L’aspect romanesque des Amants sacrifiés permet à Kurosawa de renouer avec cette approche quasiment disparue, tout en convoquant ses souvenirs cinéphiliques. S’il est difficile de ne pas penser à de nombreux classiques de l’âge d’or du cinéma hollywoodien, ainsi qu’au cinéma japonais, comme en témoigne l’influence des Amants crucifiés de Mizoguchi, cette approche référentielle trouve son point névralgique avec le personnage de Satoko. Cette dernière pouvant être vue comme une réminiscence de Yukie Yagihara, le personnage interprétée par Setsuko Hara dans Je ne regrette rien de ma jeunesse d’Akira Kurosawa. Comme cette dernière, Satoko va quitter son insouciance enfantine lorsque qu’éclateront les évènements l’obligeant à résister au régime militariste. Kiyoshi Kurosawa va faire de ce personnage sous influence le dernier vecteur d’humanité dans un monde autoritaire. Brillamment interprétée par Yū Aoi, elle va s’accrocher à un simulacre de bonheur avant que sa découverte des horreurs de l’unité 731, que son mari tente de dénoncer, lui fasse franchir un cap psychologique. Un personnage plus complexe qu’il ne semble l’être au premier abord, et qui tentera de ramener à la raison l’un de ses anciens amis d’enfance devenu militaire. Leur confrontation finale, filmée sous un jour théâtral, appuie la portée symbolique mettant en avant l’autoritarisme face à l’empathie. Une empathie que l’on retrouve également chez Yusaku auquel Issey Takahashi confère une dignité palpable.

Cependant c’est bien l’utilisation du médium cinéma, aussi bien dans le décorum centré sur l’industrie de l’époque, que l’approche métatextuelle qui apporte une touche de modernité au film. Au point que Les Amants sacrifiés, comme Kiyoshi Kurosawa, semble avoir un pied dans le passé, et l’autre dans l’avenir. Le réalisateur a pris le parti de conserver le rendu 8K de son image, conférant à l’ensemble un sentiment d’hyper réalité, tout en jouant sur un éclairage hérité du cinéma d’autrefois, auquel s’ajoute son approche de la scénographie maximisant chaque effet dans le cadre, notamment lors d’une scène située dans un cargo. Tandis que le montage joue sur les valeurs de plan de façon parcimonieuse, comme en témoigne la confrontation entre nos protagonistes se terminant par un effet de symétrie. Si la démarche n’est pas aussi radicale que les expérimentations Hfr de Ang Lee, on retrouve chez Kurosawa la même volonté d’utiliser une technologie dernier cri pour donner une vrai plus-value à la narration visuelle d’une histoire d’autrefois, comme pouvait l’être Gemini Man. Une démarche qui permet au cinéaste de conférer à ses scènes un véritable pouvoir d’évocation, tout en conservant son approche minimaliste. Comme en témoigne l’utilisation de figures Spielbergiennes que le cinéaste affectionne. Notamment le travelling avant sur le visage de Satoko lors de la découverte des expérimentations de l’unité 731, ou l’utilisation d’ustensiles sur une table, avant qu’un plan séquence nous présente l’héroïne errant dans les ruines, faisant écho au propos apocalyptique de Cure, tout en réactualisant l’imagerie du Godzilla d’Ishirō Honda. Les Amants sacrifiés s’avère marquant dans la portée finale de son récit qui joue sur la notion de folie vis à vis d’institutions ayant succombé à l’autoritarisme. Le long métrage apparait comme un appel à la raison, doublé d’un humanisme désespéré, comme en témoigne le sort réservé à l’un des principaux protagonistes, et où le cinéma est vecteur de vérités par l’entremise de la fiction. Autant d’éléments qui appuient la réussite artistique du film de Kiyoshi Kurosawa

Summary
Oeuvre à la fois personnelle et respectueuse de ses modèles, Les Amants sacrifiés confirme l’éclectisme de Kiyoshi Kurosawa. L’approche artisanale de ce dernier, couplée aux dernières avancées technologies, à mi chemin entre passé et futur, témoigne de la foi du réalisateur envers le médium cinéma et sa faculté à véhiculer des émotions à travers son propre langage. La marque des grands films et des grands cinéastes.
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