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Affamés – Critique

Terminé depuis 3 ans, perdu dans l’enfer de la distribution suite au rachat de la Fox par Disney, Affamés, le premier film d’horreur de l’excellent Scott Cooper produit par Guillermo del Toro, arrive enfin sur les écrans. Une patience récompensée tant le film sort des sentiers battus tout en asseyant Scott Cooper parmi les grands metteurs en scène américains apparus à la fin des années 2000.

Il y a une quinzaine d’années, Nick Antosca, auteur de romans et scénariste pour la TV (notamment Believe, la série d’Alfonso Cuarón), pond une nouvelle titrée « The Quiet Boy » [1]à lire sur Guernica. Une nouvelle horrifique, violente et ancrée dans une réalité sociale étouffante, celle de l’Amérique des laissés pour compte. Une nouvelle largement inspirée d’une expérience de sa propre mère. Le jeune scénariste Henry Chaisson, persuadé du potentiel cinématographique et touché par un récit le renvoyant également à sa propre enfance, ramène le projet chez Searchlight et Scott Cooper y voit une opportunité de développer un film de genre tout en le réécrivant pour y apposer ses propres obsessions. Rapidement, Guillermo del Toro, également séduit par l’idée, s’implique dans la production et c’est le déclencheur pour que Scott Cooper s’y lance à fond. La nouvelle est largement remaniée, même si les éléments principaux sont bien présents. L’attrait de Scott Cooper pour les oubliés du fin fond des Etats-Unis trouve ici un formidable terrain pour développer un récit dans la continuité des Brasiers de la colère ou de Hostiles. A savoir une ville industrielle où l’industrie vitale a disparu, laissant les habitants face à la nécessité de survivre jusqu’à accomplir des méfaits. Mais également un mythe prenant racine dans les croyances indiennes, le pillage de leurs terres menant à la naissance d’une créature myhtologique terrifiante : le Wendigo. Des éléments déjà présents dans la nouvelle, qui héritent ici d’un tout autre développement. Avec Affamés, Scott Cooper ne va pas faire le choix de la facilité, dans le sens où il ne va pas forcément répondre aux attentes du public de 2021 face à un film d’horreur. Ainsi, dans le film vont se rencontrer deux courants très forts, à savoir une sensibilité liée au fantastique et à l’enfance, extrêmement « latine » et qui aura évidemment touché Guillermo del Toro, ainsi qu’une approche « réaliste » chère à Scott Cooper. Affamés est clairement ancré dans le réel, et un réel absolument sordide, peut-être même trop au point qu’il s’avère plus effrayant que les éléments d’horreur pure et dure. Malgré la présence à la photographie de Florian Hoffmeister, qui remplace Masanobu Takayanagi, le collaborateur habituel de Scott Cooper, Affamés se montre visuellement très cohérent avec l’oeuvre du réalisateur. On peut clairement y voir une extension des Brasiers de la colère, film qui flirtait déjà avec l’horreur d’une certaine façon, et où s’inviterait de vrais éléments fantastiques.

Cette horreur qui vient s’ajouter à l’horreur provoque logiquement quelque chose de déstabilisant. D’abord une sensation de trop plein de sordide, évidemment, même si on sait qu’en lançant un film de Cooper ça ne sera jamais une partie de rigolade. Ensuite, quand l’horreur au cinéma passe généralement par des créatures représentant des métaphores d’éléments réels, ce n’est pas le cas ici. Du moins pas totalement. Ainsi, à travers une écriture qui ne surexplique jamais, on capte assez tôt dans le récit que l’héroïne a souffert dans l’enfance de maltraitance et d’inceste. Le scénario va ainsi logiquement suggérer que la menace qui plane sur les lieux sera une manifestation physique de ce drame. Julia va rapidement et logiquement projeter ses propres démons sur cet enfant qui semble vivre ce qu’elle-même a vécu. En plus de créer un lien émotionnel fort entre les deux personnages, cet élément va orienter le regard du spectateur et habilement le manipuler. Evidemment que son père est un sale type qui doit le tabasser, ne lui donne pas à manger à sa faim. Peut-être pire même. Sauf que non, et sur ce point Affamés s’avère très fort et assez merveilleux en terme d’écriture. Ce qui n’est pas le cas pour l’ensemble du film. La singularité du film de Scott Cooper tient dans cette horreur qui s’avère finalement double. D’un côté une ville désindustrialisée, à l’agonie, des familles monstrueuses où les enfants sont martyrisés et/violés, un monde délaissé par l’ombre d’un espoir. Et de l’autre une menace palpable, bien réelle malgré son caractère mythologique, et qui traduit toute la rage engendrée par la Terre. Ce Wendigo, c’est l’ange exterminateur de la Nature qui prend forme et va se venger de l’être humain qui l’a saignée, littéralement dans la mesure où l’intrigue se situe dans une ville minière. Dans cet univers qui semble sur le point de s’auto-détruire, les personnages de Julia et Lucas font office de lumières. Luttant contre leurs propres démons, ils sont l’incarnation du bien et chacun de leurs actes sont motivés en ce sens. Protéger un enfant, protéger la population toute entière en sacrifiant son bien-être personnel… ils représentent le petit rayon d’espoir de l’humanité. Ce n’est pas un hasard si l’exploration de la mine, soit une entrée littérale dans le ventre de la Terre, par le père Weaver au début du film est baignée d’une lumière rouge sang, tandis que lorsque Julia s’y rend, la lumière sera d’un blanc immaculé.

Toutefois, le ton général du film, jusque dans son final, n’est pas à l’espoir. Ce mal qui ronge l’humanité est transmissible et semble inarrêtable, qu’importent les sacrifices auxquels les « héros » acceptent de se plier. Autant dire que l’ambiance du film de Scott Cooper est extrêmement lourde. Au moins autant qu’elle est belle. D’autant plus que longtemps plane l’ombre de cette créature mystique qu’est le Wendigo, dont le design a ici été confié à Guy Davis, collaborateur de Guillermo del Toro depuis Pacific Rim. La créature est aussi effrayante que magnifique, avec un design très ancré dans le réel, tout en étant extrêmement fidèle aux croyances indiennes. Pour ce faire, le réalisateur Chris Eyre, membre des tribus Cheyenne et Arapaho, a été très impliqué dans le projet. Une approche extrêmement sérieuse et sans le moindre cynisme qui ne pourra que dérouter une grande partie des spectateurs. Les habitants ce cette ville subissant à la fois les conséquences concrètes d’une exploitation des ressources naturelles, mais également les conséquences issues d’un mythe et finalement liées à la même source. Scott Cooper se joue ainsi de certaines figures imposées du genre et donc des attentes du public. Il adopte également l’approche toujours aussi efficace de ne dévoiler sa créature au grand jour que très tard dans le film, la rendant finalement encore plus belle et impressionnante. Cependant, il s’abandonne à d’autres clichés du genre, desservant ainsi son projet sur des points importants. Ainsi, difficile d’accepter dans un film se voulant aussi sérieux et « réaliste » des personnages qui vont faire le choix le plus débile sous prétexte qu’il fera progresser la narration. De la même façon, l’évolution du personnage de Julia dans le final, bien que motivée par la nécessité d’un acte viscéralement cathartique, souffre d’une absence de développement et tombe un peu comme un cheveux sur la soupe. Des problèmes pas nécessairement rédhibitoires, mais qui fragilisent un projet assez casse-gueule derrière son apparente force classique.

Mais il est tout de même difficile de bouder son plaisir devant Affamés. Un film d’horreur mis en scène avec une élégance et une précision remarquables, loin de tout effet de style arty ou inapproprié. Un film qui ressemble à son auteur et à son oeuvre, pas exempt de défauts mais dont les qualités les balayent assez facilement. Le film de Scott Cooper est une proposition de cinéma bien solide et loin des modes, un objet un peu hors du temps, à la fois solide et fragile, qui tente de faire se rencontrer tantôt brillamment tantôt maladroitement des univers qui n’étaient pas naturellement miscibles. En gros, il tente des choses et il a une foi inébranlable en la puissance du cinéma et des mythes. Il est bien aidé par une photo et des décors magnifiques, cette créature absolument incroyables, et une bande d’actrices et acteurs remarquables. En tête, Keri Russell et le jeune Jeremy T. Thomas qui sont tout bonnement époustouflants à chaque scène. Film sur l’espoir impossible d’une reconstruction, mais également sur les ravages de la dépression et de la maltraitance enfantine. Fable écologiste mortelle. Affamés s’essaye sur de nombreux terrains, souvent avec réussite. Et en temps que film d’horreur pur et dur, il sait être terrifiant tout en proposant des séquences d’une violence et d’une brutalité sans concessions, et des moments gores qui osent regarder l’horreur droit dans les yeux. On pourra lui reprocher mille choses, mais Affamés porte fièrement la signature de son auteur et s’impose comme un film aussi effrayant que d’une tristesse infinie, tout en revendiquant fièrement son statut de série B toute en noblesse.

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