Joker – Critique

Lauréat du Lion d’or lors du dernier festival de Venise, acclamé par une large majorité de la presse qui y voit le triomphe de la culture comics auprès des hautes sphères institutionnelles ainsi qu’une alternative « adulte » à l’hégémonie de Marvel/Disney, Joker semble cocher d’avance toutes les cases d’une oeuvre importante. À l’arrivée le film de Todd Phillips est bien en deçà des premiers échos tapageurs et s’avère bâti sur du vent.

Août 2016, alors que les premiers retours catastrophiques sur Suicide Squad parviennent aux cadres de la Warner, ces derniers rencontrent le réalisateur Todd Phillips lors de l’avant première de son nouveau film War Dogs. Ce dernier pitche aux dirigeants l’idée d’une alternative au DC Extented Universe, nommée DC Black. Des films centrée sur des « stands alones » tournés pour des budgets bien moins importants et à l’approche beaucoup plus mature, et dont le premier représentant serait un long métrage sur le Joker. En août 2017 le projet est officialisé, Phillips se charge également du scénario aux côtés de Scott Silver (8 Mile, Fighter), tandis que Martin Scorsese est annoncé à la production. Ce dernier, accaparé par The Irishman, laisse sa collaboratrice Emma Tillinger Koskoff se charger de la production aux côtés du comédien Bradley Cooper. Initialement envisagé dans le rôle titre, Leonardo DiCaprio préféra rejoindre Once Upon a Time… in Hollywood, laissant Joaquin Phoenix, premier choix de Phillips, endosser le maquillage de l’ennemi juré de Batman. Robert De Niro, Frances Conroy, Zazie Beetz et Brett Cullen rejoignent la distribution en vue d’un tournage à New York en septembre 2018 pour un budget estimé entre 55 et 70 millions de dollars. Phillips retrouve son chef opérateur Lawrence Sher et le monteur Jeff Groth, tandis que le chef décorateur Mark Friedberg, ancien collaborateur d’Ang Lee et Wes Anderson, et la musicienne Hildur Guðnadóttir (Chernobyl) complètent l’équipe.

L’intrigue de Joker nous invite à suivre en 1981 Arthur Fleck, un clown raté atteint d’un handicap le poussant à rire lors de moments qui ne s’y prêtent pas, et vivant au chevet de sa mère, une ancienne employée du milliardaire Thomas Wayne. À l’instar du Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland, Todd Phillips prend le parti de raconter la naissance de l’antagoniste de Batman à travers la lente descente aux enfers de ce comédien issu des bas fonds de Gotham City. Cependant Phillips et son scénariste utilisent l’oeuvre controversée de Moore et Bolland comme prétexte pour broder leur propre version du personnage, l’inscrivant dans un contexte socio historique plus en phase avec les sensibilités cinéphiliques du réalisateur, qui cite Taxi Driver, Raging Bull et La valse des pantins comme influences majeures de cette étude de caractère épousant le point de vue de son protagoniste borderline. Une volonté de lorgner du côté de Martin Scorsese à laquelle s’ajoute une dimension autobiographique pour Todd Phillips ayant vécu son enfance dans le New York des 70s, avant de faire ses armes dans le documentaire avec Hated: GG Allin and the Murder Junkies centré sur le célèbre chanteur de punk hardcore décédé d’une overdose d’héroïne en 1993. Les intentions sont louables, mais laissent place à une exécution hasardeuse dès les premiers instants du métrage, nous présentant Arthur Fleck aux prises avec son psychologue et victime d’humiliations.

Dès le départ Fleck est présenté comme une personnalité instable créant de facto une absence de surprise quant à son évolution psychologique, qui restera sensiblement la même jusqu’à la fin. N’évoluant que peu ou prou au point de n’être qu’une caricature de psychopathe en puissance. Une caractérisation monolithique qui va grandement mettre à mal l’interprétation. Joaquin Phoenix, comédien exceptionnel ayant démontré à maintes reprises sa faculté à tirer des prestations riches de nuances que ce soit chez son alter ego James Gray ou chez James Mangold et Spike Jonze, pâtit grandement des partis pris de Phillips. Bien qu’extrêmement impliqué, le comédien de Walk the Line se plie aux diktats les plus caricaturaux de l’actor studio : maigreur outrancière, tics corporels omniprésents, danse virant à la démarche conceptuelle auteurisante… . Une prestation loin d’être déshonorante, mais qui nie la singularité d’un personnage ayant bâti sa réputation sur l’humour noir et son approche ingénieuse du crime, qui montrait la face sombre de l’être humain sous un jour tantôt attirant tantôt repoussant. Todd Phillips semble vouloir faire table du passé sans pour autant proposer quelque chose d’un minimum cohérent, du fait d’une caractérisation caricaturale. L’intrigue a beau s’avérer limpide dans ses enjeux, elle n’en demeure pas moins redondante. Les renvois à Taxi Driver et La valse des pantins deviennent rapidement lassants, tant Phillips ne garde de ces classiques que les gimmicks les plus superficiels, qu’il répète plusieurs fois, produisant l’inverse de l’effet escompté, au point d’aboutir à un pastiche vide de sens autre que nostalgique.

Une démarche timorée encore plus embarrassante quand le cinéaste ne sait pas s’il doit faire du Joker un membre de la famille Wayne, un émule de Frank Zito dans Maniac, ou bien un vigilante façon Un Justicier dans la ville. À l’instar de Sam Mendes sur Skyfall, Todd Phillips veut faire de son personnage iconique tout et son contraire, au point de ne jamais assumer ses partis pris radicaux et de les mettre en perspective à l’aune de protagonistes secondaires, comme c’était le cas chez Martin Scorsese et William Lustig, ou en misant sur un crescendo dramatique à la manière de Charles Bronson devant la caméra de Michael Winner. Résultat : la violence, comme les rares tentatives d’humour noir, tombe à plat, faute d’une vision cohérente. Phillips n’as pas la hargne de son confrère Adam McKay et sa volonté de faire de son long métrage une allégorie politique contemporaine sur l’exploitation des faibles par les puissants incarné par Thomas Wayne, s’avère bas du front de par son approche simpliste et grossière. La vengeance sociale de Fleck et son écho auprès de la population étant abordée de manière on ne peut plus basique dans son traitement là où Bong Joon-ho évoquait avec plus d’intelligence ce sujet brûlant dans Parasite en utilisant des éléments comme l’odeur, à des moments clés du récit, et en refusant le manichéisme.

D’un point de vue plus pragmatique, l’autre problème majeur de Joker réside dans une structure narrative qui hésite en permanence entre un One Shot et une origine story plus conventionnelle, allant jusqu’à remettre en scène la mort des parents de Bruce Wayne. Le film a beau marteler sa différence, il s’avère au final on ne peut plus conventionnel dans sa façon de surligner le malaise de son personnage par la musique ou en vidant des cinématographies d’autrefois de leur subversion. Todd Phillips a beau soigner un minimum son cadre et offrir quelques beaux plans lors de l’apocalypse sociale faisant office de climax, il est incapable de donner un sens autre qu’esthétique à son découpage. La direction artistique a beau être particulièrement soignée dans sa reconstitution historique, elle s’avère cependant interchangeable dans sa portée symbolique avec celle de Nolan et Snyder dans sa proximité avec les mégapoles américaines contemporaines. Certains ont eu l’espoir que Joker soit pour Todd Phillips ce que L’échelle de Jacob, ou No Pain No Gain, furent pour Adrian Lyne et Michael Bay. Malheureusement le miracle n’a pas eu lieu.

Énième production qui n’a de prestige que son emballage, Joker n’a d’intérêt qu’à l’aune de son casting un minimum impliqué et de sa direction artistique soignée. Si l’on veut voir une vraie alternative dans l’univers des adaptations de comics ayant abordé des problématiques contemporaines avec hargne tout en étant en déférant à l’égard de ses modèles cinématographiques et de papier, autant revoir le Logan de James Mangold, qui reste le véritable chant du cygne du genre.

1.5

Votre avis ?

6 0

Lost Password

Please enter your username or email address. You will receive a link to create a new password via email.

Aller à la barre d’outils