Gemini Man – Critique

Nouveau coup dur pour le cinéaste Ang Lee qui après avoir vu son précédent chef d’oeuvre, Un jour dans la vie de Billy Lynn, sortir dans une relative indifférence, voit son nouveau long métrage subir un sort similaire. Accueilli froidement par la critique et le public, Gemini Man est pourtant une oeuvre bien plus intéressante et maligne qu’elle en a l’air, et dont l’interêt dépasse largement le seul cadre technologique du HFR.

En 1997, le futur scénariste de Shrek 4 et Shazam, Darren Lemke, pitche au producteur Don Murphy le concept de Gemini Man, qui devra attendre plus d’une vingtaine d’années avant de voir le jour. Plusieurs cinéastes, Tony Scott, Curtis Hanson ou encore Joe Carnahan, plancheront sur ce projet associé à des acteurs comme Harrison Ford, Sean Connery, Mel Gibson ou Clint Eastwood, tandis qu’Andrew Niccol, Brian Helgeland et Jonathan Hensleigh écriront plusieurs versions du script. La compagnie d’effets visuels de Disney, The Secret Lab, planchera même sur un concept peu concluant de rajeunissement numérique. Il faudra attendre 2016 pour que la situation se débloque lorsque Skydance Media, la compagnie de David Ellison, frère de Megan, rachète les droits à Walt Disney. Longtemps associé au projet, Jerry Bruckheimer rejoint la production marquant ses retrouvailles avec Paramount, studio pour lequel il n’avait plus travaillé depuis Jours de tonnerre en 1990. En avril 2017, Ang Lee est officialisé à la réalisation, tandis que Billy Ray (Hunger Games) et David Benioff (La 25ème heure, Games of Thrones) apporte la touche finale au scénario. Tim Squyres, fidèle monteur du cinéaste répond présent, rejoint par le chef opérateur Dion Beebe, collaborateur de Michael Mann et Rob Marshall, et le chef décorateur Guy Hendrix Dyas (Inception). Pour résoudre l’épineuse question du rajeunissement numérique, le réalisateur confie à son collaborateur oscarisé de L’odyssée de Pi, Bill Westenhofer, le soin de superviser l’ensemble des effets visuels avec l’aide de Weta Digital, tandis que le légendaire Douglas Trumbull (2001 l’odyssée de l’espace) fournit à l’équipe son niveau dispositif de caméras HFR. Pour le casting, c’est Will Smith qui hérite du double rôle principal, rejoins par Mary Elizabeth Winstead, Benedict Wong et Clive Owen. Le tournage prend place en Février 2018 à Glennville en Georgie avant de se poursuivre en Colombie et Hongrie. Durant la post production l’excellent compositeur Marco Beltrami (Snowpiercer, Logan) doit laisser sa place à Lorne Balfe assistant de Hans Zimmer.

Sur la simple base de son pitch, Henry, un tueur à gages souhaitant rendre les armes, doit affronter une jeune version clonée de lui même créée par un programme gouvernemental top secret nommé Gemini, il serait tentant d’y voir une simple resucée de thématiques à l’oeuvre dans une certaine science fiction des années 90. Pour être honnête, Gemini Man s’inscrit effectivement dans la même mouvance que l’on a pu voir récemment avec Hacker, Ready Player One, Promare, Altered Carbon, la mini série Maniac et dans une moindre mesure Logan, soit une vision du cyberpunk ancrée dans les années 90 et dont les seuls représentants dignes de ce nom à l’époque, se trouvaient du côté de la japanimation avec des artistes talentueux comme Yoshiaki Kawajiri, alors que le cinéma mainstream américain devait se contenter de représentations ratées comme Johnny Mnemonic ou Robocop 3, jusqu’à ce que Matrix vienne chambouler le genre. Le coeur même de Gemini Man, l’affrontement d’un individu contre son clone né de la volonté de créer un super soldat, ne manquera pas de faire sourire les spectateurs ayant grandi avec les films de Jean-Claude Van Damme. Les critiques les plus assassines n’ayant pas hésité à surnommer le film « Double Impact à 200 millions de dollars ». Cependant si ces différents aspects sont au coeur des railleries que subit Ang Lee, une grande partie de la critique semble avoir oublié que si les oeuvres de cette époque étaient ratées, ce n’était pas à cause de leurs sujets, sur le papier les Universal Soldier n’ont rien à envier aux Réplicants de Blade Runner, mais bien parce que le traitement était catastrophique et ne prenait jamais en compte le formidable potentiel dudit sujet. Si Gemini Man n’est pas exempt de défauts propres aux productions de Bruckheimer : personnages secondaires réduits à leur simple fonction, intrigue qui paraphrase ses propres enjeux, bad guy caricatural interprété de façon outrancière par Clive Owen empêchant le film d’être une totale réussite… . Ang Lee parvient régulièrement à tirer son épingle du jeu, à déjouer les contraintes narratives par son approche de la scénographie et de la direction d’acteur. Baron (Benedict Wong), le comic relief asiatique, en est un bon exemple. Le réalisateur a l’intelligence d’aborder cette figure avec une certaine sobriété, à défaut d’être développée. Mieux, lors d’une scène où Danny Zakarweski (Mary Elizabeth Winstead) doit se déshabiller devant la version « Junior » de Henry Brogan (Will Smith), Lee se focalise sur les reflets de leurs visages dans une fontaine, créant un autre sens à la narration en plus de détourner ce qui aurait pu être une scène de nudité gratuite.

Le film regorge de moments subtils qui perturbent une narration à priori éculée, au point de faire honneur à ses principaux personnages. La dynamique qui unit Henry et Danny s’apparentant d’avantage à une relation d’égal à égal, à la manière de Ethan Hunt et Ilsa Faust dans Mission: Impossible – Rogue Nation, qu’à une romance. Une relation purement fraternelle qui doit beaucoup à ses interprètes. Mary Elizabeth Winstead, comédienne mésestimée au jeu subtil, et Will Smith. Le comédien en perte de vitesse ces dernières années, met quelque peu le frein sur sa « coolitude », pour une approche introspective qui fait sens avec le récit. Le double, une thématique également revenue à la mode ces dernières années au point que des interprètes comme Tilda Swinton en on fait leur marque de fabrique, est l’occasion pour Ang Lee d’injecter toute sa sensibilité dans Gemini Man. Au delà de la prouesse technologique issue d’un mélange entre la performance capture et le de-aging, la version jeune de Will Smith n’est en aucun cas un gimmick nostalgique comme pouvaient l’être les diverses utilisations de ce procédé dans les productions Marvel Studios, mais bien la moelle épinière narrative et thématique du récit. L’absence d’empathie qu’éprouve Clay Varris (Clive Owen) à l’égard de Junior est l’occasion pour le réalisateur de renouer avec les conflits familiaux cher à son cinéma. Junior est autant Bruce Banner, le scientifique luttant contre son père dans Hulk, que les femmes en quête d’indépendance familiale dans Salé Sucré. Plus surprenante est la manière dont le cinéaste parvient à réemployer des figures subversives d’Un jour dans la vie Billy Lynn. À l’instar du jeune soldat revenu d’Irak, Junior est un soldat prisonnier de sa condition vu par le gouvernement comme de la chair à canon destinée à mourrir sur un champ de bataille. Au cours d’une scène d’entrainement fonctionnant sur un registre similaire à son précédent long métrage, Lee place son jeune personnage à l’écart, isolé du reste de ses semblables, qu’il regarde avec mélancolie se préparer au combat. Un sentiment d’amertume qui finit par contaminer l’ensemble du long métrage, notamment lors du premier face à face entre les deux Henry où le plus âgé évoque la fatalité de son jeune double. Le clone qu’affronte Henry rejoint les faux semblants à l’oeuvre dans L’odyssée de Pi, Le secret de Brokeback Mountain ou Lust, Caution. Une approche personnelle qui rapproche Ang Lee de John Woo et Joe Wright plutôt que de Sheldon Lettich et Roland Emmerich.

À l’instar de ses confrères hongkongais et britanniques, respectivement sur Volte/face et Hanna, Ang Lee va réduire l’aspect science fiction à un simple postulat pour miser d’avantage sur l’introspection des personnages à travers une mise en scène sensitive, faisant la part belle aux reflets et à des scènes d’actions spectaculaires et inventives comme l’impressionnante poursuite en moto à Carthagène, que le cinéaste appela « Bike-Fu ». Bien que sous influence de la mythique poursuite motorisée de Terminator 2 – le jugement dernier, cette scène est l’occasion pour le réalisateur de Tigre et Dragon de filmer cet affrontement comme un authentique ballet. Chaque élément à l’écran de la couleur des murs à celle des vêtements, en passant par la profondeur de champ, la vue subjective et les lignes de fuites, appuie la musicalité et la lisibilité de l’ensemble. La fusillade finale sous influence de John Woo et des Wachowski est de nouveau l’occasion d’utiliser pleinement la scénographie des lieux et de donner une véritable plus-value au ralenti, notamment lors de l’apparition d’un soldat masqué adepte d’arts martiaux qui n’aurait pas dépareillé dans Metal Gear Solid. Cependant si toutes ses nuances permettent de dynamiter l’ensemble, c’est bien par le biais du HFR. Le Hobbit avait déjà ouvert la voie, la vision de Gemini Man en 120fps 3D confirme cet incroyable champ des possibles. Loin d’être un simple gadget, ce format est l’occasion de mieux saisir toutes les nuances stylistiques, des plus visibles, lors des scènes d’actions, au plus subtiles, lors des échanges intimistes. Tout ce qui touche à la vue subjective appuie la proximité du spectateur avec les interprètes, quand le 120fps permet de rendre imperceptible le rendu du de-aging. Une approche immersive qui rend certaines scènes tout simplement illisibles en 2D, comme ce combat éclairé à la seule lampe d’une arme à feu. Une projection dont on sort galvanisé et qui confirme que Gemini Man est avant tout l’ oeuvre d’un brillant artiste ayant réussi à s’approprier une commande.

Loin de n’être qu’une démo technologique, Gemini Man est une oeuvre très honorable, où le bon l’emporte sur le moins bon. Ang Lee ayant réussi à glisser intelligemment ses thématiques récurrentes tout en assumant pleinement le genre investi avec un plaisir communicatif. À l’instar de Robert Zemeckis, Peter Jackson et Sam Raimi, il prouve qu’il est l’un des héritiers des expérimentateurs touches-à-tout d’autrefois à la manière de Robert Wise et Richard Fleischer. Un film qui mérite une seconde chance.

Remerciements : Rafael Lorenzo et Aurélien Gouriou-Vales.

3.5

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