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High-Rise – Critique

Auteur d’une œuvre aussi singulière que radicale, Ben Wheatley poursuit son bout de chemin en adaptant I.G.H. de J. G. Ballard, réputé inadaptable et sur lequel quelques cinéastes tout aussi radicaux, voire plus, se sont cassés les dents. En résulte High-Rise, une œuvre chaotique et infernale, dans laquelle se rencontrent les fantômes de Goya, Kubrick et Cronenberg, pour mieux former sa nature profondément iconoclaste.

Il y a une constante troublante chez Ben Wheatley, à savoir sa propension à bâtir des films autour de personnages détestables. Une vision du monde profondément misanthrope posant irrémédiablement un problème d’empathie et donc d’émotion pour quiconque ne se laisserait pas happer par son humour noir ravageur et son goût pour la stratégie du choc. High-Rise, plus encore qu’aucun de ses précédents films, vient ainsi investir une zone peu aimable que le cinéma contemporain ne souhaite généralement pas explorer, préférant la zone de confort du divertissement populaire bien propre sur lui. Le sommet de l’anti-conformisme et de l’insolence semblant aujourd’hui être un Deadpool rafraîchissant mais tout de même loin d’être punk. En réponse, Ben Wheatley livre un film de sale gosse qui ne va jamais chercher à brosser le spectateur dans le sens du poil et cherchera même à se le mettre à dos, risquant une réaction épidermique pour mieux imposer la puissance de feu de son propos. Nul doute qu’il récoltera le gentil sobriquet de coquille vide ou d’exercice de style vain, ce qui ne l’empêche pas d’être tout le contraire.

Reprenant à son compte une idée narrative du roman, High-Rise s’ouvre sur un flashforward mettant en scène le « héros » avec voix off et patte de chien au barbecue, soit l’outrage ultime au spectateur américain dès les premières secondes. Une note d’intention limpide quant à la nature de ce qui va suivre et qui va ainsi rythmer toute la progression narrative. Et comme il l’a prouvé avec Kill List par le passé, le réalisateur va prendre un malin plaisir à briser les conventions en terme de narration, quitte à s’aliéner une nouvelle partie du public. Concrètement, Ben Wheatley va faire évoluer la structure narrative de son film selon la santé mentale de cette tour. Ainsi, si le premier acte s’avère limpide, plutôt fluide, presque classique, le chaos qui emporte peu à peu le microcosme de ce lieu emporte avec lui toute idée de logique primaire dans le récit. Une sorte de fusion totale, organique, entre le propos du film et sa conception, et une énorme prise de risque pour l’auteur vis-à-vis du public. Pourtant, cela fonctionne à merveille, au rythme d’une bande son étonnante, jouant également la carte de la déstructuration à l’image de la récurrence de cette cover magistrale et bouleversante du SOS d’ABBA par Portishead (dont c’est le premier « nouveau » son depuis 2009). Ainsi, ce qui aurait pu ressembler à une sorte de Snowpiercer vertical, ou de Metropolis revisité, va emprunter une toute autre voie neofuturiste et punk. En s’accrochant à un Dr. Laing à priori sain d’esprit mais qui va rapidement basculer comme tout le monde, ou presque, pour mieux se rattraper au regard d’un enfant qui assiste médusé à la chute du monde des adultes, Ben Wheatley ne joue pas la carte de la facilité. Il se plante parfois même. Mais chaque petit échec de cette ambitieuse entreprise est un échec flamboyant.

Sans doute trop long, avec parfois une tendance à la répétition abusive, High-Rise ne peut prétendre à la perfection kubrickienne à laquelle il semble vouloir aspirer. L’ombre d’Orange mécanique plane évidemment, autant dans sa description d’une société virant au chaos que dans une composition des cadres jouant intensément sur la géométrie des lieux, dans un imposant travail sur les perspectives. Cette confrontation entre une certaine rigueur dans la mise en scène et le chaos narratif traduit par le montage ne manque d’ailleurs pas d’intérêt. Cela vient prolonger un élément récurent du film, à savoir le choc des extrêmes. Moralité contre décadence, pureté enfantine contre insanité adulte, classe moyenne contre haute bourgeoisie ou structure bétonnée et froide contre esprits torrides et vie animale. L’idée est de distiller la somme d’oppositions qui définissent le monde réel et la notion même d’humanité. Et ceci observé à travail un miroir déformant, qu’il s’agisse du kaléidoscope de cet enfant témoin ou tout simplement d’un regard « divin ». En effet, la présence supérieure de ce grand architecte n’est pas non plus anodine. Ni la présence dans son penthouse d’El aquelarre de Goya.

Avec son « bouc » et ses « sorcières », la toile du maître espagnol résume à peu près tout le film. Une divinité (est-ce Dieu ? Est-ce le Diable ? Est-ce tout simplement le grand architecte de l’univers ?) règne sur ce lieu qui n’est autre qu’une gigantesque main sortant du sol, et emportant ainsi avec elle une partie de la Terre. Il règne sur une communauté censé évoluer selon ses propres règles sociales et en harmonie. Un grain de sel (une coupure électrique de trop) fait basculer l’équilibre et les hommes retombent vers leurs plus bas instincts : sauvagerie, égoïsme, refus de tout lien social, folie furieuse. Pendant ce temps, alors que les hommes se divisent, les femmes s’unissent pour faire face, prouvant par les actes que le capitalisme tatchérien envisagé dans les derniers instants du film n’est pas nécessairement la réponse à l’utopie proposée au départ. C’est évidemment chaotique, donc pas nécessairement limpide, mais le film possède quelque chose d’extrêmement puissant et tenant de l’électrochoc. En cela, et bien plus que dans son impressionnante direction artistique, il renoue avec l’insolence du cinéma des années 70. Un cinéma de l’excès, percutant et sans limites, un cinéma sauvage et insolent et qui n’a pas été pensé pour plaire à tout le monde. High-Rise balance à la gueule du spectateur des choses qu’il n’a pas envie de voir et d’une façon à laquelle il n’est plus du tout habitué. A savoir dans un déluge d’images d’une beauté et d’une rigueur formelle époustouflantes, mais contenant l’indéfendable, l’horreur parfois absolue.

Ben Wheatley reste ainsi fidèle à lui-même avec un cinéma courageux et ambitieux, à l’imagerie très forte. De sorte à finalement se démarquer de ses modèles évidents, dont le Frissons de David Cronenberg qu’il vient affronter sur un terrain très proche mais sans défaillir. Une autre force de High-Rise tient dans ses personnages qui, à défaut de bénéficier de caractérisations prolongées (ils sont trop nombreux pour cela), existent dans des fonctions évolutives et bénéficient de prestations très solides, frisant parfois la transe. Tom Hiddleston est impressionnant dans la peau de ce docteur dont l’âme semble aussi vide que son appartement, et qui va s’alimenter de la folie ambiante pour se définir en tant qu’être. Mais c’est le « trio » formé par Sienna Miller, Elisabeth Moss et Keeley Hawes, personnages isolés, voire opposés, et qui vont finir par créer une unité très saine, dans un monde devenu fou, qui finit par l’emporter. Il y a bien une certaine beauté dans cette effusion de violence et de chaos concoctée par Ben Wheatley et l’indispensable Amy Jump, qui n’ont au passage pas oublié leur humour toujours aussi cruel.

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