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Informations sur l'oeuvre :

Gonin – Critique

Gonin de Takashi Ishii reste considéré aujourd’hui par une poignée de fans comme l’une des perles du cinéma japonais des années 90. L’occasion d’un nouveau coup de projecteur sur cette oeuvre marquante et iconoclaste à plus d’un titre qui aura su traverser aisément l’épreuve du temps.

À l’origine de Gonin se trouve Takashi Ishii, mangaka ayant travaillé dans les années 70 sur de nombreux Gekiga (mangas à destination d’un public adulte) orientés vers une représentation explicite de la sexualité, avant d’entamer une carrière de scénariste sur de nombreux films d’exploitations dont ceux de Toshiharu Ikeda, notamment Evil Dead Trap. À la fin des années 80, Ishii entame une carrière de réalisateur en adaptant plusieurs de ses mangas érotiques sur grand écran, ainsi qu’en mettant en images Evil Dead Trap 2. C’est durant le tournage de A Night in Nude en 1993, que l’acteur producteur Naoto Takenaka encourage Ishii à mettre en scène une histoire centrée sur un groupe d’hommes. Ce dernier écrit un scénario en deux semaines et confie à Takenaka le rôle de Shohei Ogiwara, un salaryman au chômage. Kôichi Satô (Mishima – une vie en quatre chapitres) hérite du personnage central de Mikihiko Bandai. Le reste de la distribution inclut Masahiro Motoki, Jinpachi Nezu, Kippei Shîna, Kazuya Kimura, Eiko Nagashima, Yôzaburô Itô ainsi que la jeune Chiaki Kuriyama. Durant la pré-production Takeshi Kitano connait un grave accident de moto, que le comédien interprétera comme une tentative de suicide inconsciente, qui menace ses chances de pouvoir tenir le rôle du tueur Ichiro Kyoya. L’un des producteurs parvient à retrouver sa trace en Australie débloquant la situation. Concernant la partie technique, Ishii réuni l’équipe de ses précédents travaux : le directeur de la photographie Yasushi Sasakibara, le directeur artistique Teru Yamazaki, le monteur Akimasa Kawashima et le compositeur Gorô Yasukawa.

Gonin narre le parcours de Mikihiko Bandai, propriétaire d’un night club de Tokyo devant une importante somme d’argent à un Yakuza. Ne disposant ni du temps ni de l’argent nécessaire, Bandai s’entoure de Shohei Ogiwara, ainsi que de Junichi Mitsuya un escroc spécialisé dans le chantage d’homosexuels hauts placés, Kaname Hizu un ancien flic ayant perdu son emploi, ainsi que Jimmy un toxicomane amoureux d’une prostituée thaïlandaise prénommée Saki. Comme son sujet l’indique, Gonin s’inscrit dans le genre du film de braquage (Caper Movie), genre ayant connu un pic de popularité dans les années 50 et 60, notamment via Du rififi chez les hommes et Topkapi tous deux de Jules Dassin, L’ultime Razzia de Stanley Kubrick, ou encore L’inconnu de Las Vegas et L’affaire Thomas Crown. Un genre qu’Ishii va se réapproprier en jouant la carte des ruptures de ton aussi bien stylistiques que narratives, surprenant régulièrement le spectateur et n’hésitant pas à malmener ce dernier, en misant sur la noirceur et une violence par instants décalée. De par ces partis pris, Gonin a tout pour s’inscrire dans la pléthore d’ersatz ayant cherché à émuler la formule initiée par Quentin Tarantino sur Reservoir Dogs au début des années 90, notamment Danny Boyle ou pire Guy Ritchie. Cependant Ishii va immédiatement prendre ses distances avec les modes du moment pour instaurer lors d’une séquence de rêve ouvrant son film, la note d’intention onirique et fataliste de son récit. La 1ère partie de Gonin qui s’attarde sur la formation de son équipe, prend ainsi le temps de développer des personnages jouant sur plusieurs tableaux. D’un côté Mikihiko Bandai est l’archétype même du genre, baignant dans un environnement mêlant grand banditisme et glamour,  mais ne pouvant assumer son homosexualité auprès d’un environnement intolérant. La relation qu’il entretient avec Mitsuya joue au départ sur une tension sexuelle palpable avant de vriller progressivement vers une dimension beaucoup plus sentimentale, utilisant à merveille le trope de l’histoire d’amour entre deux braqueurs à l’oeuvre dans le genre. Le reste des personnages du Salaryman, en passant par l’ancien flic et le toxicomane sont l’occasion pour le réalisateur de porter un regard introspectif plein de mélancolie à leur égard. Ogiwara a subi de plein fouet l’éclatement de la bulle spéculative de l’économie japonaise, Hizu a dû s’engager dans des activités illégales vis à vis du scandale ayant mis fin à sa carrière de policier, tandis que Jimmy tente de se de détacher de sa toxicomanie en cherchant à avoir un passeport pour Saki. Des personnages brisés par la vie, qui sont l’occasion pour le cinéaste de tisser le portrait des différentes strates de la société Tokyoïte, au point que la mégapole apparait comme un véritable personnage à part entière. Bénéficiant d’une direction artistique fourmillant de vie et d’une photographie soignée jouant sur une approche organique des néons et des douches lumineuses, allant de pair avec une immersion dans la vie nocturne de la ville. Une volonté de mêler le social à la topographie qui permet d’appuyer la dimension humaine, et donc l’empathie pour ce groupe d’individus cherchant à fuir cette ville tentaculaire pour une vie meilleure.

Une approche qui doit beaucoup au passé de mangaka d’Ishii dont le soin apporté aux descriptions psychologiques dans ses oeuvres de papiers, y compris quand le sujet portait sur l’érotisme, lui valurent la reconnaissance de ses pairs. C’est d’ailleurs cette dimension psychologique soignée, portée par de formidables interprètes, misant à la fois sur le social et le respect du genre, qui permet de crédibiliser les ruptures de tons à l’oeuvre dans la deuxième partie du métrage. Ces dernières ayant pour but de remettre en question le point de vue des spectateurs quand à certains personnages et aux tenants du récit. Tout d’abord les révélations de Saki, qui à contrario de ce qu’une narration plus balisée laisserait augurer, vont accentuer l’empathie de Jimmy à l’égard de cette dernière, ayant pour effet de dupliquer l’impact de leur destinée tragique. Quant à Ogiwara, il est l’occasion pour le cinéaste de s’aventurer dans l’horreur scabreuse. Un moment casse gueule sur le papier, qui aurait pu vriller dans le grand guignol le plus total, mais qui par l’approche âpre et lente adoptée par le cinéaste suscite un véritable malaise, préfigurant de quelques années l’approche de certains cinéastes japonais et coréens sur des tragédies familiales tordues. Une approche qui se poursuit avec l’arrivée du tueur Ichiro Kyoya interprété par Takeshi Kitano. Jouant astucieusement des contraintes liées à son récent accident : présence d’un pansement sur l’oeil, utilisation d’un parapluie lors d’une scène afin que cette dernière n’abime pas ses véritables blessures, etc. Kyoya apparait comme un tueur à l’immoralité vrillant à l’absurde, dans la lignée de certains sketchs trash ayant rendu célèbre l’acteur sur l’archipel tout en anticipant sa prestation dans Battle Royale.

Encore une fois le résultat s’avère payant, et ce qui aurait pu être de simples sketchs d’humour noir, deviennent de véritables moments d’angoisses prouvant à nouveau l’immense talent de Kitano, tout en démontrant celui de Takashi Ishii pour faire basculer le genre de son récit au sein d’une même scène, sans jamais nuire à la suspension consentie de l’incrédulité. Le spectateur étant ainsi appelé à accepter la dimension, par moment, fantastique du récit. Un exploit qui doit également beaucoup au travail de mise en scène, faisant basculer Gonin d’un genre à l’autre, via un simple mouvement de porte dans le cadre, ou en coupant le son dans un restaurant. Le cinéaste jouant astucieusement sur l’insert et l’ellipse au sein afin d’instaurer un trait graphique à sa mise en scène tributaire également de son passif dans le manga, qui témoignait déjà d’une approche cinématographique des cases. Misant sur les mouvements de caméra amples et l’utilisation importante du grand angle gardant en tête la lisibilité de l’action conférant à l’ensemble une approche chorégraphique virtuose, non dénuée d’un certain lyrisme, qui appuie la dimension existentielle des personnages. Gonin jongle ainsi habilement entre film de braquage, Yakuza Eiga, film d’horreur, mélodrame romantique et social. Le tout trouvant son paroxysme lors d’un double climax qui malmène l’idée d’un dernier baroud d’honneur en assumant la dimension fataliste et nihiliste de son récit, mais en conservant une dimension humaine extrêmement mélancolique qui finit par cueillir le spectateur. Autant d’éléments qui finisse de faire de Gonin une réussite majeure qui reste gravée en mémoire bien après son générique de fin. Après une présentation en août 1995 au festival de Locarno ou Takashi Ishii fut nommé au Golden Leopard, Gonin sortit dans les salles japonaises au même moment et reçut une nomination au meilleur montage lors des Japan Academy Prize ainsi que de bons échos à l’international. L’année suivante Ishii lança la mise en chantier d’une « suite » centrée cette fois-ci sur des protagonistes féminins, avant de poursuivre sa carrière du côté du pinku eiga, pour revenir une dernière fois dans l’univers l’ayant rendu célèbre avec Gonin saga en 2015.

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En résumé

Malgré le temps qui passe, Gonin reste un chef d’oeuvre iconoclaste. Une merveille ayant réussi à s’extraire des modes du moment pour trouver sa propre singularité, et livrer une oeuvre à la croisée des genres, n’oubliant jamais le facteur humain au coeur de son dispositif. Une leçon de cinéma que de nombreux aspirants cinéastes et scénaristes devraient étudier avec beaucoup d’attention.
5
5
Excellent

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