Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers – Critique

En donnant une suite, ou plutôt un prequel, à son merveilleux Détective Dee, Tsui Hark poursuit ce nouvel élan dans sa carrière en persistant dans un retour au film en costumes. Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers est l’occasion pour lui d’approfondir les méandres de cet univers foisonnant et de livrer non seulement un incroyable film d’aventure dans la grande tradition du genre, mais également une œuvre politique engagée et un récit étrangement autobiographique.

Dès les premières secondes, quelque chose d’étrange transpire de Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers. Tsui Hark a rarement donné de suite à ses propres films, exception faite d’Il était une fois en Chine (en plus du premier film, il a réalisé trois des quatre suites) et dans une moindre mesure Le Syndicat du crime 3 et Black Mask 2 (il s’est beaucoup impliqué sur Le Syndicat du crime 2 mais John Woo a gardé le contrôle, ce qui est bien moins évident sur le Black Mask de Daniel Lee). Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers répond donc, dans sa fabrication, à Il était une fois en Chine. Dès lors, il n’est pas étonnant de noter autant de parallèles thématiques entre les deux « sagas », notamment à travers les charges politiques virulentes qu’elles véhiculent, même si dans le discours, elles n’ont rien à voir. Comme Il était une fois en Chine marquait un premier vrai et gros succès public pour une création de Tsui Hark, et non pour une franchise déjà existante comme ce fut le cas pour Mad Mission III, Détective Dee a marqué une forme de renaissance pour le réalisateur.

Un réveil nécessaire après les semi-échecs, voire échecs complets pour le premier, que représentaient Missing et All About Women, dernières productions de la Film Workshop marquant la fin d’une époque, ainsi que d’une certaine vision du cinéma. Détective Dee, production sino-hongkongaise, ouvrait une nouvelle voie, hybride. Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers étant une production 100% chinoise, les enjeux ne sont plus les mêmes. A travers les paroles que prononce Mark Chao, qui campe un Andy Lau jeune peu ressemblant sur le plan physique mais dont l’attitude nonchalante parait tout à fait naturelle dans l’évolution future du personnage, c’est Tsui Hark qui s’exprime. Comme dans L’enfer des armes où il illustrait ses penchants nihilistes et sa volonté de briser les codes de l’industrie cinématographique à Hong Kong, comme dans Il était une fois en Chine où il luttait à travers le personnage de Wong Fei-hung contre l’hégémonie anglo-saxonne, il utilise le futur juge Dee comme vecteur de sa propre expérience en terre chinoise. Les dialogues sont sans équivoque. Dee, nouveau venu à Luoyang et narrateur via l’utilisation de la voix off, est rapidement qualifié de fou, en même temps qu’il apprend au spectateur que cette ville représente en quelque sorte son âme. Plus loin dans le film, il révèlera qu’il a été envoyé dans cette ville pour « apporter de l’énergie à un lieu trop bureaucratique ». L’intention est évidente : il s’agit pour Tsui Hark de dynamiter le système chinois, tel un terroriste de l’image, en pervertissant par ses saillies politiques un grand et flamboyant divertissement populaire, en apportant des idées neuves dans une industries cloisonnée, probablement corrompue. Le tout en mode infiltration, sans en avoir l’air.

La beauté du geste est qu’aussi percutant soit le propos, Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers ne parait jamais théorique. Tsui Hark est suffisamment habile et intelligent pour maquiller son discours (le film n’a posé aucun problème au niveau d’une éventuelle censure, preuve que le dispositif est redoutable) tout en assurant un spectacle total en terme d’aventure et de romanesque. Ainsi, il peut vaillamment rentrer dans le lard des institutions, balancer autour d’une ligne de dialogue qu’il compte bien prendre le pouvoir sur le continent, ridiculiser les élites en leur faisant boire de l’urine d’eunuque comme antidote à une autre forme d’infiltration bien plus sournoise (qui vise à faire sombrer le système et non à le réveiller) mais également développer une réflexion sur les différentes victimes collatérales d’un conflit entre deux grandes puissances, qu’elles soient humaines ou territoriales. Ainsi, si les « méchants » de son récit sont de vrais méchants avec des ambitions de contrôler leur univers, il leur apporte une belle nuance en cherchant à comprendre ce qui se cache derrière leurs actes. Derrière la grosse machine se cache donc un film aux ramifications sociales et politiques absolument fascinantes, de quoi apporter encore un peu de matière à un récit déjà très riche en première lecture.

D’autant que cette fois, comme rarement chez Tsui Hark, cette richesse n’est pas synonyme de chaos narratif. En effet, il cadre son récit de façon remarquable, sans partir dans tous les sens, avec un mode de narration tout à fait limpide. Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers transpire d’une certaine sagesse, sans pour autant que la frénésie créatrice de Tsui Hark n’en soit affectée. Le film regorge d’idées de mise en scène, autant dans le filmage pur que dans l’exploitation du relief. Le réalisateur exploite parfaitement les possibilités de la 3D, autant pour accentuer l’immersion que comme outil de composition pour ses cadres. Parfois cela tient presque du gadget, avec l’utilisation de divers éléments (l’eau, la brume, les braises incandescentes) mais dans la majorité des cas cela entre dans un dispositif de mise en scène complexe et extrêmement élégant. Qu’il s’agisse de l’utilisation de la profondeur de champ pour donner une nouvelle dimension aux dialogues, d’éléments en relief pour permettre des transitions de montage hautement ludiques, ou d’incrustations permettant de mettre en scène l’activité cérébrale de Dee (projections de la topographie de la ville, éléments de décor comme points majeurs de ses démonstrations), la 3D trouve tout son sens dans la grammaire cinématographique de Tsui Hark. Elle s’intègre également à merveille à sa mise en scène des nombreuses scènes d’action, autant dans les séquences navales, celles purement fantastiques d’affrontement avec le monstre, que dans les innombrables combats qui ponctuent le film. Ces derniers sont une nouvelle fois très inventifs, avec des chorégraphies magnifiques et toujours virevoltantes (signées Yuen Bun, acteur de la Shaw Brothers, action director depuis les années 70 et également réalisateur d’Il était une fois en Chine IV, et Lam Fung, assistant de Yuen Woo-ping sur Tigre et Dragon) et une utilisation intelligente des éléments du décor, qu’il s’agisse de tissus, d’éclairages à la flamme ou la bougie, comme lors de cet incroyable scène de combat jouant sur les effets d’obscurité.

Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers, derrière sa maîtrise totale, reste un exemple de cinéma fou et libre, nourri aux idées incessantes d’un génie hyperactif. Avec des séquences presque surréalistes, une forme de modernité assez dingue dans son approche du grand spectacle, mais également une réactualisation de motifs très « classiques », le film se montre autant immédiatement très populaire que foncièrement riche en éléments purement cinéphiles. Ainsi, Tsui Hark cite volontiers des classiques des monstres Universal, comme par exemple L’étrange créature du lac noir (il va jusqu’à reprendre un plan en 3D de sa main palmée) tout en renouant avec son propre cinéma à l’époque où il était le plus productif. Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers mêle allègrement aventure romanesque, humour burlesque, fantastique décomplexé, maquillages en plateau, horreur et romance tragique comme à la grande époque de la Film Workshop. Il en émane une certaine forme de romantisme, mais également de sensualité, autant par la présence de certaines séquences qui le sont ouvertement que par son approche de la mise en scène, toujours ancrée aux mouvements de ses personnages. Le plus impressionnant restant l’affrontement ultime dans lequel il se lâche complètement, autant dans le gigantisme et la générosité de la moindre scène (le monstre est immense et permet toutes les audaces) que dans l’appel à la fantaisie pure, notamment avec ce cheval si particulier.

Tsui Hark ne s’impose aucune limite en terme de spectacle, transformant chaque scène d’action en un challenge formidable pour ses techniciens qu’il pousse au-delà de leur zone de confort. Cette propension à ne s’imposer aucune limite, salutaire au niveau de l’originalité de l’ensemble, pose pourtant un léger problème. Toujours le même : Tsui Hark suit la même démarche que James Cameron mais sans les mêmes délais et budgets. La conséquence est logique, à savoir un certain nombre d’effets numériques ratés ou à l’aspect franchement daté. Un détail cependant tant l’aventure dans son ensemble s’avère tout simplement grandiose et mille fois plus spectaculaire que la grande majorité de la soupe insipide et autrement lus onéreuse que sert Hollywood chaque mois. Véritable pont entre deux époques, autre constante chez le réalisateur, Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers se montre aussi spectaculaire et jubilatoire que passionnant dans la ramification de ses intrigues. Virtuose est par exemple le traitement réservée au personnage de l’impératrice (toujours campée par Carina Lau, seule rescapée du premier film), véritable personnage historique, unique en son genre, d’abord montrée comme progressiste avant que ses convictions politiques très pragmatiques dans la gestion des conflits et la manipulation de son peuple ne vienne éclabousser l’écran. Mark Chao impose sa nonchalance d’apparat, il porte parfaitement le costume d’enquêteur/homme d’action/poil à gratter afin d’imprimer un mouvement permanent à ce récit. Trahisons, corruption des élites, vengeance ancestrale, luttes intestines et enquête passionnante autour d’éléments fantastiques, mais également magnifique romance et comédie efficace, un beau cocktail, très riche. Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers et son décor d’empire sous la dynastie Tang, avec l’image de Wu Zetian, unique impératrice de l’histoire chinoise qu’il éclaire sous un nouveau jour, bien loin du mépris pour la gente féminine dont ont toujours fait preuve les historiens chinois, et un véritable modèle de cinéma d’aventure décomplexé et truffé d’ingéniosités. Du pur Tsui Hark, libre, fou, acide et virevoltant.

4.5

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