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Le Festin chinois – Critique

En 1995, Tsui Hark est au sommet de son art. Autant qualitativement que quantitativement. C’est le moment qu’il choisit pour livrer sa vision du film du nouvel an chinois, grande tradition assurant un succès colossal. Mais surtout pour enfin réaliser un projet qu’il traîne depuis de longues années : réaliser un film sur la cuisine chinoise. Ce sera Le festin chinois, une comédie d’action culinaire qui n’a tout simplement pas d’équivalent.

En 1995 l’industrie cinématographique hong-kongaise est en plein doute. La rétrocession approche et les grands maîtres, y compris Tsui Hark, pensent déjà à leur départ. C’est l’occasion pour la plupart d’entre eux de balancer leurs « dernières cartouches », d’oser ce qui n’a jamais été fait auparavant, réaliser des projets qui ne s’étaient pas concrétisés et qui pourraient ne jamais voir le jour à la fin de l’indépendance de Hong Kong. Dans cette période étrange, Tsui Hark règne en mogul. L’amusant Dr Wong contre les pirates a bien fonctionné au box-office, fort de son appartenance à la saga Il était une fois en Chine, et ce même s’il s’en éloigne de façon flagrante, et le chef d’oeuvre The Lovers a eu son petit impact pour l’incursion de Tsui Hark dans le registre de la comédie romantique adolescente. Il est donc en position de force pour enfin réaliser son grand projet de film sur la cuisine traditionnelle. Enfin car son idée de film consacré à la cuisine remonte tout de même à quelques années, plus précisément à 1991. 4 ans, soit une éternité pour l’hyperactif qu’était Tsui Hark à l’époque. En effet, il comptait réaliser ce film juste après Il était une fois en Chine, avec Yuen Biao dans le rôle principal. Sauf qu’il se fait couper l’herbe sous le pied. 1 an plus tard, Yuen Biao, à qui Tsui Hark avait bien entendu pitché le film, est à l’affiche de Shogun & Little Kitchen réalisé par Ronny Yu et dont l’intrigue tourne autour de la cuisine. Plus jamais Yuen Biao n’apparaitra chez Tsui Hark, qui se penche sur d’autres projets. Il tente de s’y remettre vers 1993, mais apprend qu’Ang Lee prépare Salé, sucré. Là encore, il passe à autre chose. C’est en 1995 qu’il parvient enfin à concrétiser ce « vieux » projet avec un appui de taille, celui du producteur Raymond Wong qui a monté quelques années plus tôt la société Mandarin Films et qui avait permis à Tsui Hark au début des années 80 d’accéder à sa première production « commerciale » (après sa trilogie du chaos) avec All the Wrong Clues, sous la bannière Cinema City. Le Festin chinois sera calibré comme un « film du nouvel an », ce qui lui assurera une exposition conséquente. En contrepartie le film se doit d’être une création pour toute la famille et se conclure sur un plan traditionnel de toute l’équipe trinquant en direction du public. Ce qui s’avère pour une fois cohérent avec le film lui-même. Et pour son film destiné à tous les publics, Tsui Hark décide d’opérer un retour à la comédie pure et dure, un genre qui n’est pas vraiment celui pour lequel le réalisateur est le plus réputé, bien qu’il a signé quelques années plus tôt le sympathique Twin dragons avec Jackie Chan, co-réalisé avec Ringo Lam. Mais une comédie pas comme les autres. D’abord une comédie « culinaire », mais également une comédie d’action, une comédie ouvertement politique et une comédie qui aborde de façon à peine masquée la rétrocession à venir. Et accessoirement une comédie fondamentale.

Comment diable filmer la cuisine ? Comment la rendre excitante et communicative ? Comment l’intégrer à un récit sans que cet élément ne ressemble à un cheveu sur la soupe ? Un casse-tête narratif et scénographique pour Tsui Hark qui n’aime rien autant que les challenges impossibles (et les cigares). Il va pour cela utiliser quelque chose d’aussi insolite que finalement tout à fait logique : la bouffe. Normal, dans une comédie culinaire ? Oui, sauf que le réalisateur va en faire le moteur de tout ce qui constitue son film, et non un simple sujet. La bouffe définit les personnages, les émotions, les éléments de progression narrative, et même la mise en scène. Le Festin chinois n’est pas un « film sur la cuisine chinoise traditionnelle », il transpire la cuisine à travers chaque plan, chaque mouvement de caméra, chaque point de montage. Dès le plan d’ouverture du générique, on survole une tablée gigantesque constituée d’une multitude de plats parfaitement présentés, sur une mélodie qui semble venue du passé. Et sans perdre de temps, Tsui Hark nous plonge en pleine finale d’un concours de cuisine, dans laquelle s’affrontent Kit (Kenny Bee) et Bo (Vincent Zhao). Et le projet de mise en scène éclatant se dévoile alors, limpide et naturel : Le Festin chinois va utiliser une grammaire cinématographique propre aux films de kung fu pour filmer la cuisine. Mais également le principe de narration qui en est issu. Ainsi, le film s’ouvre sur un duel entre deux maîtres, un élément dramatique y mettra fin de façon anticipée, le « perdant » va s’exiler. Un bon dans le temps fera apparaître des jeunes rookies ainsi qu’un nemesis, ils feront sortir le maître exilé de sa retraite, s’en suivra une longue séquence d’entraînement menant à un gigantesque affrontement final. Soit, assez clairement la structure classique d’un film d’action et d’arts martiaux. Sauf qu’ici, il n’y aura qu’une seule scène de baston, assez vite expédiée d’ailleurs mais très élégante. Tout n’est que cuisine et nourriture. Le temps ne se suspend pas pour un coup de pied retourné-sauté mais pour une louche qui va tapoter de la farine. Les envolées d’une caméra toujours vive ne vont pas accompagner des adversaires s’envolant vers un toit mais une découpe d’aliments ou un dressage d’assiette. Cette grammaire cinématographique, Tsui Hark la connait par coeur et il la fait se plier à son sujet avec une aisance déconcertante. A la fin du Festin chinois ne subsiste qu’une seule question ? Comment pourrait-on filmer la cuisine de façon plus adéquate ? Ainsi, ce film souvent considéré comme « mineur », dans une filmographie riche en chefs d’oeuvres, ne l’est peut-être pas tant que ça.

Et si Le Festin chinois correspond bien aux codes du film de Nouvel An, il dépasse assez vite son statut de simple comédie cantonnaise un peu folle et inoffensive. Tsui Hark apporte à la comédie son sens du rythme issu d’un cinéma plus axé sur l’action, et ce la même année que pour The Blade. C’est dire à quel point il était en plein tsunami créatif. Toujours est-il que Le Festin chinois a souvent été comparé à une sorte de manga-live, sauf que la folie qui l’habite n’est en rien issue d’un cinéma d’animation mais bien de ce cinéma d’action que le réalisateur secoue encore et encore depuis le début des années 80. Et c’est évidemment époustouflant tant le film déborde d’énergie à chaque plan ou mouvement de caméra. Tel un alchimiste, Tsui Hark sublime tout ce qu’il touche ici, y compris la romance toute mignonne entre les personnages campés par Leslie Cheung et Anita Yuen. Ceci simplement par sa science de la mise en scène qui réinvente toutes les séquences attendues du genre. Mais également en infusant à tout ce récit ses nombreuses obsessions, qui versent toutefois ici dans un vaste optimisme. Cela a été dit et répété, l’oeuvre de Tsui Hark gravite autour de deux pôles essentiels : la tradition et la modernité. Et cela se traduit dans ce film à plusieurs niveaux. D’abord ce couple. Lui est issu de la pègre et souhaite devenir cuisinier pour suivre une japonaise dont il est tombé amoureux au Canada. Elle est l’héritière du restaurant d’un grand chef reconnu mais veut devenir une pop star. Ils sont l’incarnation de ce tiraillement. Le duel des chefs également, avec d’un côté Kit et Bo, les deux chefs du prologue, gardiens d’une tradition culinaire ancestrale (dont le symbole sera le fameux festin du titre), opposés à Wong Wing, adepte de la cuisine ultra moderne (utilisation de l’azote et de technique issues de la chimie) et gérant d’un énorme groupe alimentaire, mais qui portera des tenues traditionnelles pour l’affrontement. Une nouvelle opposition se dessine, celle des artisans gardiens des traditions face aux hommes d’affaire puissants n’ayant aucun sens moral ou respect à l’égard des traditions en question. Si ce n’est leur incarnation visuelle, que dénonce clairement le réalisateur. Il y est également question de traditions familiales, plutôt rétrogrades, ici brisées par l’épouse de Kit que le laisse tomber lorsqu’une fois de trop, il n’est pas présent à ses côtés pour un évènement majeur, préférant se consacrer à sa passion pour la gastronomie. Une fois détachée de cet époux, elle pourra entrer dans le monde moderne et bâtir une belle carrière de chef d’entreprise. Une expérience qu’elle mettra à profit pour relancer la passion du chef, trouvant à un moment donné une forme d’équilibre entre tradition et modernité. Le tout avec en toile de fond à peine voilée ce spectre de la rétrocession, mentionné ouvertement par les juges du concours d’ouverture pour aller au Canada (« Encore quelques années et ils [les hong-kongais] se bousculeront pour venir chez nous »). Sauf qu’étonnement, pour ce film, les choses se passent de façon plutôt positive. Sans doute car il s’agit d’un film du Nouvel An, mais Tsui Hark fait preuve d’un immense optimisme en prônant une véritable réunion. Bien entendu, il y reviendra de façon beaucoup plus chaotique dans d’autres films.

Ainsi, si Le Festin chinois propose un spectacle familial des plus déjantés, accumulant les gags visuels (l’échappée du poisson géant), un humour de situation dévastateur (le flingue caché) et bon nombre de vannes potaches voire carrément grasses parfois, il n’en demeure pas moins un pur film de son auteur. Tsui Hark ne sacrifie ni son style, ni ses obsessions, et encore moins sa générosité. Il n’hésite pas à inclure une véritable leçon d’histoire culinaire, lorsqu’il présente le fameux festin chinois (là également, un symbole de réunification très fort), ne s’autorise que de très rares baisses de rythme, et traite la comédie avec tout le respect qui lui est dû. A savoir qu’il n’est pas interdit de faire rire tout en gardant un très haut niveau d’exigence en terme de mise en scène. Et qu’il n’est pas non plus interdit d’utiliser le genre pour faire passer une réflexion loin d’être bête. Difficile ainsi d’y voir un film mineur. Tsui Hark a pondu des films mineurs, plusieurs, mais Le Festin chinois n’en fait pas partie. Brillamment exécuté, mené tambour battant, il est porté par un casting assez incroyable. La fougue qui émane du couple formé par Leslie Cheung et Anita Yuen s’avère extrêmement communicative, Vincent Zhao, pour une fois très souriant, véhicule une forme de sérénité très intéressante (faisant le lien entre son rôle de moine dans Green Snake et celui du sabreur manchot vengeur dans The Blade). Tandis que Kenny Bee incarne à merveille ce type surdoué et complètement perdu, et Xiong Xin Xin est une nouvelle fois convaincant en bad guy de service, implacable et virevoltant. Il convient également de mentionner le toujours excellent Law Kar Ying, second rôle indéboulonnable de quelques unes des plus grandes comédies HK modernes. Difficile également de passer outre la composition entraînante de Lowell Lo, la photographie de l’immense Peter Pau (appuyé par Poon Hang-sang en seconde équipe, excusez du peu) qui permet à la mise en scène folle de Tsui Hark de s’exprimer, ou bien sur les chorégraphies de Yuen Bun. Logiquement, Le Festin chinois fut un succès pour Tsui Hark et Mandarin Films, son plus gros avant de quitter Hong Kong pour tenter l’aventure aux USA. Mais avant cela, il fallait tout envoyer valser avec The Blade évidemment. Le réalisateur reforma l’association Leslie Cheung/Anita Yuen l’année suivante avec Tristar et il ne s’intéressa plus vraiment à la comédie jusqu’à All About Women sorti fin 2008. Le Festin chinois est donc un objet rare et précieux, qui avait même eu droit à une sortie sur les écrans français avec quelques années de retard, et c’est un film qui réussit quelque chose de vraiment étonnant en plus de tout le reste : les saveurs exotiques qui habitent ses images semblent toujours traverser l’écran et venir titiller les papilles du spectateur. Allez, on en veut plus des films « mineurs » de ce calibre.

4.5

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