Desierto – Critique

Le talent n’est pas nécessairement héréditaire. Le doute était donc permis concernant le second long métrage de Jonás Cuarón. Il suffit pourtant au co-scénariste de Gravity de quelques minutes pour dissiper toute forme de doute et plonger le spectateur dans l’enfer d’un survival désertique où la tension règne en maître.

9 ans après un premier essai dans un esprit très « nouvelle vague », Año uña, succession d’1h20 de photogrammes avec une voix off pour raconter son histoire, Jonás Cuarón passait aux choses sérieuses avec Desierto, coproduction entre le Mexique et la France et véritable survival façon « traque ». Soit une pure série B dans la grande tradition du genre, bénéficiant ici d’un fort ancrage dans un contexte socio-politico-diplomatique intense ainsi que d’un talent que Jonás Cuarón semble avoir hérité de son père. A savoir manipuler l’image, le découpage et toutes les composantes filmiques avec une telle aisance qu’ils sont capables de provoquer une immersion totale du spectateur jusqu’à littéralement lui couper le souffle. Et malgré tout ce qui peut être reproché au film, l’expérience vaut sérieusement le détour. Car Desierto provoque quelque chose d’une intensité assez rare.

Desierto

On pourrait se focaliser sur un final qui se traine en longueur et donne l’impression que Jonás Cuarón ne savait pas vraiment comment conclure avec élégance. Ou sur certaines faiblesses d’écriture avec des personnages prenant des décisions assez étranges dans l’unique but de faire avancer l’intrigue. Alors oui, Desierto est un film imparfait, comme pouvaient l’être les débuts du paternel avec Sólo con tu pareja. Mais c’est un film qui bénéficie d’une véritable identité filmique, qui tente des choses et en réussit beaucoup, qui ne s’inscrit dans aucun mouvement à la mode aujourd’hui et qui vient aborder un sujet brûlant de façon frontale et extrêmement violente. C’est également un film qui ose une approche très premier degré des symboles, comme cela était le cas dans Gravity (la renaissance fœtale, le passage des différents stades de l’évolution…). Il ne faudra ainsi pas s’étonner d’y voir un héros guidant des clandestins dans le désert se nommer Moises et le représentant d’une Amérique inhospitalière répondre au nom de Sam. C’est peut-être facile, mais cela a le mérite d’être très clair. Et si pour le reste, si le message de Jonás Cuarón pourrait paraître extrême au moment de dépeindre l’hospitalité américaine face à l’arrivée de migrants mexicains, le succès grandissant de Donald Trump et ses prises de position sur ledit sujet le rend tout à coup extrêmement plausible. Et d’autant plus quelques années après la sortie du film. Dénoncer donc, via la figure cinématographique, mais avant tout faire vivre une expérience au spectateur.

Pour cela le « jeune » réalisateur applique une recette redoutable. Il utilise la stratégie du choc. Le film s’ouvre de façon extrêmement posée, avec beaucoup de personnages globalement attachants, en ciblant immédiatement ceux qui mériteraient de disparaitre. De la même façon, l’entrée dans le récit du chasseur est assez remarquable, bien que classique, dans sa gestion de la tension. Puis, au détour d’une scène de massacre assez hallucinante de par sa brutalité, son approche frontale et son réalisme, le film bascule littéralement vers ce qui constituera sa véritable nature : un survival pur et dur. Une traque déséquilibrée avec d’un côté des proies démunies et de l’autre un prédateur armé d’une fusil de sniper et accompagné d’un chien qui tient plus de la machine à égorger que d’autre chose. Dès lors, le film accélère. Le découpage se fait incisif, la mise en scène caméra à l’épaule prend tout son sens et Jonás Cuarón parvient à conserver une lisibilité totale tout en développant un vrai sens du désespoir et de l’urgence.

Si l’ensemble tient aussi bien la route, c’est que le réalisateur garde son point de vue et réussit à trouver un équilibre subtil entre zones narratives extrêmement posées, véritables respirations dans la rythmique, et des moments de tension extrême. Sur ce point, il réussit quelque chose d’assez exceptionnel. En effet, par la fluidité de sa mise en scène et un montage au cordeau, le tout porté par les percussions traumatiques de la bande son de Woodkid, aux sonorités immédiatement reconnaissables, il crée une mise sous pression du spectateur. Une approche viscérale de son survival qui devient une expérience physique des deux côtés de l’écran. Chaque choc, chaque impact de balle qui fait voler la chair et le sang sur l’écran, chaque course, provoque une réaction physique. En résulte une immersion totale, appuyée par l’empathie portée sur les personnages survivants. Desierto reste sobre dans le drama, malgré des éléments extrêmement forts, ce qui renforce l’impression de naturel qui en émane. Les quelques ficelles trop visibles du script s’effacent ainsi derrière une machine d’une efficacité redoutable, à laquelle il manque peut-être un final à la hauteur au niveau émotionnel. Car une fois l’enjeu principal évacué, à savoir la survie, il ne reste plus grand chose de puissant sur quoi Jonás Cuarón peut s’appuyer afin de prolonger l’expérience sensitive de son film.

Un léger bémol face à la réussite incontestable que représente Desierto, survival tendu dans lequel l’homme doit puiser dans son instinct animal en laissant de côté ses valeurs morales. Un film qui ose et réussit des séquences extrêmement casse-gueule que seul un metteur en scène avec une grosse expérience aurait affronté (parfait exemple, la phase ultime de la traque au sommet d’une petite colline, qui s’étire dans le temps sans défaillir et fait entrer le chasseur et la proie dans le même cadre). Enfin, un film qui offre à Jeffrey Dean Morgan un magnifique rôle de salopard qui shoote des mexicains pour « défendre son territoire » et à Gael García Bernal une nouvelle occasion de prouver l’étendue de son immense talent, avec une prestation toute en subtilité.

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