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Carolco, un rêve hollywoodien : entretien avec Julien Dupuy et Jérémy Fauchoux

Aujourdhui rencontre avec Julien Dupuy et Jérémy Fauchoux pour leur nouveau documentaire Carolco, un rêve hollywoodien qui revient sur l’épopée du célèbre studio derrière la franchise Rambo, Terminator 2 : Le jugement dernier et Basic Instinct. Loccasion de revenir longuement sur cette passionnante aventure. 

Comment est né ce projet ?

Julien Dupuy : C’était il y a une dizaine d’années. Quand on réalise des documentaires, on cherche toujours des sujets. Celui-ci m’a parlé et semblait pertinent. J’avais commencé à le proposer à d’autres boites de production et d’autres chaînes, mais cela n’a pas fonctionné. À un moment, on était sur le point de démarrer le documentaire, j’avais même rencontré Mario Kassar. Mais cela ne s’est finalement pas fait, nous n’avons pas trouvé preneur auprès des chaînes françaises qui sont quasiment notre seule source de financement possible en France, notamment quand on fait du documentaire sur le cinéma. Il y a eu ensuite plein de rebondissements, jusqu’à ce qu’on ait une opportunité un peu fragile sur certains aspects : en gros on faisait ce documentaire à ce moment-là, ou on ne le faisait pas. Je me suis dit qu’il valait mieux le faire et j’ai embarqué Jérémy Fauchoux dans cette aventure. On l’a fait avec peu de moyens financiers et de temps. 

Jérémy Fauchoux : On travaille ensemble depuis 10 ans. J’ai beaucoup bossé avec Julien sur ses émissions de télé, on a fait des documentaires.  Au bout d’un moment Julien m’a embarqué sur ce projet qu’on a décidé de faire ensemble. C’était super comme ça. 

Vos précédent documentaires étaient notamment axés sur des personnalités. Quels nouveaux défis entrent en compte quand on évoque un studio ?

Julien Dupuy : Je n’ai pas eu de difficulté d’écriture supplémentaire. Je trouve même que c’était plus simple à structurer que Lapocalypse selon Mad Max. La difficulté est que les argentiers estiment que les documentaires sur les producteurs de cinéma n’intéressent pas le public. Si tu veux faire un documentaire sur des stars de cinéma, des grosses franchises, du patrimoine tu as une chance de pouvoir le démarrer. En revanche si tu veux faire un truc sur des producteurs, il va y avoir une réaction un peu épidermique de tes interlocuteurs. Or, je pense que ça devrait être l’inverse, je le vois déjà avec la réception de ce documentaire. C’est un petit doc et nous avons plus de retour dessus que sur Lapocalypse selon Mad Max. Je pense qu’aborder l’histoire du cinéma par l’intermédiaire des producteurs te permet de raconter des tonnes et des tonnes de trucs. On aime tous les deux documentaires qui avaient été faits conjointement sur la Cannon (The Go Go Boys, Electric Boogaloo, ndlr). C’est passionnant, ce sont des milieux pittoresques qui ont un lien direct avec le résultat créatif. Et puis il y avait aussi un sous-texte, dont on avait vraiment conscience avec Jérémy, mais qui s’est accentué pendant la fabrication de ce projet. Faire un documentaire sur la Carolco dans le contexte du cinéma américain actuel, c’est hyper pertinent. 

Jérémy Fauchoux : Le problème c’est que ça devient de plus en plus difficile de parler de cinéma. La réalité est là. C’est qu’au-delà de parler de producteurs même si demain tu veux faire un documentaire sur William Friedkin c’est compliqué. Pour prendre un exemple l’équipe derrière Sangre del Toro : Lunivers de Guillermo, a mis longtemps à le monter, ils ont vraiment galéré. Je pense que le souci vient déjà de là. Pour en revenir à la question de la difficulté, je ne pense pas qu’en terme éditorial ce soit vraiment différent. De toute façon tu racontes toujours des histoires, que ce soit l’histoire d’une personnalité, d’un studio, etc. L’histoire revient à une sorte de narration classique. On a raconté une partie qu’on avait choisie, mais sur un chemin qui était plus ou moins chronologique. 

Julien Dupuy : Il a fallu faire des choix. Carolco, c’est pas un studio qui a eu une existence très longue. Cela a duré moins de 20 ans et malgré tout, ça a été foisonnant. Il y a eu un moment avec Jérémy où on s’est dit : « Comment peut-on parler des débuts de la compagnie alors que George Pan Cosmatos, le réalisateur de Rambo II : la mission est mort, et que Ted Kotcheff le metteur en scène du premier Rambo, l’était aussi ? »

Paul Verhoeven, Roland Emmerich, Costa-Gavras, Pierre Lescure, Joe Eszterhas, Adrian Lyne… Comment réunit-on autant de noms importants ?

Julien Dupuy : Si on a réussi à avoir ce casting-là, c’est parce que tout le monde voulait le faire. D’habitude, c’est une galère pour avoir des intervenants parce que tout le monde est hyper sollicité tout le temps. Là ça a été l’inverse. On a aussi été vachement aidé par Stéphane Moïssakis. Je pense que c’est le sujet qui a joué. Tout les invités nous ont dit que c’était super de faire un documentaire sur cette compagnie. Comme l’a très bien dit Jérémy tout à l’heure, c’est dur de parler de cinéma aujourd’hui, vraiment, or je pense que ça peut intéresser des gens d’autant que les témoins et les acteurs de cette période sont là pour en parler. On aurait eu deux mois de plus, on aurait eu James Cameron, et certainement Oliver Stone. On a manqué de temps. 

Jérémy Fauchoux : Je pense qu’on aurait également eu Dolph Lundgren, JCVD, J’avais aussi commencé à envoyer beaucoup de mails à l’entourage d’Arnold Schwarzenegger. Mais c’est déjà un très beau casting. 

Julien Dupuy : Quand tu commences à avoir une personnalité qui parle un peu, il y en a d’autres qui viennent se greffer au projet. Mais en dehors de tout ça, j’ai vraiment senti qu’il y avait un goût pour le sujet et un plaisir d’en parler qui s’est senti dans les entretiens. C’est rare d’avoir un truc pareil. Ça n’aurait pas été la même pas la même chose d’être aller voir Adrian Lyne pour un documentaire sur 9 Semaines ½. Quand on vient lui parler de sa relation avec Mario Kassar il était à fond. C’était génial de voir tous ces personnages incroyables. 

Vos documentaires mettent à lhonneur la création graphique. Quelles furent les indications données à Benjamin Ganteille ?

Jérémy Fauchoux : Dès le départ avec Benjamin on a discuté du logo Carolco. On cherchait à le détourner. J’avais déjà fait quelques tests. Quand je travaille avec lui on partage le travail en deux. D’abord sur le générique qui va être une grosse partie de son travail, et après l’habillage plus général. Le graphisme vient petit à petit en fonction de ce dont on a besoin et de nos envies, au fur et à mesure qu’on crée le récit. La recherche graphique vient souvent du générique.

Julien Dupuy : C’est toujours un peu de la même façon. Que ce soit avec Benjamin, le monteur Louis Mathews ou le compositeur Thomas Cappeau. On se connaît depuis plus de 15 ans, on vient tous de la même société de production, on faisait des émissions télé avec une certaine liberté. C’est génial d’avoir des gens de confiance et de talent comme ça aussi longtemps. On sait exactement comment communiquer. Il y a également quelque chose que je tiens à souligner. Que ce soit Benjamin, Louis, ou Thomas ce sont des gens qui sont primordiaux pour moi, ce sont des forces de propositions. Tu arrives avec un truc, ils vont te donner le truc mais avec une plus-value. L’autre chose importante c’est qu’on a tous une culture à peu près équivalente, pas forcément les mêmes goûts. Je suis plus vieux que toute cette équipe mais par contre on partage beaucoup de choses en commun dans ce qui nous a marqué culturellement. Quand on leur a dit qu’on faisait un documentaire sur la Carolco, qu’il n’y avait pas beaucoup d’argent, ils nous ont quand même rejoints. Ils ont mis toute leur passion dans ce documentaire. Même si ce dernier est signé par Jérémy et moi, ils sont également les auteurs de Carolco, un rêve hollywoodien. 

Jérémy Fauchoux : Louis a monté mon premier documentaire La Guerre des écrans. Pour Action Women, c’était une des première fois que Benjamin faisait toute la D.A d’un film . Ce sont vraiment des gens avec qui j’ai grandi en tant que réalisateur et avec qui j’ai vraiment appris à travailler. Thomas c’est pareil, il a fait la musique de beaucoup de mes films. C’est avant tout une bande d’amis.  

On sent que Thomas Cappeau sest beaucoup amusé à composer une musique évoquant les productions du studio. 

Julien Dupuy : J’avais une référence et c’était la musique de Daniel Pemberton, un compositeur vachement intéressant dans la musique de film contemporaine. J’aimais beaucoup son travail pour le dessin animé Les Bad Guys. Une musique à la fois flamboyante et roublarde qui résumait bien Carolco. Thomas Cappeau a un petit peu intégré cette donnée, mais il a ramené plein d’autres choses. J’ai adoré sa musique sur la section Festival de Cannes qui est hyper festive, quand bien même il y a une facette sombre dans l’histoire de Carolco, c’est le ton général qu’on voulait imprimer.

Jérémy Fauchoux : Il y en a eu plein d’allers-retours sur cette séquence de Cannes. Mais avec Thomas c’est comme avec Louis et Benjamin. On donne les indications et on discute des couleurs, des envies, du ressenti par rapport à une séquence. Même Louis Mathews au montage va prendre un morceau pour le mettre ailleurs, créer une dynamique différente. 

Julien Dupuy : On a vraiment eu de la chance d’avoir Thomas. Il venait de terminer la série Lucky Luke pour Disney + et a accepté de venir sur notre petit documentaire. 

Le fait de démarrer directement sur l’âge d’or du studio, plutôt que de s’attarder longuement sur ses prémices a-t-il été décidé en amont du montage assuré par Louis Mathews ? 

Jérémy Fauchoux : C’est le résultat d’une insomnie (rires) ! Avec Julien Dupuy, on était à Los Angeles en train de tourner. À 7h00, on était autour d’un café et là, il me dit : « Jérémy, on peut pas faire ça ! » (rires) Je réponds : « Qu’est-ce qui se passe ? » Je me dis : « Mais qu’est-ce qu’il me veut ? Il a l’air énervé ce matin. » Il poursuit : « On peut pas commencer le documentaire comme ça. » Je fais : « Ok, voyons voir ça. » Il avait raison.

Julien Dupuy : J’adore concevoir les ouvertures et en même temps c’est très délicat. Pour Lapocalypse selon Mad Max, je crois que j’ai mis deux semaines à trouver la phrase qui ouvrait le documentaire. Je me suis beaucoup pris la tête. Pour Carolco, un rêve hollywoodien il y avait d’autres problèmes. Même si on avait une heure, c’était pas finalement beaucoup de temps pour évoquer tout ce qu’on souhaitait. Le catalogue est énorme. Ça c’est le premier point. Le second c’est ce qu’on disait tout à l’heure. À partir du moment où on n’avait pas Mario Kassar dans le documentaire, il y avait tout un pan qu’on ne pouvait pas évoquer à moins de faire appel à des journalistes spécialisés. On en a un qui a été super, mais on préfère avoir les gens qui ont fait ces films plutôt que ceux qui en parlent. C’est évidemment plus facile d’avoir des copains journalistes, j’en connais plein, mais je trouve que ce n’est pas satisfaisant. Du coup j’ai cherché une solution et je leur ai fait cette proposition : une mise en contexte textuelle à la manière d’un Star Wars. Ça nous permet de zapper complètement cette phase. C’est un pari. Il va y avoir des gens frustrés qu’on ne parle pas des deux premiers Rambo ou des films de Walter Hill. 

Jérémy Fauchoux : On s’est pas mal posé la question de toute façon, mais en même temps il y a tellement de choses à raconter.

Julien Dupuy : Ce sont deux histoires différentes. Le début de la compagnie c’est autre chose qui a un lien avec leurs passés de distributeurs, d’exploitants, etc. Cet énorme coup qu’ils avaient fait. 

Jérémy Fauchoux : Leur débuts c’est les films au Canada, quelque chose de très « technique ». 

Julien Dupuy : La chose la plus intéressante avec Carolco, c’est ce moment clé commencé en 1986. Paradoxalement après l’échec de Rambo 3, le succès énorme de Total Recall, et le départ d’Andrew G. Vajna qui a réellement ébranlé la hiérarchie hollywoodienne. Comment ça s’est passé ? Quel a été l’impact de ça ? Pourquoi ils ont réussi à avoir toutes ces stars ?  Ça nous semble être le vrai sujet de ce documentaire et qui fascine encore aujourd’hui dans l’histoire de Carolco. C’est inimaginable. Même si on avait réussi à intégrer les deux premiers Rambo, Angel Heart, les Walter Hill, je pense que le cœur Carolco, un rêve hollywoodien était cette période. Donc autant y aller tout de suite.

Jérémy Fauchoux :  À un moment je bataillais un peu. Je me disais ne pas mettre Double détente, Extrême préjudice, Angel Heart ça m’embêtait. Du coup, je cherchais comment les intégrer en me disant on peut faire un petit flashforward, etc. Après c’est vrai que si on avait eu d’autres personnes vivantes, d’autres intervenants pour nous en parler, peut-être que la forme aurait aussi changé. Le documentaire ça reste une matière vivante. En fonction de tes intervenants, tu rebondis. C’est un flipper. 

Julien Dupuy : Il ne faut jamais trop te fixer, te préparer. Parce que quand t’es en pré-production , en développement, on demande de réécrire 10 000 fois le documentaire. L’important quand tu fais un documentaire, c’est de rester ouvert et surtout à l’écoute de ce que tu es en train de recueillir. Sinon ça ne sert à rien. 

Jérémy Fauchoux : Tu peux jeter ton script avant de commencer le tournage. Même quand tu fais des entretiens. 

On devine immédiatement dans votre documentaire que le duo Mario Kassar/Andrew G. Vajna se distingue dautres binômes de la même époque comme Don Simpson/Jerry Bruckheimer ou Menhamen Golan/Yoram Globus.

Julien Dupuy : C’est à relativiser. On a posé la question à Adrian Lyne qui avait travaillé avec Don Simpson et Jerry Bruckheimer notamment sur Flashdance. Il trouve pas qu’il y ait une différence flagrante entre les deux. Après quand tu vois les films, force est de constater qu’il y avait une différence. Il y a quelque chose qui est revenu systématiquement chez tous les intervenants, ils comparaient Andrew G. Vajna et surtout Mario Kassar aux moguls apparus durant l’émergence d’Hollywood dans les années 30. Mario Kassar, c’est un cinéphile, ce n’est pas simplement qu’il aime le cinéma comme Menhamen Golan ou Yoram Globus qui étaient plus… 

Jérémy Fauchoux :  … des fanboys. 

Julien Dupuy : C’est une chose qu’on n’a pas pu raconter dans le documentaire, mais quand Mario Kassar a fait ses études entre la France et l’Italie, il a assisté à plusieurs Festivals de Cannes où il dormait sur la plage, en espérant avoir des places pour aller voir des films. Je ne suis pas sur que  Golan et Globus fassent ça. L’autre chose importante est que Vajna et Kassar avaient bon goût. Quand tu regardes le line-up de Carolco, il y a des déchets, évidemment des problématiques posées par Rambo 3, mais ça on sait que c’est la faute de Sylvester Stallone. Mais ils ont quand même produit un paquet de trucs qui étaient hyper risqués. Le prorata entre la quantité de productions qu’ils ont eues et la quantité de films qui sont aujourd’hui considérés comme des classiques, ou au minimum comme d’excellents films, est monstrueux. Ils ont un bilan incroyable et ils se sont donnés les moyens de leurs ambitions. Je pense qu’il y avait une passion chez Don Simpson et Jerry Bruckheimer, mais tu sais très bien que parallèlement à ça, c’était aussi des pubards qui ont cherché à trouver des formules à chaque fois. Mario Kassar se laissait déborder par sa passion pour un projet. J’irais même plus loin en disant que les trois films qui on causé sa perte, c’est par excès de passion. C’est tout le drame de Mario Kassar. Je pense que c’est quelqu’un qui a été dévoré par son amour pour le cinéma. 

Jérémy Fauchoux : La différence avec les autres, c’est qu’ils sont plus radicaux dans leur vision du cinéma. Vu le line-up, ça reste des vrais frondeurs guidés par la passion. On va le faire, on va mettre 10 000 hectolitres de sang pour une scène, on va être interdit aux moins de 16 ans, fuck you. C’est ce qui ressort des propos d’Adrian Lyne, de Paul Verhoeven, etc. On se serre la main, on y va. Ils filent 60 millions de dollars et laissent un cinéaste complètement libre. C’est surréaliste quand on y repense. Les mecs ont laissé un budget énorme pour faire un film comme Total Recall au gars qui venait de faire Robocop, tu sais très bien qu’il va être radical. Il y a vraiment un côté sale gosse chez eux. Je pense que c’est ça qui les démarque des autres. Don Simpson et Jerry Bruckheimer ont quand même fait plein de films que j’aime beaucoup, mais ils sont beaucoup plus polissés. 

Julien Dupuy : Je trouve que la comparaison serait peut-être même plus intéressante avec Dino De Laurentiis. Ce dernier quand il débarque aux États-Unis a quand même un sacré pédigrée en Italie, il a notamment produit Federico Fellini. C’est un producteur hyper visionnaire qui en même temps met les moyens, mais se crashe complètement en Amérique avec des fautes de goût à la fois flamboyantes et grotesques comme Flash Gordon, le remake de King Kong et encore mieux King Kong 2. On peut même englober la plupart des adaptations de Stephen King qu’il a produites. J’insiste sur ce point-là, car la différence c’est la qualité des films Carolco, et ça explique pourquoi Canal + a déboursé des sommes folles pour acquérir leur catalogue. Certains cinéastes comme Adrian Lyne, avec L’échelle de Jacob, ont fait parmi leurs meilleurs films chez ce studio. Walter Hill avait fait d’excellents films auparavant, mais je trouve qu’Extrême préjudice est l’un de ses meilleurs avec Sans retour. Quand ils reprennent le projet Rambo qui trainait depuis des années chez d’autres studios qui ne savaient pas quoi en faire, ils disent : on y a. Et ils ont eu l’intelligence d’écouter Stallone quand il disait que son personnage ne devait pas parler.

Jérémy Fauchoux : Je suis entièrement d’accord avec toi. Quand tu vois Rambo, c’est presque une vision d’Européen sur la guerre du Vietnam. Je pense que leur approche européenne leur a permis d’avoir aussi les moyens de leurs ambitions. Ils savaient qu’ils devaient faire leurs pré-ventes à l’étranger. Il fallait avoir un regard sur le monde pour penser cette stratégie-là. Une manière de penser plus européenne parce que plus mondialisée. Un regard vers l’extérieur en se disant qu’on va aller chercher de l’argent en Italie, en France, en Allemagne, au Japon, pour monter les films, ce qui était quelque chose qui ne se faisait pas du tout à l’époque. Du moins pas dans ses proportions.

Carolco, Un rêve Hollywoodien accorde beaucoup dimportance aux projets avortés Isobar, Gale Force, Duke & Fluffy, et Crusade. 

Julien Dupuy : J’aurais aimé qu’il y en ait plus. J’aurais aimé qu’on parle de Spider-Man avec James Cameron. Quand on prend Duke & Fluffy, de l’extérieur on se dit qu’il s’agit d’un classique coup de producteur, mais je pense que la vraie problématique c’est qu’encore une fois Mario Kassar s’est laissé déborder par sa passion pour ce truc. 

Jérémy Fauchoux : Ça nous tenait à cœur parce que ce sont des fantasmes de cinéphiles. Crusade, en tant que cinéphile fan de Verhoeven c’est tellement le film fantasmé que j’avais envie de voir. J’avais vraiment envie de parler de ces projets-là comme Isobar. Du coup le fait d’en parler, d’essayer de savoir, tu te rapproches un peu de ce fantasme-là. C’est pour ça que ça nous tenait à cœur. Il y a quelque chose de presque mythologique dans les films qui n’ont pas existé. 

Julien Dupuy : Effectivement, c’est un jeu cinéphile génial des films qui ont été imaginés. Il y a autre chose c’est qu’on est une génération, où on lisait les news d’abord dans les magazines, ensuite sur les sites Internet, où tu rêvais les films avant de les voir. J’ai rêvé de Jurassic Park et de Starship Troopers avant de les découvrir sur grand écran. Mais il y a autre chose, C’est une façon de dire : « Regardez ce qu’on a loupé ! » C’est incroyable de se dire qu’il y a eu un film sur les croisades par Paul Verhoeven avec Arnold Schwarzenegger, écrit par le le scénariste de La Horde sauvage

À la vue de votre documentaire, ce qui a causé le déclin de la compagnie nest pas tant le départ de Vajna que la mauvaise gestion du budget de Terminator 2 : Le jugement dernier, qui fut pourtant un énorme succès en salles. 

Julien Dupuy : Les germes de la destruction sont dans le mode de fonctionnement de Carolco : des vies à crédit. À partir du moment où tu as une vie à crédit, forcément au moindre faux pas tu tombes dans le gouffre et tu ne peux pas te relever du départ d’Andrew G. Vajna. Ça a été l’un des nombreux facteurs de la chute de Carolco, mais ça a été aussi à la suite de ce pari que la compagnie a brillé de mille feux quand bien même ce fut fugace. Comme d’habitude c’est multifactoriel. La question à plutôt se poser c’est : « Est-ce que Hollywood permettait l’existence de Carolco ? » Je vous laisse méditer dessus. 

Jérémy Fauchoux : Le départ d’Andrew G. Vajna fragilise la société parce qu’ils sont obligés de le payer. Je connais pas les montants exacts, c’est environ 50%, plus de 100 millions de dollars. Ils sont obligés de le « glacer » pour récupérer ses parts. Derrière tu vas t’endetter pour payer ses parts et t’endetter pour faire des films comme Terminator 2 : Le jugement dernier. Quand bien même les films cartonnent et sont les plus gros succès du moment, t’es à peine à l’équilibre parce que t’as aussi lancé trois ou quatre autres films derrière avec déjà des tournages. Mine de rien quand tu lances un film c’est l’une des choses que tu apprends en tant que cinéaste. Il faut avancer les frais, le retour sur investissement se fera plus de deux ans après. Le temps de la sortie en salles, que les gens le voient, que l’argent revienne, etc. Je parle comme un financier, mais il y a une réalité qui est celle-là. Du coup le seul moyen que t’as pour continuer à vivre, c’est l’appui des banques. C’est un milieu qui est très politique. C’est ce que dit Costa-Gavras à la fin du documentaire. Ils ont bien poussé dans le dos la compagnie parce que ça arrangeait Hollywood. C’était quand même des mecs qui étaient gênants. 

Ce qui est justement frappant dans votre documentaire cest le fait que Carolco pouvait potentiellement faire trembler Hollywood.

Julien Dupuy : Ça n’est jamais arrivé, mais ce qui est sûr c’est que à cette époque-là c’est Carolco qui dominait le Blockbuster, à côté tu avais le Batman de Tim Burton chez Warner Bros, Abyss du côté de la Fox et Indiana Jones et la dernière croisade chez Paramount. Carolco c’était à minima l’équivalent de ces majors. À ma connaissance, ça n’était jamais arrivé auparavant. Quand Miramax a cartonné, c’était sur une typologie de films qui était très spécifique : les films à Oscars et les films d’horreur via Dimension Films. Il y avait Orion Pictures mais ils ne sont jamais arrivés au niveau de Carolco. Quand t’as connu les sorties consécutives de Rambo 3, Total Recall et Terminator 2 : Le jugement dernier, c’était que des records. Aujourd’hui c’est vrai que ça fait bizarre d’entendre qu’une major indépendante comme Carolco a pu faire trembler Hollywood, alors qu’on est dans des périodes de rachat de majors par d’autres majors. Hollywood est mort. Cette industrie fait preuve d’une résilience étonnante mais en ce moment ils sont morts. 

Jérémy Fauchoux : Je pense que les époques sont vraiment différentes. Aujourd’hui Hollywood n’est plus aussi puissant, parce que les films marchent moins, il y a moins d’entrées en salles et  ils font moins de recettes. Ce qui n’était pas le cas quand Carolco arrive. Ils étaient très puissants, sauf que Carolco allait sur leur terrain, leur piquait les vedettes, faisait monter les enchères. C’est donc très différent.

Julien Dupuy : Autre chose importante, leurs films étaient des cartons atomiques en vidéos, à une époque où ce marché comptait énormément. Je n’ai pas les chiffres pour le coup, mais je pense qu’ils étaient les leaders de ce marché. C’était évident, leurs films étaient également faits pour ce marché. 

Jérémy Fauchoux : Je pense que si t’avais un magnétoscope, t’avais la cassette de Terminator 2 : Le jugement dernier. C’est comme avec l’avènement du DVD, tu allais chez des gens, tout le monde avait Matrix. T2 c’était la même chose avec la VHS de mon point de vue. Idem pour Basic Instinct

Dean Devlin déclare que si le studio n’avait pas fait faillite des projets comme Independence Day ou Titanic aurait étaient produits par Carolco. Partagez vous ce constat ?

Julien Dupuy : En fait j’ose espérer qu’il y a un autre sous-texte là-dedans qui dit : « Imaginez tous les films qu’on aurait eu vu le fonctionnement de ces gens-là. Imaginez ce qu’aurait pu être Hollywood et imaginez ce que pourrait peut-être être Hollywood aujourdhui. »

À la vision de votre documentaire Carolco apparaissait comme une véritable anomalie dans le paysage Hollywoodien, qui n’a pas vraiment eu d’héritier. 

Julien Dupuy : Il y avait une question qu’on posait à tous les intervenants: « Est-ce qu’il y a un équivalent aujourd’hui à Carolco ? Est-ce que vous voyez même émerger potentiellement un équivalent à cette compagnie ? » Ils ont tous répondu la même chose. Il y avait deux noms qui venaient : A24 et Skydance Media. Ils disaient tous que le problème est que A24 reste quand même sur des mini productions, ils n’ont pas du tout la même ambition, il n’y a pas le côté ludique complètement fou et démesuré des productions Carolco. Skydance Media sont quant à eux, dans une norme et une lourdeur vis-à-vis de leurs productions qui reflète tous les travers de la production américaine actuelle.

Jérémy Fauchoux : Je suis assez d’accord avec ça. Je n’aime pas trop A24, je trouve que c’est trop hype, ça manque de cœur, et de fun. C’est quand même beaucoup de réalisateurs hype leurs films. Après je n’ai pas vu Backrooms, ça a l’air un peu sympa, ils ont été chercher un gamin de 20 ans pour ce projet. 

Julien Dupuy : Roland Emmerich nous a quand même parlé d’un exemple pertinent. Il a été le seul a évoquer la société de Thomas Tull, Legendary Pictures. Aujourd’hui cette compagnie a changé, je crois que Thomas Tull n’est plus là-bas. Mais je pense que pendant un petit moment, qui n’a donc pas duré bien longtemps, quand il produit la trilogie The Dark Knight de Nolan ou Pacific Rim, quoi qu’on pense de ces films, il y avait un petit feeling façon Carolco. Mais là où c’était différent, c’est qu’il s’était souvent acoquiné à des studios. Le truc avec Thomas Tull, c’est que t’avait un gars qui avait fait fortune dans la finance, qui était un gros geek, et qui s’était improvisé producteur avec des résultats qui étaient intéressants. Mais qui n’avait pas la connaissance « showman » de Vajna et Kassar. Ces deux là avaient vécus pleins de vies avant de devenir producteurs. C’était également des vendeurs, des showmen. Je pense que Thomas Tull n’avait pas ça. Ce n’était pas une personnalité publique à contrario de Mario Kassar. Je pense que la brèche dans laquelle Vajna et Kassar ce sont engouffrés et la même que celle de Francis Ford Coppola, avec le montage financier international et les préventes lui ayant permis de faire Apocalypse Now. Ce système n’existe plus, c’est ce que les intervenants nous ont tous expliqué. Lorsque Mario Kassar a retrouvé Andrew G. Vajna pour monter Terminator 3 : Le soulèvement des machines ils se sont pris de plein fouet les changements de l’industrie. Hollywood a tout noyauté et avec aujourd’hui le système des plateformes, c’est encore plus compliqué de voir se créer une alternative comme celle-ci. 

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? 

Jérémy Fauchoux : C’était un bonheur de faire ce film. On a rencontré plein de nos idoles, c’était trop bien de passer du temps avec Adrian Lyne, Costa-Gavras, Paul Verhoeven, Roland Emmerich, c’était super. J’avais déjà interviewé Steven E. de Souza pour mon documentaire La Guerre des écrans. Dès que tu passes un moment avec lui c’est génial. C’était vraiment un bonheur de rencontrer ces gens et de discuter avec eux. Avec Julien, on se connaît très bien, mais malgré les blagues qu’on se fait, c’est vraiment super d’avoir un collègue comme lui et de pouvoir travailler ensemble. Idem pour Louis Mathews, Thomas Cappeau, etc. Je revois Julien venir me proposer ce projet il y a plus de 10 ans, de pouvoir avoir enfin pu faire ce film, c’était un vrai bonheur. 

Julien Dupuy : Je suis d’accord avec Jérémy. En dehors des difficultés, ça a été quand même une une expérience géniale. Ce qui me fait hyper plaisir c’est de voir que ce documentaire suscite la curiosité. Je suis content de me dire, qu’on est pas tout seul à être intéressés par cette histoire-là. Elle méritait d’être racontée, c’était une idée pertinente et on a réussi à le faire. On a quand même quelques belles exclusivités, notamment sur Isobar, ainsi que des beaux moments de vie à la fois dans la joie et la tristesse. Ce sont des moments dont t’entends pas beaucoup parler dans le cinéma. C’est tellement noyauté. On parlait des finances, mais c’est la même chose au niveau de la promotion. Je suis donc hyper content d’avoir pu recueillir ces témoignages. Et puis évidemment je suis ravi en fait d’avoir travaillé avec ces gens-là. En dehors de toutes nos blagues, c’est des gens de grand talent. Que ce soit Jérémy, Louis, Thomas, ainsi que notre étalonneuse Chloé Raimon qui est incroyable. C’est super de faire des documentaires parce que c’est du travail d’équipe et j’adore ça. 

Quels sont vos futurs projets ?

Julien Dupuy : Je suis en développement d’autres documentaires et j’ai d’autres projets professionnels. Avec Trois Couleurs et MK2, je vais avoir des petites vidéos sur les effets spéciaux. Ce sont des petits Shorts que je fais tout seul malheureusement. Je préférerais avoir Jérémy et des monteurs pour m’aider. Ce n’est pas juste du making of, mais de la mise en perspective. Pour cette  première vidéo je mets en parallèle trois films qui ont à peu près un même effet spécial, mais pas tout à fait : Les Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger, La Maison du diable de Robert Wise et Shutter Island de Martin Scorsese. Je sais pas du tout si ça va marcher, mais je suis je suis content de faire ça. Et évidemment il y a toujours Capture Mag. 

Jérémy Fauchoux : J’ai un documentaire que je viens de finir sur les dialoguiste du cinéma français qui sera diffusé sur Paris Première, qui s’appelle Les Tontons auteurs. Je devrais également enchainer sur un documentaire pour France Télévisions. 

Propos recueillis et mis en forme par Yoan Orszulik

Carolco, un rêve hollywoodien sera visible sur Ciné + le 20 Juin, et bientôt disponible en vidéo chez Latelier dimages.

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