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Brimstone – Critique

Pour son premier film hors de son pays d’origine, le hollandais Martin Koolhoven n’y va pas de main morte. Avec Brimstone, il signe un neo-western brutal et sans concessions, extrême et violent, d’une noirceur outrancière, articulé autour du duel entre une femme incroyablement forte et un pasteur qui est un des bad guys les plus impressionnants vus au cinéma depuis des lustres. Ça ne plaira pas à tout le monde mais la proposition de cinéma est radicale.

Cela se sentait déjà avec le très beau Winter in Wartime. Martin Koolhoven était taillé pour mettre en scène un western. Et un western évidemment pas comme les autres, à l’image de toutes ces œuvres abordant l’univers de l’ouest américain à travers un regard d’étranger. Et plus encore, à l’image de ces westerns mis en scène par des réalisateurs européens, italiens bien sur, mais dans le cas du patrimoine génétique de Brimstone plus par des réalisateurs tels que l’anglais Daniel Barber (The Keeping Room) ou le danois Kristian Levring (The Salvation). Autant dire qu’il se dégage de Brimstone, et ce depuis son titre déjà plus qu’évocateur, une véritable singularité qui se confirmera tout au long des 2h30 que dure le film. 2h30 qui peuvent paraître un poil longuettes, avec quelques moments de flottement dans la narration, mais qui permettent à Martin Koolhoven de prendre son temps pour ne rien laisser de côté et traiter tous les aspects psychologiques de son récit extrêmement cruel. Et si le film peut paraître manquer de finesse parfois, dans sa façon de foncer tête baissée, c’est pour mieux utiliser son statut de « film de genre », voire même de film d’exploitation, pour dénoncer des déviances profondes de la société qu’il dépeint avec rage. A savoir les fondations de l’Amérique, mais assez logiquement par extension l’ensemble de notre société contemporaine. Ce n’est pas un hasard s’il place au centre de son récit une femme, dans un genre de cinéma certes passionnant mais majoritairement misogyne (à quelques exceptions près, parfois plus que notables, la place de la femme dans le western est soit au bordel soit à attendre et s’occuper de son mari et des enfants), et qu’il en fait une héroïne.

Il ne s’agit ni d’un effet de mode ni d’une provocation, mais de la pièce angulaire de tout le projet de Martin Koolhoven. Une approche frontale, sans fard ni limites, pour provoquer un électrochoc. On n’est pas si loin du cinéma de Paul Verhoeven à qui une certaine complaisance a toujours été reprochée. C’est évidemment un risque, car une telle façon d’aborder un sujet aussi grave que l’exploitation de la femme par l’homme en la montrant aussi crument provoque inévitablement une réaction de dégoût. Mais c’est tout à son honneur de ne pas se cacher et d’y aller franchement, car au bout du compte il ne fait aucun doute quant à la position morale adoptée par le réalisateur : Brimstone est une charge violente et extrêmement brutale contre le patriarcat. Une charge qui prend la forme d’un western aux forts accents de série B horrifique et de cinéma fantastique. Pour cela, il n’épargne rien au spectateur. Martin Koolhoven structure son film en quatre chapitres intitulés selon des parties de la Bible (Revelation, Exodus, Genesis et Retribution). Quand le titre s’efface au tout début, il laisse la place à une croix. Chaque chapitre s’achève dans une partition élégiaque de Junkie XL. Le message est clair. Au-delà même de son contenu, dans sa construction et dans son traitement, Brimstone aborde le thème de la domination masculine et de l’esclavage de la femme par l’homme via le spectre de la religion. Là encore, le traitement peut manquer de finesse mais jamais de puissance. Il est question d’asservissement autour d’un personnage de pasteur qui représente le Diable fait homme. Une figure presque surnaturelle (il semble impossible à tuer) qui n’est autre qu’une représentation extrême de l’intégrisme religieux dans ce qu’il a de plus dangereux, de plus déraisonnable, de plus fou. Cette figure du mal absolu, pour laquelle Guy Pearce livre une de ses prestations les plus habitées, est un monstre. Et face à cette créature sinistre, capable des pires atrocités au nom d’un Dieu qu’il est le seul à entendre, se dresse l’incroyable Liz, incarnée par Dakota Fanning sans son plus beau rôle à ce jour. Une femme capable de se battre contre le mal, prête à tous les sacrifices pour échapper à un terrible destin. Un rôle qui a demandé un sacré courage à l’actrice car le personnage va passer par à peu près toutes les horreurs possibles, et ce depuis sa plus tendre enfance, le récit s’étalant sur une large plage temporelle. Martin Koolhoven cherche à faire ressentir au spectateur autant la terreur que va vivre ce personnage que la douleur qu’elle va ressentir, aussi bien physique que spirituelle. Mais également sa force et sa volonté d’inculquer cette puissance à sa fille. Il y a ainsi, dans toute cette horreur que dépeint le film sans le moindre voile, quelque chose de très beau qui s’en dégage. Une forme d’espoir, un peu cruel à la vision des sacrifices qu’il implique, mais bel et bien réel.

Et ce avec toujours en background ce personnage du pasteur, digne héritier de monstres de cinéma tels que ceux de La Nuit du chasseur, Terminator ou No Country for Old Men. Et autour de ce personnage le sang éclabousse les murs. Brimstone est un film aussi noir que violent, avec des séquences de torture frontales, à la limite du supportable et souvent très gores (le pauvre type qui meurt avec ses intestins autour du cou, c’est quelque chose). Cette outrance graphique traduit à merveille la rage qui anime le film, celle d’un réalisateur qui se fait porte-parole de femmes réduites au silence par la folie des hommes (littéralement, le personnage de Liz étant muet, là encore avec à la clef une séquence particulièrement éprouvante, tout comme celui de sa mère dont la parole sera bridée par un masque en métal) et une interprétation sadique des textes religieux. Le parallèle avec certains abus de notre société contemporaine est également assez limpide et montre brutalement que si les méthodes peuvent paraître moins cruelles, le résultat l’est tout autant. Violences, viols, humiliations, mutilations… Martin Koolhoven n’épargne absolument rien au spectateur, ce qui finit par bâtir un film hybride entre une grammaire cinématographique assez classique et respectueuse des codes du western et éléments directement venus d’un cinéma bis et décomplexé. Ce qui peut déstabiliser, voire agacer, s’avère pourtant être une forme de courage d’aller au bout d’un discours très vindicatif. Une façon de provoquer un électrochoc par une posture extrême au possible. Il sera par ailleurs bien difficile de faire un quelconque procès en complaisance envers les comportements sadiques faits au femmes au réalisateur tant il traite la chose de façon à provoquer du dégoût. Envers tous ces hommes qui sont d’une façon ou d’une autre des ordures (même quand ils veulent se racheter une conscience avec un comportement héroïque), tandis que les femmes qui habitent ce film lui apportent de la vie, une âme et des valeurs incroyablement belles. En résulte un film assez déstabilisant de par ses choix radicaux, sa durée excessive, la beauté de ses images contrastant avec l’horreur qu’il dépeint. Brimstone est un pur neo-western, une œuvre hybride et brutale portée par une bande d’acteurs incroyables, même s’ils n’apparaissent parfois que trop peu, comme la bouleversante Carice van Houten. La douleur et la colère qui en émanent en font un véritable uppercut.

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