Retour sur la 3ème édition du Festival Allers-Retours

Depuis quelques temps le cinéma asiatique semble connaitre un regain d’intérêt en France comme en témoigne l’apparition de nombreux évènements et festivals. L’occasion de revenir sur la 3ème édition du Festival Allers- Retours dédié au cinéma d’auteur chinois contemporain, qui se tient du 24 Janvier au 4 Février 2020, et sur une partie de sa programmation, passionnante à plus d’un titre.

Pour sa 3ème édition, le Festival Allers-Retours s’agrandit de nouveau. Si la première édition en 2018 se déroulait sur 3 jours, et la seconde sur 5, c’est désormais sur 12 jours qu’a lieu cet événement. Les projections et rencontres ont désormais lieu au Musée Guimet des arts asiatiques, ainsi qu’au studio des Ursulines qui accueillait les précédentes éditions. Un changement de paradigme qui témoigne de l’importance prise par ce rendez-vous. L’occasion pour un public animé par la même passion de découvrir un cinéma qui, à quelques exceptions prés, reste encore très mal distribué en France et souffre de nombreux aprioris. «Nous souhaitons modifier l’image que se fait encore une large du public d’un cinéma hermétique, difficile et élitiste. Le but même de notre festival est de le faire découvrir au plus grand nombre en montrant sa grande diversité de genres et de sujets. Nous voulons ouvrir une fenêtre sur ce cinéma pour le public français, susciter des questions plutôt que de conforter chacun dans sa vision des choses, et amener un échange. » rappelle l’équipe du festival dans son guide. Cette année la sélection comprend 11 films, dont 3 documentaires, ainsi que 5 courts métrages. Les projections sont l’occasion pour les cinéastes d’échanger avec le public via Webcam, afin de mieux comprendre les oeuvres de façon plus conviviale.

Pour inaugurer cette 3ème édition, l’équipe d’Allers-Retours s’est tournée vers Saturday Fiction, nouveau long métrage de Lou Ye, qui à l’instar de Jia Zhangke ou Yuan Zhang fait partie des cinéastes dits de la sixième génération. La vieille de l’attaque de Pearl Harbor Yu Jin, une célèbre actrice, est de retour à Shanghai pour participer à Saturday Fiction, une pièce de théâtre mise en images par son ancien mari. Le tout sur fond de conflit sino japonais, où se mêlent également les alliés. Comme on peut le deviner, Saturday Fiction est avant tout un hommage au film noir et d’espionnage d’antan. Si la direction artistique, particulièrement soignée, et la photographie en noir et blanc, évitent l’écueil du pastiche, c’est surtout le scénario écrit par Ma Yingli, déjà à l’oeuvre sur Une jeunesse chinoise, qui s’avère être l’atout du majeur du long métrage. Le cadre « old school » de l’oeuvre étant l’occasion de s’éloigner des canons narratifs contemporains, pour renouer avec un récit centré sur l’immersion et l’efficacité, en utilisant astucieusement des éléments galvaudés comme le fusil de Tchekhov ou le Mc Guffin et la scénographie pour honorer les codes du genre : faux semblants, trio amoureux, monde du spectacle qui devient un refuge en temps de guerre… . menant à un climax où se télescopent les différents enjeux, tandis que la conclusion forme une boucle avec le début du métrage. Une profession de foi artisanale, pour ne pas dire anachronique, qui permet au cinéaste de livrer une oeuvre attachante tout en écornant subtilement l’image glamour de Gong Li, et en offrant à Mark Chao, le jeune Detective Dee de Tsui Hark, un rôle dramatique à contre emploi.

Changement de registre, avec Fish Park, premier long métrage de Chai Xiaoyu, dans lequel un trentenaire élevé par son oncle passe son temps à observer les poissons de son aquarium et les fourmis sur un chantier de démolition, jusqu’au jour où l’un de ses amis débarque avec sa petite amie. À l’origine Chai avait imaginé 3 ans plus tôt un road movie, mais vu le budget requis, il préféra réécrire l’histoire afin de rendre le tout économiquement faisable. Tourné avec une partie de sa famille et ses amis, seulement 7 à 8 personnes présentes sur le plateau, et fortement influencé par le cinéma français, notamment Jean-Luc Godard, Fish Park se veut avant tout le ressenti de son cinéaste sur la démolition de son ancien lieu de vie et de ses recherches amicales et sentimentales. Le principal souci du long métrage étant la dichotomie entre la fond et la forme. Si l’utilisation d’une caméra à l’épaule permet d’accentuer l’approche documentaire voulue par le réalisateur, le montage peine à jouer sur un rythme qui permettrait de mieux ressentir visuellement le propos. De par son sujet, Fish Park s’inscrit dans la lignée d’oeuvres comme Passage par le futur de Li Ruijun, dans lequel une jeune génération hantée par l’idée de voir son passé disparaitre, fait part de son inquiétude quant au futur du pays. Un propos sociétal où des quartiers à l’abandon côtoient des immeubles ultra modernes dans les mégapoles chinoises. Une vision pessimiste que cerne parfaitement Chai en mettant l’accent sur des personnages secondaires que rencontre le protagoniste principal.

Balloon, également sélectionné à la dernière Mostra de Venise, est le nouveau film du cinéaste d’origine tibétaine Pema Tseden. Ce dernier s’est basé sur sa propre nouvelle, Je voudrais avoir un petit frère, dans lequel un petit garçon trouvait des préservatifs et qu’il a retravaillé de nombreuses fois, en rajoutant une histoire d’amour avec une nonne. Dans les années 90 une famille d’éleveurs tibétains doit faire un choix cornélien durant la politique de contrôle de natalité Chinoise. Si le sujet semble présager un drame sordide, Tseden opte pour un traitement radicalement opposé, misant sur une ambiance douce amère et chaleureuse, épousant régulièrement le point de vue de deux enfants et de l’épouse de l’éleveur. En résulte une oeuvre iconoclaste, tantôt grivoise, tantôt spirituelle, ne versant jamais dans la lourdeur symbolique, et faisant la part belle à des idées aussi simples qu’évocatrices, notamment sur la couleur des ballons. Des qualités qui doivent beaucoup à la photographie de Songye Lu, collaborateur du cinéaste depuis trois films et dont le travail sur les clairs obscurs et les couleurs contraste avec le cadre naturaliste de l’ensemble. Si le cinéaste fait preuve de subversion, notamment en montrant son héroïne fuir la domination masculine et l’emprise chinoise, jamais il ne se montre condescendant à l’égard des personnages filmés avec beaucoup d’humanité, tout en laissant le choix au spectateur d’interpréter librement les derniers instants du métrage. Balloon apparait comme une réussite miraculeuse ayant évité de nombreux pièges.

Déjà présenté lors du Festival des 3 Continents de Nantes, Present.Perfect., est un documentaire de Zhu Shengze, déjà auteure de deux autres oeuvres, Out of Focus et You yi nian, centré sur les affres de la société chinoise. Pour ce troisième essai, ayant remporté le Tigre d’Or au Festival International du Film de Rotterdam, la réalisatrice s’intéresse au streaming en direct. À partir de 800 heures de rush, ramenées à une durée de 2h, Shengze dresse le portrait de marginaux de la société chinoise. Si le documentaire se montre sarcastique quand il s’agit de présenter un aspirant pop star dans les rues, où lorsque les grues ne peuvent réussir leurs manoeuvres sur des immeubles dernier cri, la réalisatrice montre également un point de vue introspectif dans sa description de personnes tentant tant bien que mal de faire leur chemin, en essayant de joindre les deux bouts, et qui utilisent le live streaming pour leurs doutes et leur envie de se rapprocher d’autrui. Bien qu’étant différent de Fish Park, Present.Perfect. aborde des thématiques similaires sur la société chinoise contemporaine et son futur incertain.

Retour à la fiction avec A Dog Barking at the Moon, 1er long métrage de la réalisatrice Xiang Zi. Une coproduction indépendante sino espagnole tournée en 18 jours à Pékin, alors que la réalisatrice était enceinte de 4 mois de son deuxième enfant. Bien que lauréat du prix spécial du jury « Teddy Award » lors du dernier Festival International du Film de Berlin, le film n’a toujours pas eu d’autorisation de sortie en Chine, conduisant la réalisatrice à mettre à son film en ligne sur Vimeo. À partir d’un schéma galvaudé, une jeune femme enceinte retourne avec son mari américain voir ses parents en Chine, et découvre que son père trompait sa femme avec un amant, Xiang Zi parvient à livrer une oeuvre iconoclaste dynamitant de l’intérieur un drame familial, en entremêlant harmonieusement trois lignes temporelles : passé, présent et moments surréalistes. Ces derniers prennent appui sur un réseau de personnages qui font écho à leurs doubles d’autrefois. L’occasion pour la réalisatrice de livrer des passages tantôt émouvants, lorsque la mère se remémore sa jeunesse, tantôt sarcastiques, lorsque cette dernière est aux prises avec un gourou, au point que le film est avant tout un mélodrame situé dans l’esprit de ses protagonistes. Le final allant jusqu’à convoquer ouvertement l’oeuvre de Satoshi Kon et ses kaléidoscopes mémoriels utilisés à des fins émotionnelles. L’autre atout majeur réside dans la production value, qui parvient à maximiser chaque élément présent à l’écran, tout en misant sur une utilisation astucieuse de la symétrie, pour mieux cerner l’évolution des rapports entre les personnages. Tandis qu’une scène de repas est propice à une succession de gros plans savamment pensés sur les mains et les gestes, nous faisant comprendre intuitivement les tenants et aboutissant de l’intrigue sans jamais avoir recourt aux visages de la famille. A Dog Barking at the Moon regorge d’idées astucieuses faisant toujours sens avec le récit. Le film apparait comme une oeuvre attachante, ainsi qu’un 1er long métrage prometteur pour sa réalisatrice.

En dehors des films, l’un des évènements du festival était la table ronde, retransmise sur Facebook, sur les tendances du cinéma chinois actuel. Marie-Pierre Duhamel, Brigitte Duzan, Jean-Michel Frodon, et Xiang Zi ont répondu présents à cette conférence, tandis que le critique de cinéma Wang Muyan faisait office de modérateur. L’occasion d’évoquer l’émergence de nouvelles petites boites de production indépendantes ayant permis à de jeunes cinéastes, parfois sans lien avec le monde du cinéma, de se lancer dans leurs 1ers longs métrages. Parmi les autres sujets abordés, la diversité géographique du cinéma chinois, les problèmes de diffusion du cinéma indépendant face aux blockbusters locaux et américains qui occupent plus de 70% du marché, le développement d’une nouvelle cinéphilie… . Il en ressort un cinéma en pleine mutation, dont les enjeux rejoignent sur certains leurs homologues étrangers.

Une bonne manière de prolonger les échanges promus par ce festival dont la programmation éclectique et à la mesure de la passion communicative procurée par son équipe. On ne peut que lui souhaiter de s’agrandir et de perdurer longtemps.

Remerciements à toute l’équipe du festival Allers-Retours pour son accueil chaleureux.

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