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Zack Snyder’s Justice League – Critique

Événement cinématographique majeur de l’année 2021, aux côtés du Dune de Denis Villeneuve, la sortie du Snyder Cut de Justice League sur HBO Max et diverses plateformes, est l’occasion de constater l’échec d’un projet à la base calamiteux, pensé en dépit du bon sens par un cinéaste à l’approche singulière mais problématique sur de nombreux aspects, et que les retours dithyrambiques ne sauraient excuser. Explications. 

La sortie du Snyder Cut fait figure de triste exception dans le paysage cinématographique actuel. Une exception d’autant plus importante que le nouveau système des majors a engendré un changement de paradigme irréversible, où de nombreux cinéastes peinent à concrétiser d’ambitieux projets et susciter un véritable engouement populaire, les obligeant à se rabattre sur des plateformes et des univers franchisés pour sauver leur carrière. Dans ce contexte, le succès de la campagne #ReleaseTheSnyderCut démontre que des artistes peuvent encore gagner la bataille de l’intégrité artistique contre vents et marées. Bien que la démarche force le respect, d’autant plus que cette nouvelle version est dédiée à la défunte fille du cinéaste, le résultat final confirme l’incapacité de Zack Snyder à livrer une oeuvre construite avec un minimum d’intelligence. Débarrassé des apports humoristiques de Joss Whedon et souhaitant renouer avec l’approche sombre de Batman v Superman : L’aube de la justice, le Snyder Cut de Justice League ne change guère son récit d’origine centré sur la création d’une équipe de super héros et son affrontement avec Steppenwolf. Le film s’avère certes plus compréhensible, mais garde la quasi totalité des défauts ayant fait bondir la critique et le public en 2017. Malgré sa durée conséquente de 4 heures, il s’agit toujours d’une histoire de cubes pensés comme de grossiers MacGuffins faisant le lien entre les différents univers dans lesquels évoluent nos protagonistes. Un constat d’autant plus embarrassant que le film passe les 3/4 de son récit, quasiment trois heures, à raconter laborieusement la formation de son équipe, au point de n’être qu’un interminable 1er acte faisant fi de toute concision narrative.

Une négation de la dramaturgie qui vient dénaturer dangereusement une structure héritée des 7 Samouraïs et la réflexion humaniste qui en découle. À contrario de divers cinéastes (Sturges, Furuhata, McTiernan, Jackson, Hark) Zack Snyder ne conserve du chef d’oeuvre intemporel d’Akira Kurosawa que le concept de base, refusant toute considération sur l’héroïsme désintéressé, l’altruisme et l’émulation collective entre le groupe de mercenaires et la population qu’ils sont censés secourir. La rencontre entre Bruce Wayne et Aquaman, par exemple, s’amuse à retourner explicitement les prémices de la portée symbolique du film japonais de 1954. Un constat qui se poursuivra durant le reste du métrage, au point que Snyder présente ses personnages comme des dieux arrogants que l’humanité se doit de respecter si elle veut espérer être sauvée. Une symbolique qui va gangrener les autres membres de la Justice League. Wonder Woman tue du bad guy sans sommation, Batman fait l’étalage de sa richesse et de son armement dernier cri, tandis que Cyborg règne sur le virtuel sans que son créateur ne se soit posé la question d’un tel pouvoir. Quant à Martian Manhunter, il se contente d’espionner Lois Lane. Grand admirateur de la philosophe Ayn Rand, le réalisateur veut renouer avec la dimension objectiviste qui imprègne le mythe du super héros, appliquant frontalement et sans aucun recul cette vision unilatérale et belliciste. Le plus triste exemple étant Superman réduit à un personnage secondaire qui ne trouve grâce aux yeux du cinéaste qu’à partir du moment où ce dernier enfile son costume noir, synonyme de noirceur, après une longue scène de bagarre dont la portée symbolique fait écho au ridicule « Martha » du film précédent. Le dernier fils de Krypton n’a définitivement plus rien à voir avec le symbole d’espoir, plus proche de l’objecteur de conscience, luttant contre les inégalités sociales à la lisière du pacifisme qu’il incarnait chez Jerry Siegel et Joe Shuster. Il est réduit à un dieu détruisant tout sur son passage sans se soucier du sort de ses semblables.

On touche au coeur du problème, évoluant dans un cercle restreint où l’humanité est totalement absente des enjeux thématiques, la Justice League, à l’instar des Avengers, n’est rien d’autre qu’une réunion de dieux coupés du monde. Le tout à base d’énièmes conflits familiaux centrés sur les pères et mères, dans des dialogues pompeux dénués de toute véracité émotionnelle, au point de n’être que des tracts marketing, annihilant de facto toute immersion. Il en est de même pour Steppenwolf qui cherche avant tout a redorer son blason auprès de Darkseid, et à montrer sa surpuissance en beuglant comme un méchant de cartoon des années 90. La dynamique de groupe qui devrait être au coeur du film se limite à une application scolaire durant les scènes d’action, portée par un casting insipide et des seconds rôles prestigieux qui semblent se demander ce qu’ils font là. Le comble étant atteint lors du long épilogue nous gratifiant d’un Lex Luthor en ersatz ridicule de Blofeld, tandis que le « Nightmare » est l’occasion de retrouver l’horripilant Joker de Suicide Squad. Afin de se démarquer de la concurrence le cinéaste se contente de rajouter quelques effets gores, comme il l’avait fait jadis sur Watchmen, pour montrer son approche adulte du genre. Une note d’intention stupide et infantile qui trouve son paroxysme dans le traitement visuel de l’ensemble. Ancien étudiant des beaux arts et féru d’art pompier, Zack Snyder a toujours souhaité retranscrire cette passion picturale en l’associant à son passif dans la publicité et le vidéo clip. Une approche qui a pu faire illusion auprès de certains comme en témoignent les kitschissimes 300 et Watchmen. Ces deux longs métrages montraient déjà les limites du réalisateur, préférant utiliser abusivement le ralenti et le sound design afin de créer un effet de contemplation immédiat, censé retranscrire le trait figé et ultra détaillé de son courant pictural préféré. Une approche qui connut un tournant avec Sucker Punch où le réalisateur misait d’avantage sur la scénographie, en la surchargeant d’éléments disparates nuisant à la lisibilité de l’action. Un traitement qui empirera lorsqu’il s’attaquera à Superman et dont Justice League est le point culminant. Les scènes d’action sont illisibles, appuyées par un format 1:33 qui n’apporte aucune plus value, une photographie terne, l’atroce musique de Junkie XL, jouant la carte de la démesure bourrine la plus éculée qui soit, et les sempiternels ralentis qui n’ont aucun sens autre qu’esthétique.

À l’instar de Sucker Punch, son embarrassante tentative d’émuler le mélange des genres à l’oeuvre chez les Wachowski, Edgar Wright et de nombreux artistes japonais, Justice League démontre à nouveau l’incapacité du cinéaste à comprendre et mettre en perspective ses influences. Citant de nouveau ses idoles John Milius et John Boorman, en reprenant certains plans iconiques de Conan le barbare et Excalibur, Snyder profite de l’arc narratif de Cyborg pour faire un décalque grossier de Robocop et du cinéma de James Cameron, comme en témoigne la présence de Joe Morton dans un rôle similaire à celui qu’il tenait dans Terminator 2 : Le jugement dernier. Tandis que le flashback narrant la bataille contre Darkseid est un décalque du prologue de La communauté de l’anneau, avec des guerriers bodybuildés menés par un simili Leonidas. Le comble étant atteint par la citation embarrassante envers Andreï Tarkovski en début de métrage. Une citation prestigieuse, qui couplée à l’approche picturale du cinéaste suffira pour certains à valider définitivement Zack Snyder comme esthète de bon goût, doublé d’une vision noble de l’art. Il résulte de Justice League une oeuvre d’une rare laideur, victime de sa recherche permanente du beau, au détriment du juste, au point de n’être qu’une succession de packshots dépourvue de tout enjeu scénographique et narratif, dont le summum de la stupidité est atteint avec le Flash. Du fait de son pouvoir il est un personnage très cinégénique, offrant de larges possibilités visuelles quant à la représentation de la vitesse sur grand écran. Le réalisateur le réduit à l’état de sidekick comique, se contentant de filmer sa vitesse au ralenti, allant jusqu’a reprendre dans le climax une idée liée à l’espace temps qui semble sortie du Justice League avorté de George Miller, donnant lieu à une véritable bouillie à l’écran. Cependant le pire reste cette séquence totalement « autre » où lors de son premier sauvetage, le cinéaste profite des pouvoirs de Barry Allen pour filmer longuement des saucisses au ralenti sur fond de Song to the Siren. Une scène qui se voudrait poétique mais qui finit d’appuyer la beauferie et l’inconscience d’un réalisateur incapable de prendre du recul sur ce qu’il filme, et plus globalement de raconter une histoire avec des images. 

Summary
Malgré la sincérité et la détermination de son cinéaste, Justice League est définitivement l’oeuvre d’un auteur ayant les yeux plus gros que le ventre. Une boursouflure doublée d’une catastrophe artistique sans précédent dans l’histoire du cinéma contemporain, qui à l’instar du Joker de Todd Philipps ne mérite aucunement les éloges à son égard. Une oeuvre somme mais pas dans le bon sens du terme, qui à l’instar des récentes tentatives science-fictionnelles de Denis Villeneuve, s’avère être au service d’un plaisir esthétique égotique vide de sens, dont la validité ne repose que sur des critères artistiques caricaturaux. Il serait important de rappeler qu’être un auteur avec un style reconnaissable n’est pas forcément synonyme de réussite artistique. À méditer.
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