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Tokyo Tribe – Critique

En augmentant ainsi son rythme de production (au moins 6 longs métrages sur l’année 2015), Sion Sono ne pouvait pas maintenir son niveau d’excellence. Cependant, si Tokyo Tribe déçoit quelque peu en comparaison avec les grands films de l’auteur, il constitue une sorte d’exercice de style souvent brillant, extrême, vulgaire, détonnant et droit dans ses bottes.

Comme beaucoup de ses compatriotes, Sion Sono se voit confier des adaptations de mangas. Cela donne lieu à des œuvres parfois impersonnelles, mais pouvant s’inscrire parfaitement dans l’œuvre des réalisateurs. Avec Tokyo Tribe, un problème de taille se pose. Le film possède à peu près tous les attributs visuels d’un film de Sion Sono, véritable signature aujourd’hui très reconnaissable. Mais dans son propos, plus que vague, il est bien difficile de retrouver les thèmes fétiches de l’auteur, de l’explosion des valeurs traditionnelles japonaises au poids des croyances. Prédomine donc la sensation d’assister à un spectacle fort intéressant, en terme de proposition cinématographique, mais plutôt détaché de l’œuvre de son auteur, bien qu’il en possède tous les signes extérieurs.

Cependant, il y a peut-être un point sur lequel Tokyo Tribe rejoint véritablement l’œuvre de Sion Sono, c’est dans sa description méthodique de la mécanique menant au chaos. Et ce même si l’univers dépeint par le film n’est pas vraiment paisible au commencement. En adaptant le manga Tokyo Tribe 2 de Santa Inoue, Sion Sono met en scène un Tokyo fictionnel contrôlé par d’innombrables gangs, chacun contrôlant son territoire. Une ville à l’organisation criminelle plus que branlante et qui va inévitablement exploser dans un processus de conquête. Un univers pas si éloigné des Guerriers de la nuit de Walter Hill, dans lequel la ville de New York tombait également sous le contrôle de gangs aux signatures visuelles fortes. Sauf que Tokyo Tribe, et c’est là son grand atout, prend la forme d’une comédie musicale. Un exercice délicat, comme l’avait tenté Takashi Miike il y a quelques années avec son excellent et inédit chez nous For Love’s Sake. Sauf que Sion Sono joue une carte encore plus audacieuse, celle de la comédie musicale hip hop. La quasi totalité des dialogues sont ainsi des lyrics étonnamment fluides et mélodieux, balancés à l’écran par des acteurs très à l’aise ou des stars du hip hop.

Au casting, dans le rôle de Kai, on trouve d’ailleurs le rappeur Young Dais, membre du groupe North Coast Bad Boyz. La bande son signée B.C.D.M.G. tient évidemment un rôle essentiel dans la réussite que peut représenter Tokyo Tribe, dans la mesure où elle devient rapidement le seul vecteur narratif, faisant le lien entre des séquences qui semblent parfois partir dans tous les sens. C’est un parti-pris, un risque tout à fait calculé par le réalisateur qui souhaitait réaliser une sorte de gigantesque clip de hip hop constitué de séquences presque autonomes. C’est parfois maladroit, instable, mais c’est tout à son honneur de ne jamais oublier son concept et de s’appliquer afin d’en tirer quelque chose d’assez jubilatoire.

Autre pari hautement risqué, celui de limiter l’intrigue proprement dite à la seconde moitié du film. Tout ce qui précède tient d’une multitude de scènes d’exposition, les personnages peuplant cette ville de Tokyo étant particulièrement nombreux. Une intrigue par ailleurs extrêmement fine, dans laquelle la fille d’une sorte de grand maître spirituel vient mettre le feu aux poudres dans cette cité, déclenchant une guerre des gangs assez surréaliste, avec des tanks, un roi qui passe son temps à toucher un godemichet, un gamin qui crochète une serrure avec des mouvements de break, un petit soldat sanguinaire obsédé par la taille de son sexe, un nombre sidérant de gros plans sur des petites culottes, un guerrier black invincible… en bref, des excès dans tous les sens, dans la vulgarité, le machisme et le mauvais goût comme dans l’action et la folie douce qui habite le film. Comme tout ce qui est excessif, cela peut lasser, mais le rythme de la chose est tellement bien tenu que Sion Sono parvient à faire avaler la pilule. Et s’il finit par prôner l’union dans un bel élan de fusion entre les peuples pour lutter contre l’oppresseur tyrannique, il faut bien avouer que le message de Tokyo Tribe ne va pas bien loin, là où le réalisateur a l’habitude de proposer de vastes pistes de réflexion.

Film de tous les excès, Tokyo Tribe bénéficie également d’un sens de la mise en scène assez fou chez Sion Sono. Là encore, l’excès est de mise, au moins autant que l’inventivité. Une inventivité qui se traduit autant par la mise en scène pure et un découpage audacieux que par une direction artistique complètement folle, sans doute la plus foisonnante chez le réalisateur depuis Strange Circus. Côté mise en scène, les excès se situent notamment dans l’utilisation massive du plan séquence, avec quelques beaux morceaux de bravoure dont le plan inaugural qui semble interminable et défie l’impossible en terme de logistique. Tokyo Tribe est donc un pur exercice de style, n’ayant pas grand chose à raconter mais carrément électrisant, et ponctué de visions surréalistes extrêmement fortes, à l’image de cette pièce très kubrickienne où les meubles sont en réalité des êtres humains peints en blanc. C’est assez fou, mais cela représente surtout une forme de récréation pour Sion Sono.

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