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The Longest Nite – Critique

Grand polar post-rétrocession, The Longest Nite est un véritable cas d’école dans « l’oeuvre » de Johnnie To, qui n’en est officiellement que le producteur. Transpirant la Milky Way à chaque plan, ce second long métrage signé Patrick Yau plonge dans une nuit infernale à Macao, avec deux des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma HK. Et cette merveille se paye une nouvelle jeunesse grâce à Spectrum Films.

En 1996, à l’aube de rétrocession de Hong Kong à la Chine, Johnnie To et son compère Wai Ka Fai, forts d’une expérience dans l’écriture et la mise en scène d’une bonne quinzaine d’années, décident de fonder leur propre société de production. La Milky Way Image. L’idée est de s’octroyer une liberté créatrice totale et de rompre avec les tendances d’un genre que Johnnie To affectionne plus que tout mais qu’il considère désuet par bien des aspects : le polar. Dans sa ligne de mire, clairement, les polars façon heroic bloodshed à la John Woo, trop chorégraphiés et lyriques à son goût. Rien d’étonnant de la part de celui qui réalisa le très noir The Big Heat pour le compte de la Film Workshop de Tsui Hark à ses débuts. Son obsession pour les gangsters n’a d’égale que la radicalité de sa vision cinématographique, flamboyante mais dans une forme de retenue et dans un désir de « réalisme ». Les débuts de la Milky Way sont difficiles. Les budgets sont minuscules et pendant les deux premières années, Johnnie To dont la réputation commerciale est déjà établie, choisit de confier les différents projets de la société à ses poulains. Wai Ka Fai évidemment, mais également ses deux assistants, Patrick Leung et Patrick Yau. Les deux se retrouvent à mettre en scène des films qui tranchent franchement avec la production locale, Beyond Hypothermia et The Odd One Dies. Mais il apparait assez clairement, et l’intéressé le confirmera ensuite, que ces deux productions portent la signature de Johnnie To dans leur mise en scène. A l’époque incapable de s’en tenir au rôle de producteur, le nouveau mogul a rapidement repris la main sur ces projets tout en laissant les crédits de réalisateur à ses protégés. Patrick Leung quitte rapidement le navire, tandis que Patrick Yau se la fera faire à l’envers deux fois de plus, avec The Longest Nite et Expect the Unexpected, avant de lui aussi quitter la maison. Il convient donc de bien garder en tête que ce The Longest Nite est avant toute chose un film de Johnnie To. C’est également un film né dans une époque assez trouble car tourné juste après la rétrocession de Hong Kong à la Chine, avec la majeure partie de l’action située et tournée à Macao, qui allait également revenir dans le giron chinois une à deux années plus tard. On peut ajouter à cela que la production du film a pris place en plein dans la crise économique ayant frappé l’Asie à l’époque, générant un chaos à peu près général.

Ces éléments de gestation concourent à créer l’ambiance fiévreuse qui émane de The Longest Nite. Sur un postulat assez simple, celui d’un flic ripou cherchant à désamorcer la rumeur d’un contrat mis sur la tête d’un gangster local par son concurrent, le film va broder une intrigue complètement alambiquée digne des plus grandes manipulations du thriller paranoïaque. Ainsi, le personnage de Sam, rapidement montré comme celui qui a le contrôle sur à peu près tout, tant il se permet des excès, va peu à peu basculer vers le rôle de marionnette. Les évènements se succédant pour lui faire justement perdre tout contrôle et en faire le pantin d’une puissance supérieure. De là à voir dans cette guerre intestine, dont les ficelles semblent tirées par un vieux boss des triades, un parallèle avec la situation des ex-colonies britanniques et portugaises, il n’y a qu’un pas. Toutefois, outre une éventuelle interprétation politique, qui participerait également à l’utilisation d’un porte-nom pour Johnnie To qui se protégerait ainsi, The Longest Nite est avant tout un polar manipulateur pur et dur. Doublé d’un des plus beaux duels dont a accouché le cinéma des années 90. L’ensemble du film, y compris sa narration, est imbibé par le chaos. Ainsi, comme pour nombre de polars HK, c’est un peu le bordel parfois, et le recours au procédé de deus ex machina est fréquent pour relancer l’intrigue. Cependant, les scénaristes Yau Nai-hoi et Szeto Kam-yuen, purs produits de la Milky Way, ont réussi à pondre un twist dans le dernier acte qui vient miraculeusement recoller toutes les pièces du puzzle. Ainsi, en apparence un brin bordélique, l’écriture s’avère assez brillante. Le récit est ramassé, avec une durée d’à peu près 1h20, et se déroule intégralement sur une nuit. Exception faite de l’introduction des personnages principaux. Autant dire que dans ces conditions, le film va à l’essentiel et ne s’embarrasse pas d’éléments futiles. Il se permet d’ailleurs assez peu d’humour, exception faite de la séquence du vomi assez surréaliste, et qui met en scène une Maggie Shiu extrêmement malmenée tout le long du film.

A ce sujet, The Longest Nite est absolument redoutable dans sa violence. Aucune concession n’est faite sur ce sujet, à tel point qu’on fait parfois plus que flirter avec les excès des films type Cat III. Torture, tentative d’énucléation, décapitation, arrachage d’ongle… il y a de quoi faire. Cette violence émane essentiellement du personnage de Sam, interprété par Tony Leung Chiu-wai. Bien que graphique et omniprésente, elle n’est en rien gratuite mais illustre la spirale dans laquelle le personnage finit par se perdre. Cette nuit représente pour lui un juge de paix, la conséquence ultime d’une vie à accumuler les mauvais choix. Le karma a toujours eu une place de choix chez Johnnie To, ouvertement ou non, et The Longest Nite en est une nouvelle illustration. Et ceci à travers un duel qui reste encore aujourd’hui un des plus beaux du cinéma HK. Tout le film s’articule autour de cette confrontation entre Sam et Tony, interprété par Lau Ching Wan. Un affrontement digne d’un western, avec des rencontres fortuites et/ou programmées menant vers un inévitable duel final. L’environnement urbain joue un rôle essentiel dans cette confrontation, passant de l’espace ouvert d’une rue à celui confiné d’une cellule de détention, pour s’achever dans un lieu clos surréaliste dans lequel la multiplication de miroirs transforme un lieu immense en quelque chose d’emprisonnant au plus près des personnages. De même que la nuit qui s’installe de plus en plus et la météo qui court vers un véritable déluge pour conclure.

Tout est construit pour aboutir à une forme d’épure en partant d’un chaos véritable. Le nombre de personnages se réduit peu à peu au fur et à mesure que l’ensemble des cartes sont dévoilées sur la table, jusqu’à ce fameux duel final donc, où même les deux personnages ne semblent en faire plus qu’un. Lequel survivra à l’autre n’a finalement que peu d’importance tant ce cadre de Macao représente une terre de damnés, le seul personnage majeur s’en sortant n’y mettant pas un seul pied et n’apparaissant qu’en plein jour. Pour en arriver là, Patrick Yau et Johnnie To articulent le film autour de scènes impactantes plutôt que sur un fil narratif classique. Plusieurs sont inoubliables et se sont imposées comme parmi les plus fortes de toute l’histoire du polar HK. On pense à cette virée en bagnole avec Tony et un autre flic ripou, quand le premier conduit à toute vitesse en pleine ville, éclate le pare-brise avec sa tête et finit par lâcher ses deux mains du volant. Difficile de trouver mieux pour illustrer le jusqu’auboutisme d’un personnage pour qui sa propre vie n’a aucune valeur. Ou encore cette séquence complètement folle dans la cellule du commissariat. Tony et Sam dans un affrontement psychologique, doublé d’une sorte de mexican standoff, le tout baigné dans une lumière bleutée truffée de particules en suspension. La beauté plastique de la scène n’a d’égale que la tension qui en émane, et la puissance tranquille qui se dégage du personnage de Tony, tandis que transpire la rage du désespoir de Sam. Enfin, le duel final dont il était question plus haut. Le jeu sur les miroirs, la multiplication des ralentis, le décor qui est abattu au fur et à mesure pendant que les éléments extérieurs se déchainent… un duel qui vient conclure une étonnante poursuite en bagnole, faite de ces pauses qui portent clairement la signature de Johnnie To. Ces scènes majeures, comme tant d’autres, témoignent d’un savoir-faire technique déjà exceptionnel. La mise en scène déploie une énergie assez folle qui correspond parfaitement à cette ambiance de course permanente, avec notamment une utilisation massive de la caméra à l’épaule mais toujours avec un souci de lisibilité. Le montage de Chi Wai Chan est également redoutable d’efficacité, imposant un tempo qui ne faiblit que rarement. Tandis que la photo signée Ko Chiu-lam est tout simplement superbe, peut-être une de ses plus grandes réussites avec celles de Time and Tide et Green Snake. Du côté de la musique, elle est étonnante, entre des compositions assez épiques et une reprise du thème de Midnight Express. L’ensemble serait bancal sans une distribution au même niveau. Tout le casting est au top jusque dans les seconds rôles et courtes apparitions, mais le film brille par la présence exceptionnelle de Lau Ching Wan et Tony Leung Chiu-wai qui livrent des prestations remarquables d’intensité. Il est vrai que ces deux acteurs déçoivent rarement, mais ils sont là au zénith de leur talent dans des interprétations à la fois fiévreuses et maîtrisées. Du très grand art.

Summary
Si la paternité de The Longest Nite ne fait aujourd'hui plus de doutes et appartient à Johnnie To, le film va bien au delà de cette question et reste plus de 20 ans plus tard un jalon essentiel du polar HK. Une ambiance unique, fiévreuse et infernale, pour alimenter un duel entre un flic ripou et un homme de main des triades. Une des plus grandes réussites de la Milky Way et du cinéma HK post-rétrocession.
4.5

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