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Strange Circus – Critique

S’il semble aujourd’hui se focaliser sur la mécanique à l’oeuvre dans la création cinématographique, le Sion Sono des années 2000 était plus du genre à régurgiter ses obsessions et influences sous forme de drames à la fois trashs et poétiques. C’est grandement le cas du trop méconnu Strange Circus, véritable cauchemar surréaliste sur pellicule qui aborde avec fracas des thèmes extrêmement durs.

Après une bonne dizaine d’années à expérimenter de nouvelles formes d’expression pour lui, qui longtemps manipula les mots plutôt que les images, Sion Sono accoucha d’un film culte : Suicide Club. Un film imparfait, au caractère presque juvénile dans son oeuvre, mais qui se penchait sur le sujet sensible du suicide des adolescents au Japon de façon très singulière. Frontalement, sauvagement, et avec une ambition presque démesurée. Quelques années plus tard, en 2005 exactement, il sort coup sur coup 3 longs métrages assez incroyables. Noriko’s Dinner Table, « prequel » à Suicide Club, charge virulente contre le modèle familial japonais et parfait très d’union entre l’écrit et le cinéma. Hazard, épopée hystérique teintée d’autobiographie dans un New York électrique. Et ce stupéfiant Strange Circus qui, au delà de ses qualités intrinsèques, représente la note d’intention de toute l’oeuvre du cinéaste. S’y croisent en effet absolument toutes ses obsessions, mais également ses repères visuels majeurs et les architectures de personnages qui habiteront sa filmographie jusqu’à aujourd’hui. Un film majeur donc, dans la carrière de Sion Sono, en même temps qu’une expérience de cinéma sidérante de par le caractère jusqu’au-boutiste de tous ses choix.

Le thème central de Strange Circus est l’inceste. Et la destruction physique et psychologique d’une agression pédophile sur une jeune fille. Autant dire qu’on n’est pas là pour se marrer. Mais plutôt que d’aborder un sujet aussi dur à travers un drame classique, voire un mélodrame, genre qui correspond assez naturellement à l’exercice, Sion Sono va opter pour une approche héritée du « ero guro ». Un genre littéraire et visuel né sous la plume d’Edogawa Ranpo, qui mélange harmonieusement l’érotisme et le grotesque. Au cinéma, ce genre très particulier a été porté essentiellement par le grand Teruo Ishii, notamment avec ses films majeurs Femmes criminelles et L’enfer des tortures. Comme un manifeste, Sion Sono ouvre Strange Circus sur trois citations tirées d’À rebours de Joris-Karl Huysmans [1]« et fut la tête d’icelui apportée dans un plat et donnée à la fille ; et elle la présenta à sa mère. », « Maintenant le bourreau se tenait impassible, les mains sur le pommeau de … Continue reading, et plus particulièrement d’un passage consacré à L’apparition de Gustave Moreau (l’aquarelle et la toile). Il y est question de décapitation d’une figure religieuse, d’érotisme, de pulsion de mort, de désir de satisfaire la mère, du pouvoir de la femme… et en sous-terrain d’inceste et de manipulation. Il n’est pas étonnant de voir Sion Sono citer directement des oeuvres symbolistes, courant dans lequel s’est forgé le surréalisme, ni d’y trouver référence à une vision de la femme comme une entité « ardente et cruelle ». En effet, si la peinture des hommes n’a rien de glorifiant chez le réalisateur japonais (ils sont faibles, manipulateurs, rongés par le vice et n’ont aucun pouvoir si ce n’est celui offert par la société japonaise), les femmes y sont à la fois terrifiantes et fascinantes, parfaitement conscientes du pouvoir qu’elles détiennent. Et si au premier abord on pourrait les voir, dans son oeuvre, comme des objets de désir, elles en sont en réalité les maîtresses. Et elles font généralement payer cher aux hommes leurs déviances, à savoir dans la fureur et le sang. C’est en tout cas ce qui émane de ce Strange Circus, comme d’autres oeuvres du cinéaste telles que celles tissant sa « trilogie de la haine (Love Exposure, Cold Fish et Guilty of Romance). Evidemment avec une telle approche pour un tel sujet, pour rappel il s’agit des conséquences d’un crime incestueux sur une très jeune fille, le réalisateur marche sur des braises. Et intelligemment, afin de ne pas se faire accuser de faire l’apologie de ce qu’il cherche à dénoncer, il va utiliser un mode de narration complexe qui n’est pas sans rappeler celui de David Lynch. Sans prévenir, sans que cela se traduise par un détour esthétique, il va briser la frontière entre la réalité propre de son récit et les images mentales de son personnage principal. Ainsi, ce qui se déroule à l’écran peut être autant le réel du moment présent qu’un souvenir, un rêve (ou plutôt un cauchemar) ou un fantasme. Une telle dynamique s’avère aussi redoutable que déroutante, dans la mesure où elle met à mal nos repères habituels de spectateurs. Cependant, cela permet à Sion Sono de montrer l’innommable, et de ne pas détourner le regard de l’horreur. Mais au contraire de s’y confronter droit dans les yeux.

Pour introduire son dispositif, le film va s’ouvrir sur une séquence étrange qui se situe justement dans une sorte de cirque. Un élément assez classique du mouvement surréaliste, porté par des cordes façon tzigane qui tranchent avec la pureté du concerto no 5 en fa mineur de Bach entendu dans les premières secondes. Les costumes, la photographie aux couleurs criardes, la présence d’une guillotine sur scène et cette invitation directe au spectateur à venir mourir, pour ensuite dévoiler le personnage principal, à savoir la jeune Mitsuko, et ses premières paroles : « C’est presque comme si j’étais née sur un échafaud ». Tout est réuni pour une invitation au cauchemar, mais via cette approche grotesque chère à l’ero guro. Dans les 10 premières minutes, Sion Sono installe tout au millimètre. Du malsain, avec la petite Mitsuko qui assiste aux ébats de ses parents, au sordide, quand on comprend que le père est également le principal de son école, donc une double figure d’autorité, et qu’il va commettre l’irréparable avec sa fille de 12 ans. La mise en scène est posée, inquiétante, presque vaporeuse parfois, annonçant l’explosion à venir. Et les images se font glauques et mentales, comme ces murs recouverts de sang après le premier rapport incestueux. L’omniprésence de la couleur rouge symbolisera l’innocence violée, l’enfance balayée par la perversion, pour ensuite, et dans des teintes plus nuancées, symboliser la rage de la vengeance. Et déjà Sion Sono introduit la notion troublante du dédoublement identitaire, trouble courant chez les victimes d’agressions pédophiles, quand Mitsuko se voit en double de sa propre mère. Et de cet élément, il va en jouer pour perturber sa propre narration, brouillant ainsi les pistes entre le mécanisme de protection de l’enfant (elle se voit comme sa mère quand elle doit rejoindre son père, ce dernier n’hésitant pas à enfermer l’une ou l’autre dans un étui de contrebasse pour observer l’acte) et le fil du récit qui va introduire assez tôt l’hypothèse qu’il s’agit d’un fantasme ou du récit d’une écrivaine.

Ainsi, on va naviguer pendant presque deux heures dans une odyssée mentale aux visions cauchemardesques. Un drame dans lequel la réalité et la fiction se contaminent mutuellement, jusqu’à ce que la folie induite par le caractère hautement destructeur du père finisse par faire voler en éclats les projections mentales des deux personnages féminins. On ne sait plus qui est la mère et qui est la fille, car elles-mêmes ne le savent plus, avant qu’un ultime twist vienne tout révéler, et que le récit gagne encore en sordide. Et même quand tout semble clair, le rêve vient encore brouiller la perception, avant que tout se finisse dans le grotesque pur et dur, dans un bain de sang où la mutilation salvatrice s’accompagne des applaudissements du public. Sur le drame délicat de l’inceste et de l’agression pédophile, il est difficile de faire plus juste. Comme l’avait également si bien illustré Gregg Araki avec l’impressionnant Mysterious Skin, ce traumatisme génère une illusion. Une protection mentale pour rester en vie. Ce qui se traduit cinématographiquement par un film où les masques sont légion, où ce que montre le cinéaste est sans cesse remis en question. Strange Circus est un drame intense, souvent époustouflant dans sa poésie morbide et sa volonté de montrer l’horreur. Mais c’est surtout un formidable objet de pur cinéma, qui embrasse son sujet terrible par une mise en scène sensitive, voire sensuelle. Il en émane une sorte de mélancolie parcourue de nombreux sursauts d’hystérie pure et dure, là encore pour embrasser littéralement l’état psychologique délabré de ses protagonistes. Le jeu sur les couleurs et les miroirs, les dissonances auditives, les regards caméra et les différents ralentis apportent une forme de ponctuation à la grammaire cinématographique que déploie Sion Sono avec une maestria assez impressionnante. Le montage également est assez sidérant parfois, comme lors de la tentative de suicide de Mitsuko. Le jeu sur les répétitions également, symbolisant l’issue presque impossible de cette spirale infernale. Et le tout sans jamais reculer devant l’abominable, en le personnifiant, et en hachant menu les restes du sacro-saint symbole de la famille japonaise modèle, ou du paternel dominant et omniscient.

Malgré des influences nettes et visibles (le premier choc « voyeuriste » de Mitsuko est à peu près identique à celui du jeune Aden dans J’irai comme un cheval fou de Fernando Arrabal, la narration rappelle énormément le cinéma de David Lynch jusque dans son utilisation des sons « chocs »), Sion Sono parvient assez rapidement à bâtir son propre univers à travers Strange Circus, et ainsi une sorte de manifeste visuel et narratif pour son oeuvre à suivre. Il doit énormément au travail de titan abattu par Yûichirô Ohtsuka (qui avait bossé sur The Room, un des tout premiers longs métrages du réalisateur) pour la photographie très complexe du film, car variant énormément selon la psychologie des personnages et allant ainsi d’une lumière immaculée à des excès graphiques. Mais il doit également une fière chandelle à ses actrices et acteurs. Le regretté artiste Hiroshi Ôguchi campe une figure paternelle déviante qui reste aujourd’hui encore le personnage le plus maléfique de toute la filmographie de Sion Sono. La alors très jeune Seiko Iwaidô impressionne par l’intensité de son jeu dans une partition vraiment pas évidente. Tandis que la légendaire Masumi Miyazaki, mannequin et actrice pour de nombreuses productions érotiques, sortait de la retraite dans laquelle elle s’était effacée pendant 10 ans pour livrer la prestation de sa vie. Son interprétation de Sayuri, la mère (et Mitsuko, et Taeko) est stupéfiante de nuance et de puissance dans les émotions qu’elle véhicule, dans la peau du personnage le plus complexe et torturé de tout le film.

References

References
1 « et fut la tête d’icelui apportée dans un plat et donnée à la fille ; et elle la présenta à sa mère. », « Maintenant le bourreau se tenait impassible, les mains sur le pommeau de sa longue épée, tachée de sang. » et « Elle était vraiment fille ; elle obéissait à son tempérament de femme ardente et cruelle. »
Summary
Si c'est avec Suicide Club que Sion Sono s'est fait un nom, c'est avec Strange Circus qu'il a posé les fondations de son oeuvre. Un drame sidérant, teinté de surréalisme, où le beau côtoie le sordide dans un maelström de poésie et d'hystérie. Un véritable labyrinthe des cauchemars comme seul le réalisateur japonais est aujourd'hui capable d'en bâtir.
4.5

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