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Cold Fish – Critique

Quel autre produit de commande Sion Sono pouvait-il accepter, autre qu’une production de feu Sushi Typhoon ? Sans surprise, Cold Fish, avec un des auteurs les plus transgressifs du cinéma japonais contemporain aux commandes, se hisse dans le haut du panier des grosses gaudrioles gorasses du studio, mais souffre d’un vrai manque de cadrage d’un récit qui part dans tous les sens et s’étire plus que de raison.

A l’origine de Cold Fish, il y a un récit écrit par Yoshiki Takahashi, créateur des magnifiques affiches des productions Sushi Typhoon (la branche dégénérée de la Nikkatsu disparue après la sortie de Dead Ball). Un premier essai donc pour ce non scénariste qui s’est mis en tête d’adapter l’histoire assez trouble du couple de serial killers Sekine Gen et Hiroko Kazama, largement romancée, évidemment, afin de coller aux exigences de la firme. Sion Sono est ainsi intervenu sur un script déjà existant, une pratique assez rare pour lui, et y a injecté tout ce qu’il pouvait de ses propres obsessions, donnant naissance à un film hybride dans lequel s’affrontent deux univers difficilement miscibles et qui souffre de son manque évident de rigueur. C’est sans doute le film de Sion Sono dont le scénario bordélique pose le plus de problèmes au niveau de la narration et de l’empathie ressentie envers les personnages.

Ainsi, Cold Fish ressemble avant tout à un film de Sushi Typhoon parmi les plus posés (pas de bras coupés en guise de pales d’hélicoptère, de monstres bizarres ou de geishas bioniques) qui, par intermittence, se voit foudroyé par les visions malades du réalisateur de Love Exposure. S’y rencontrent un thriller façon serial killer, un récit initiatique de l’apprentissage du mal (façon Fight Club), une chronique familiale malade, une descente aux enfers façon Les Chiens de paille en version gonzo, le tout shooté dans un mode un peu cheap, bien plus que la plupart de ses œuvres précédentes. L’aspect film de commande s’est rarement autant ressenti, tant Sion Sono ne semble s’appliquer, au niveau de sa mise en scène, que sur les séquences correspondant à ses obsessions. Ce relatif manque d’implication impacte directement des éléments essentiels du film, et en particulier la caractérisation quasi nulle des différents personnages. Concrètement, le réalisateur semble très peu s’intéresser au couple de tueurs psychopathes et en fait des sortes de personnages fonctions détestables, quand leur potentiel de fascination parait évident sur le papier. Le récit est par ailleurs bien trop surchargé, pas tant en éléments directs de l’intrigue mais en interminables tunnels de dialogues qui n’apportent pas toujours quelque chose d’essentiel à la narration. Le résultat est un film qui approche les 2h30 et qui aurait mérité de sérieuses coupes pour passer sous une durée plus digeste (compte tenu de la consistance de l’intrigue) de deux heures.

Un exemple flagrant est la répétition des allées et venues dans la petite maison rurale qui sert de boucherie humaine aux deux tueurs. La seconde fois, l’horreur de la chair découpée et des litres d’hémoglobine n’a plus vraiment d’impact, de même que l’angoisse de Shamoto qui vomit ses tripes. Dans une idée similaires, toute l’intrigue concernant le trafic de poissons exotiques n’a pas vraiment d’intérêt au final, si ce n’est pour augmenter le bodycount du film. Cold Fish souffre ainsi d’éléments parasites quand il aurait gagné à n’être qu’un thriller noir et hardcore dopé aux saillies gores et sexuées. Même la poésie bizarre habituelle chez Sion Sono semble en veilleuse, ne se révélant qu’à de trop rares occasions. Pourtant, malgré des problèmes évidents liés à ce type de production visiblement expédiée capitalisant sur l’aura du réalisateur plutôt que d’en exploiter l’univers, Cold Fish fonctionne plutôt bien. Essentiellement grâce à la présence d’innombrables séquences clairement ancrées dans son imaginaire, ainsi qu’à une certaine misanthropie de l’ensemble, le réalisateur-poète ayant une vision bien à lui de l’espèce humaine.

L’intérêt principal de Cold Fish réside donc, logiquement, dans l’incursion de motifs récurrents chez le cinéaste et qui apportent un peu de matière à un récit finalement très classique. Cela se traduit par un nouveau discours enragé sur l’explosion de la cellule familiale, à travers une figure paternelle en perdition. Il construit un personnage de père qui n’a aucun emprise ni sur sa fille ni sur sa seconde femme, les deux profitant de la première occasion pour le tromper avec un homme de substitution. Le personnage catalyse sans doute des angoisses bien réelles du réalisateur, notamment celles d’être le compagnon d’une femme bien plus jeune. Ce n’est pas un hasard s’il offre le rôle de la femme à Megumi Kagurazaka, alors sa compagne dans la vie (elle deviendra son épouse quelques temps plus tard) et de vingt ans sa cadette. Toute cette cellule familiale bénéficie d’un réel travail de caractérisation et s’impose aisément comme l’élément le plus intéressant de Cold Fish. Sa destruction progressive, jusqu’à un final qui oscille entre le choc et le grotesque, n’en est que plus forte. Toujours en rapport avec ce thème de la famille qui est si cher à l’auteur, l’utilisation de figures religieuses symboliques, essentiellement des croix et statues de vierges, comme éléments de substitution à la présence d’un personnage maternel (le film en est totalement dépourvu, si ce n’est dans certains dialogues ressassant des souvenirs d’enfance de Murata, dans le dernier acte) et comme témoins privilégiés de l’horreur. Tout ceci est passionnant mais aurait trouvé un impact bien plus conséquent dans un récit plus ramassé et débarrassé de sous-intrigues inutiles. Ces problèmes structurels sont une constante chez Sion Sono, qui a du mal à contrôler la durée de ses créations, mais ils affectent cette fois le résultat final plus que d’accoutumée.

Cold Fish est donc un drôle d’objet à mi-chemin entre le film d’exploitation extrême et cheap (la signature Sushi Typhoon) et une poursuite de l’étude de Sion Sono au niveau de la monstruosité à visage humain, de la décomposition de la famille traditionnelle japonaise, des figures représentant l’autorité (et ce jusqu’à l’absence contrôlée des forces de police) et des rapports de force dans des comportements sexuels plu sou moins déviants. En faisant de son personnage principal, magnifiquement interprété par un Mitsuru Fukikoshi littéralement habité, un homme « normal » et faible, qui va s’accomplir en devenant tout ce qu’il se refuse à être (un homme fort, capable de tuer, de baiser sur commande ou même de violer) avant de payer le prix fort de sa descente aux enfers, il semble affirmer que le mâle japonais est perdu. Reste l’espoir d’une jeunesse rebelle, libre (et même libérée), qui s’épanouira depuis les cendres et les restes sanguinolents d’un cocon familial éventré. Ne serait-ce que pour cela, Cold Fish, film éminemment mineur de Sion Sono malgré la folie furieuse qu’il s’autorise dans sa dernière partie (un combat dantesque dans des flaques de sang se terminant par l’étreinte terrible d’un corps en partie découpé), mérite le coup d’œil.

2.5

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