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Sorry to Bother You – Critique

On le connaissait déjà comme un auteur engagé au sein de la scène rap US, Boots Riley le confirme au travers de son premier essai cinématographique Sorry to Bother You, qui le transforme cette fois en artiste complet. Explication.

Raymond Lawrence Riley, plus connu sous le pseudonyme Boots Riley, est d’abord connu comme le leader de The Coup. Formé dans les années 90, le groupe de hip-hop (qui mélange différents styles musicaux : comme le funk, le punk et la soul) s’inscrit très vite comme le digne successeur de Grand master Flash and the Furious Five, Public Enemy ou encore KRS-One, en proposant un rap politique qui est en emphase totale avec le discours militant des Black Panther. Un éventail musical et thématique colossal qui va servir autant sur le fond que sur la forme son futur premier long métrage : Sorry to Bother You. Passionné de cinéma depuis toujours, un domaine qu’il a d’ailleurs étudié à l’université, c’est en 2012 que Boots Riley termine le dernier jet son scénario. Un script qu’il avait commencé au début des années 2000, en s’inspirant d’une période de sa vie, où il travaillait comme télévendeur et collecteur de fonds dans une entreprise de Californie. N’ayant pas les fonds pour produire le film, il s’inspire de son texte afin de le mettre en musique avec son groupe The Coup. Il est alors déjà titré : Sorry to Bother You. Suite à cela, le groupe part en tournée avec l’espoir de pouvoir récolter assez d’argent pour pouvoir financer le film. Malheureusement, les recettes ne sont pas suffisantes. C’est deux ans plus tard, en 2014, que Boots Riley rencontre la personne qui va tout changer : le romancier et scénariste Dave Eggers. Ce dernier devient son mentor et la situation prend enfin la tournure adéquat pour ce projet de longue haleine. Leurs deux notoriétés combinées font que Sorry to Bother You arrive enfin à voir le jour, grâce aux soutiens des studios Significant Productions et Macro, et se fait fortement remarquer dans le prestigieux festival de Sundance.

Vous l’aviez déjà compris plus haut, comme il le faisait déjà avec ses projets musicaux, Boots Riley fait de Sorry to Bother You une œuvre profondément engagée. Certes nettement moins frontale et premier degré que les thématiques de The Croup, mais plus proche de l’esprit musical d’un de ses autres projets musicaux, celui de Street Sweeper Social Club (groupe de fusion qu’il a fondé avec Tom Morello de Rage Against The Machine). En effet, Sorry to Bother You débite son propos avec un ton et un humour caustiques. C’est au travers du parcours ascensionnel de son personnage principal Cassius Green (interprété avec brio par Lakeith Stanfield) que le cinéaste dévoile toutes les dérives possibles et inimaginables créées par le système néolibéral et capitaliste. C’est sans aucune retenue et avec une logique qui lui est propre que Boots Riley dénonce le monde du travail contemporain en le définissant, à juste titre, comme une forme d’esclavage moderne qui sert les intérêts de quelques uns. De cette manière, il redonne son sens étymologique premier au mot « travail » (du mot latin tripalium et qui définit un instrument de torture). Non content de se satisfaire de cette seule critique, Boots Riley en profite pour égratigner au passage une certaine idée fantasmée de l’Amérique.

À l’image de ses personnages secondaires, surtout la pétillante Detroit (Tessa Thompson), c’est la convergence des luttes et l’activisme au sens large qui sont au cœur de Sorry to Bother You. Que ce soit au travers des techniques de vente ou encore le temps d’une séquence chez le patron de la société de télémarketing, Boots Riley dénonce avec art et intelligence le racisme sous toutes ses formes, tout en démontant au passage la quasi totalité des clichés communautaires afro-américains. Soucieux de garder son ton satirique de bout en bout, tout en jonglant avec son propos, Boots Riley maintient l’équilibre entre les deux avec une certaine efficacité et un style affirmé. Relativement à l’aise avec cet exercice, il se permet d’osciller facilement entre les genres, en allant même jusqu’à la dystopie. D’ailleurs, la mise en scène de Boots Riley illustre très bien le caractère intrusif du démarchage téléphonique. Dans le même principe, la réalisation et l’imagerie référentielle varient entre les styles, vacillant entre du Spike Lee et du Michel Gondry (dont la citation affirmée sera détournée pour cause de droit). Parodie oblige, même la présence au casting de Danny Glover n’est pas épargnée, quand celui-ci s’amuse de sa propre réplique culte de L’Arme Fatale : « Je suis trop vieux pour ces conneries ». Avec Sorry to Bother You, Boots Riley signe un premier film enragé et radical à l’humour corrosif, qui nous réjouit au plus haut point, doublé d’un réalisateur à féliciter. Car malgré ses nombreuses idées foisonnantes et parfois dérangeantes (on vous laisse la surprise du visionnage sur ce dernier point), il n’oublie jamais un seul instant de faire du cinéma. Là où d’autres cinéastes préfèrent se concentrer sur leur propos en négligeant l’extrême importance qu’est la mise en scène. Un crédit supplémentaire qui fait de Boots Riley un artiste complet sur qui il faut désormais compter. Ce qui est une bonne nouvelle pour le Cinéma !

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