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Sans aucun remords – Critique

Tom Clancy adapté par Taylor Sheridan, mis en scène par Stefano Sollima, et avec Michael B. Jordan. Voilà le programme très alléchant de Sans aucun remords, thriller d’action musclé centré sur le personnage de John Clark. Cette origin story tient-elle ses promesses ? 1000 fois oui, sauf si on attend un nouveau nanar pyrotechnique à la Tyler Rake.

Depuis 30 ans, l’oeuvre de Tom Clancy, qu’on y adhère ou non, s’est invitée au cinéma, à la télévision et dans le jeu vidéo comme peu ont réussi à le faire. Cela a donné des chefs d’oeuvres, A la poursuite d’Octobre Rouge et Rainbow Six notamment, et un paquet de trucs assez oubliables. Dernier essai en date, Sans aucun remords est un projet qui a mis de très nombreuses années à se monter. En effet, paru en 1993, le roman introduit le personnage de John Clark (John Kelly avant son changement d’identité), figure récurrente de la saga Jack Ryan depuis sa première apparition en 1988 dans Le Cardinal du Kremlin. On retrouvera le personnage évidemment dans Rainbow Six, suite direct de Sans aucun remords, jeu dans lequel Douglas Rye lui prêta sa voix. Au cinéma, il est apparu sous les traits de Willem Dafoe dans Danger immédiat et ceux de Liev Schreiber dans La Somme de toutes les peurs. Concernant Sans aucun remords, il fut question d’une adaptation dès la parution du roman. Un tournage était même prévu pour la fin 1995, avec des noms tels que Keanu Reeves, Laurence Fishburne et Gary Sinise envisagés pour camper John Kelly. Mais divers problèmes assez communs à Hollywood ont eu raison du projet qui tomba en « development hell » pour refaire parler de lui au début des années 2010, avec un script signé Shawn Ryan (The Shield) et l’implication de Christopher McQuarrie, tout juste sorti de Jack Reacher, y compris pour le mettre en scène. Tom Hardy était alors envisagé pour le rôle, avant que le projet ne se casse une nouvelle fois la gueule et disparaisse des radars. Il aura fallu attendre 2017 pour qu’il refasse surface, et encore quelques années notamment pour que Taylor Sheridan et Will Staples (scénariste venu du monde du jeu vidéo qui a notamment co-écrit Call of Duty: Modern Warfare 3) réécrivent complètement le script vieux de plus de 20 ans. L’idée est clairement de lancer une série de films, en parallèle de la série TV Jack Ryan produite par Amazon et mettant en scène John Krasinski. Et qui d’autre que Stefano Sollima pour sublimer le travail d’écriture de Taylor Sheridan, comme ce fut le cas pour l’incroyable Sicario: la guerre des cartels ? Le travail d’adaptation est ici compliqué, avec notamment des enjeux géopolitique qui ont quelque peu changé depuis les années 90. Et si les puristes de Tom Clancy ne s’y retrouveront peut-être pas, et que les plus fragiles hurleront à la trahison, cette nouvelle association Sheridan/Sollima accouche d’un film encore une fois hors du temps et des codes du thriller d’action contemporain. Sans aucun remords est un film qui contient des éléments vus des centaines de fois mais qui les aborde de façon tout à fait inédite, ce qui en fait un film déstabilisant à plus d’un titre.

La structure adoptée par Taylor Sheridan est pourtant très classique pour le genre. Mission, trahison, règlement de compte, vengeance. Avec une trame très linéaire de surcroit. Sauf qu’à la différence de la bêtise crasse d’un Tyler Rake, le choix est ici fait de tout miser sur un réalisme total. Que ce soit dans l’écriture ou dans la mise en scène. Sans aucun remords ne mise ainsi rien sur l’aspect ultra-spectaculaire de ce qu’est devenu le thriller d’action contemporain. Ce qui ne signifie en rien qu’il refuse tout spectacle, il l’aborde simplement sous un angle que le spectateur de 2021 n’a pas l’habitude de voir. Avec froideur, minutie et sens du détail, Taylor Sheridan dresse le portrait d’un navy seal d’exception à qui on prend tout : sa femme, son bébé à naître, son équipe et son amour du drapeau. Bien entendu, ce n’est pas le premier soldat trahi par son administration, en laquelle il avait une confiance totale, qu’on voit au cinéma. Ce n’est pas non plus le premier sacrifié au nom d’une cause « supérieure », une sale machination géopolitique visant à provoquer un conflit. Mais là encore cette impression de déjà vu s’efface très rapidement face au traitement adopté. Dès les premières secondes, Stefano Sollima nous plonge au coeur d’une opération, le sauvetage d’un otage américain en Syrie, en pleine zone de guerre. La mise en scène est sèche, imparable, le découpage extrêmement précis permet de délimiter le lieu de l’action à la perfection. Et tout le film sera à ce niveau d’exigence. Sans aucun remords est un véritable modèle de mise en scène, un bonheur de cinéma d’action comme on n’en voit presque plus. Et tout entier centré sur le personnage de John Kelly auquel Michael B. Jordan apporte sa présence massive, à défaut d’un véritable charisme. Stefano Sollima trouve chez l’acteur l’incarnation parfaite de ce que semble rechercher Taylor Sheridan dans sa vision de John Kelly. A savoir une machine de guerre déstabilisée par le deuil et l’éclatement de ses convictions (les magouilles de la CIA, les trahisons gouvernementales…), mais une machine de guerre avant tout, et réaliste avec ça. Ainsi, à de nombreuses reprises, notre « héros » va se prendre des branlées et surtout se faire perforer de balles, et le souci du détail permanent fera qu’il parait réellement affaibli. On n’est pas là dans la vision du action hero invincible pour lequel on ne ressentira jamais d’appréhension, mais dans celle d’un soldat bien humain, avec toute sa vulnérabilité. Taylor Sheridan trouve également un bel équilibre au niveau de l’empathie qui permet de s’attacher au personnage malgré la distance qu’impose la performance monolithique de Michael B. Jordan. D’un côté son arrogance naturelle, son excès d’assurance et une certaine forme d’égoïsme, de l’autre évidemment on ressent son deuil, mais également l’efficacité enragée avec laquelle il va défoncer du bad guy, et une forme de lucidité sur sa condition qui va s’installer peu à peu et se transformer en une certaine forme de sagesse. Ce traitement, qui embrasse littéralement toute la dualité et la complexité de l’être humain, est quelque chose de rare dans un cinéma orienté action. Et bien évidemment, cela apporte quelque chose à l’action en question, qui n’est pas juste une démonstration de savoir-faire technique. Accessoirement, c’est une preuve du talent de Taylor Sheridan pour bâtir des personnages qui ressemblent à s’y méprendre à des archétypes pour mieux dévoiler leur humanité à travers leurs actes. Quelque chose qui se retrouve dans tous ses travaux, plus encore que sa vision du territoire américain.

La conséquence logique du traitement d’écriture de Taylor Sheridan et de mise en scène de Stefano Sollima est évidemment déstabilisante. Sans aucun remords n’est pas le film d’action ultime fantasmé, ni le thriller militaire moderne qu’on nous a vendu. Le film vient d’une autre époque, où le but des meilleurs réalisateurs n’était pas d’enchaîner les money shots pour en mettre plein la vue aux spectateurs et masquer le vide de leur intrigue. Il vient d’une époque où l’action est toujours justifiée par l’écriture des personnages, et où la mise en scène colle au plus près de ceux-ci. La caméra de Stefano Sollima ne quitte que très rarement le personnage de John Kelly, l’intelligence du découpage le situant toujours face à ses assaillants par des inserts indispensables mais brefs. Il faut voir cette séquence de prison, presque uniquement du point de vue de la cellule de Kelly pendant qu’il se prépare à défoncer des gardiens en armure, ou encore la grosse séquence de sniper. Un passage obligé du genre mais qui ici, à travers l’intelligence de cette mise en scène et de ce découpage, crée une tension dantesque en plus de toujours délimiter précisément la topologie des lieux afin de toujours être conscient de ce qu’il se passe, d’où viennent les tirs, etc… Sur ce point, ce que propose Stefano Sollima est vraiment remarquable et l’immersion au coeur de l’action est ainsi totale. Et quand il se permet de vrais morceaux de bravoure, au hasard l’incroyable séquence de l’aéroport ou le baroud d’honneur sur un toit à Moscou, ou encore cette scène complètement dingue du crash d’avion, il est toujours guidé par les motivations ou l’état d’esprit de son personnage principal. Alors oui, on pourra faire la fine bouche sur la « trahison » du bouquin, sur un acteur principal qui pourrait dégager plus d’intensité, sur une intrigue au niveau géopolitique qui n’apporte rien de bien neuf ou sur le véritable antagoniste qu’on voit venir à des kilomètres. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel, à savoir un cinéma d’action d’une efficacité et d’une précision comme on n’en voit presque plus, des choix radicaux (la photo de l’excellent Philippe Rousselot qui ose revenir à un traitement assez sombre typique des 90’s, là encore dans un souci de réalisme qui ne convient visiblement plus à un cinéma de 2021 où tous les films sont inondés de lumière), un souci du détail de chaque instant et une narration visuelle qui reste guidée par son personnage principal du début à la fin, et qui prend son temps. En cela, s’il n’est peut-être pas aussi puissant que les précédents films de Stefanio Sollima, Sans aucun remords est un film d’action précieux qui ne succombe jamais aux sirènes de codes contemporains visant à ruiner l’identité propre d’une oeuvre.

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