Après A bout portant, le polar français se réveille et tente de proposer de nouvelles choses. A l’image de ce Nuit blanche, film imparfait mais au concept très séduisant qui joue la carte d’une course contre la montre dans une boîte de nuit transformée en labyrinthe mythologique. A défaut d’être totalement réussi, le film de Frédéric Jardin provoque de belles sensations.
Nuit Blanche, c’était la sensation du TIFF en 2011, quand tous les gros studios US ont voulu acheter les droits pour un remake quelques heures après la première projection. Et devant la chose, on a un peu de mal à réaliser qu’il s’agit du nouveau film de Frédéric Jardin, réalisateur jusque là spécialisé dans des comédies pas très drôles et dont le dernier exploit en date remontait à Cravate Club en 2002. Il n’est pas devenu un grand réalisateur en un film, mais Nuit Blanche montre une progression franchement impressionnante. A sa sortie, Nuit Blanche faisait partie d’une petite vague de « polars hard boiled made in France ». Avec quelques réalisateurs qui ont enfin pris le temps de se replonger dans un genre qui aura fait les plus beaux jours du cinéma populaire français. Seule ombre au tableau, conséquente, un certain Fred Cavayé avait accouché l’année précédente d’un morceau de bravoure extraordinaire filant des complexes à tous ses collègues. Des complexes mais surtout un modèle à suivre, et il est clair que si Nuit Blanche souffre de la comparaison avec A Bout portant, il est issu de cette matrice, celle de l’adrénaline comme moteur de l’action. Et si l’ensemble reste assez instable, car les décisions artistiques prises sont casse-gueules et se plantent parfois, le film possède un charme indéniable.

Nuit Blanche est un film de défis, et il ne pouvait pas tous les remporter. Le premier est celui de faire un huis clos se déroulant à toute vitesse et en quasi temps réel dans une boîte de nuit. Un autre d’imposer une caméra à l’épaule tout en cherchant à faire de la « belle image ». Enfin, et pas des moindre, proposer des choix de casting improbables. À l’arrivée il y a logiquement du déchet. La grande force de Nuit Blanche est clairement son rythme extrêmement soutenu, avec seulement quelques respirations nécessaires. Dans l’ensemble, ça file à toute allure, trop vite parfois pour rester lisible dans l’action. Si Frédéric Jardin assure vraiment dans un domaine, c’est dans sa gestion du lieu de l’action. On ne sort que rarement de la discothèque, qui semble immense, mais on sait en permanence à quel endroit on se situe. Pour cela il utilise une mise en place très précise en suivant de près l’entrée de son personnage principal. L’idée est simplement de délimiter l’espace, les niveaux et la superficie du lieu. C’est plus compliqué pour les personnages car ils sont nombreux et pas tous traités sur un pied d’égalité. Le seul à s’en sortir sans heurts est celui de Tomer Sisley car il est loin d’être monolithique et se dévoile peu à peu sous un nouveau jour. C’est d’ailleurs un beau pari que de lui avoir offert ce rôle à lui qui peine toujours à se sortir de personnages qui lui collent à la peau. Ce n’est pas la même histoire pour tous ceux qui gravitent autour de lui. Entre la flic qui se fait balader, le ripoux, le vieux gangster, le voyou plus moderne et les hommes de main, on navigue au milieu d’archétypes qui n’évoluent pas vraiment. L’avantage est que cela permet à certains acteurs de faire le show, dont Joey Starr bien sur qui se fait plaisir dans cette interprétation de sa propre caricature. Nuit Blanche est ainsi bourré d’idées à tous les niveaux, y compris dans un scénario qui va également très loin, voire trop, dans ses rebondissements. Cette tendance à en faire trop tranche avec le désir de réalisme voulu par l’utilisation de la caméra à l’épaule. Cependant cela permet quelques séquences carrément jouissives dans leur construction ou dans le niveau de stress qu’elles procurent au spectateur. Un effet à double tranchant donc pour un film qui jongle en permanence entre l’excellence et le grotesque. Grotesque comme les apparitions de Birol Ünel par exemple ou comme des situations plus que tirées par les cheveux.

Cependant il n’est pas difficile de se prendre au jeu, quitte à attraper une vilaine migraine. Car ça bouge, beaucoup, bien, et trop. Frédéric Jardin pousse l’immersion à la frontière de la vue subjective, provoquant une sorte d’étourdissement similaire à celui que vit le héros. Cela passe bien sur aussi bien par l’image que le traitement sonore, avec un jeu sur les contrastes et l’obscurité, transformant cette boîte de nuit en labyrinthe presque surréaliste. Un peu comme ces lieux de légende dont on ne s’échappe pas. Frédéric Jardin cherche à imposer un style qu’il peine à affirmer, proposant une image composite parfois à la limite de l’expérimental mais qui ne manque pas d’idées. Le résultat pourrait se définir comme une « belle image moche », à savoir que l’idée est de trouver quelque chose de brut mais de le soigner, notamment avec la photographie aussi abrupte que léchée du génial Tom Stern, qui a signé entre autres la lumière de tous les films de Clint Eastwood depuis Créance de sang. Mais la mise en scène ouvertement bordélique et stylisée pousse le concept trop loin et certaines scènes deviennent malheureusement illisibles. Il manque une canalisation de toute cette énergie déployée avec générosité, une forme de rigueur dans le bordel. Cela rendrait Nuit Blanche plus solide et ne le limiterait pas à un shoot éphémère d’adrénaline parasité par des digressions socio-familiales parfois à côté de la plaque ou des dialogues pas toujours très heureux. Il y a du très bon, une belle énergie et plein d’idées de cinéma, et du moins bon, car ces idées ne sont pas toujours très heureuses. Mais une chose est certaine, Nuit Blanche possède de vrais atouts et constitue une belle surprise de la part d’un réalisateur qui a su se réinventer.

