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Nos années sauvages – Critique

Deuxième long métrage de Wong Kar Wai après As tears Go By sorti en 1988, Nos années sauvages est à l’instar de son excellent prédécesseur un brouillon de ce qui constituera les fondements de l’oeuvre d’un des plus talentueux cinéastes hongkongais. L’occasion de revenir sur cette oeuvre attachante à plus d’un titre.

Parallèlement à son travail de scénariste sur diverses productions Hong Kongaises, Wong Kar Wai commence à réfléchir à son second long métrage qu’il voit comme une oeuvre très personnelle en deux parties. Pour réussir sa tache, le cinéaste va réunir une équipe issue de divers horizons qui constitueront sa famille de cinéma. De son précédent long métrage, Wong Kar Wai récupère Jeffrey Lau, producteur de comédies et de films d’action comme Eastern Condors de Sammo Hung. Ce dernier se charge à nouveau de co-signer le script, tandis que le cinéaste Patrick Tam, pour lequel Wong Kar Wai avait signé le scénario de l’excellent Final Victory, délaisse la production pour s’occuper cette fois-ci du montage. À ces collaborateurs viennent s’ajouter deux autres personnalités clés. Le monteur et chef décorateur William Chang, ayant auparavant fait ses armes sur Zu les guerriers de la montagne magique, qui rejoint l’équipe au côté du chef opérateur australien Christopher Doyle. Côté casting le cinéaste réengage deux interprètes de son précédent long métrage: Maggie Cheung et Andy Lau, tandis que le rôle principal de Yuddy est tenu par Leslie Cheung. Carina Lau, Rebecca Pan, Jacky Cheung et Tony Leung Chiu-Wai complètent la distribution.

Nos années sauvages suit le parcours de Yuddy, jeune adulte au tempérament rebelle dans le Hong Kong des années 60, qui refuse de s’engager dans une relation sentimentale sérieuse, tandis qu’il souhaite retrouver la trace de sa mère biologique à Macao. Pour ce second long métrage, Wong Kar Wai délaisse le polar typique du ciné HK de la seconde moitié des 80’s, pour lorgner du côté d’une chronique intimiste autour de l’entre deux âge dans la lignée de La fureur de vivre de Nicholas Ray. Le réalisateur profite de Nos années sauvages pour parfaire des thèmes déjà à l’oeuvre dans As Tears Go By comme la relation fraternelle à l’issue tragique qu’entretient Yuddy avec Zeb (Jacky Cheung). Il en est de même pour la relation contrariée qu’entretient notre protagoniste principal avec Su Lizhen (Maggie Cheung) la serveuse de soda, qui rappelle par bien des aspects celle présente dans le précédent film du réalisateur. Cette dernière traduit l’affection du cinéaste pour les déshérités et les gens de condition modeste. À ce titre Nos années sauvages joue sur des ruptures de ton savamment orchestrées, qui déjouent subtilement les attentes du spectateur. Le début du métrage fait penser à une parodie du cinéma d’auteur que ce soit dans les dialogues où certaines situations. L’intrusion de Zeb, alors que Yuddy est sur le point de conclure, permet de mieux comprendre la façon dont Wong Kar Wai va malmener un récit en apparence balisé. Plus le film avance, plus les personnages vont délaisser les postures superficielles pour laisser exploser leurs fêlures, comme la danseuse Leung Fung-Ying qui finira par laisser tomber son tempérament exubérant pour laisser parler ses larmes et révéler sa solitude. Une volonté de casser les clichés pour privilégier une approche sentimentale et romantique.

Là où Wong Kar Wai se montre particulièrement intelligent, c’est dans sa manière de créer des instants suspendus, propices à une bienveillance dont peuvent faire preuve les protagonistes à l’égard de leurs semblables. L’un des plus bel exemple étant la rencontre nocturne entre Su et l’agent de police Tide (Andy Lau), dont l’ambiance n’est pas sans rappeler le réalisme poétique de Marcel Carné. Une rencontre fugace où la cabine téléphonique apparait autant comme le marqueur de cette rencontre intemporelle que comme un formidable fusil de Tchekhov. Une utilisation astucieuse de la scénographie que l’on retrouve également du côté des miroirs qui jouent sur d’évidentes fonctions symboliques, notamment lors de la bagarre en début de métrage, ou quand les états d’âmes de Yuddy envers sa petite amie ne sont plus les mêmes. Un maniérisme jamais gratuit car faisant toujours sens avec la narration, notamment pour montrer la solitude de Su au point de donner l’impression d’une peinture en mouvement. Le but au final n’étant pas de faire du beau pour du beau, mais d’être juste vis à vis de ses personnages et de son récit.

L’autre particularité esthétique de Nos années sauvages étant la photographie de Christopher Doyle qui opte pour une désaturation colorimétrique à l’opposé de la teinte bleutée dont faisait preuve Andrew Lau sur As tears Go By. La collaboration fructueuse entre Doyle et Kar Wai va déboucher sur une approche purement immersive de la mise en scène. Cette dernière ayant autant pour but de coller à l’intimité de ses protagonistes, tout en plongeant le spectateur en plein chaos, notamment lors d’une bagarre dans un bar amorcée par un long mouvement de caméra subjective qui n’aurait pas dépareillé chez Sam Raimi, et qui permet de voir quantité de figurants et détails appuyant la véracité de l’ensemble. Le but de cette approche émotionnelle étant d’arriver à évoquer cette sensation de temps perdu comme le montrent les divers raccords dans l’axe sur l’horloge à des moments clés de l’intrigue, ainsi que la voix off qui appuie la dimension mélancolique de l’ensemble. Nos années sauvages est également un film où Wong Kar Wai questionne son identité à travers le personnage central, tiraillé entre ses origines chinoises et son vécu dans le Hong-Kong de l’époque. Le tout trouvant son paroxysme dans la rencontre fugace entre Yuddy et sa mère qui apparait comme une icône de cinéma d’autrefois figée dans le temps et dont l’issue reste à l’attention du spectateur.

Nos années sauvages est sorti le 15 décembre 1990 à Hong Kong et fut un flop au box office annulant le projet de suite initialement prévu. Une situation qui n’empêcha pas le long métrage de remporter plusieurs prix, dont celui du meilleur film, aux Hong Kong Film Awards de 1991. Par la suite le cinéaste s’associa avec Jeffrey Lau pour fonder la boite de production Jet Tone qui leur permettra de financer leurs nouveaux projets. Avec le recul Nos années sauvages apparait comme un très beau condensé de l’oeuvre à venir du cinéaste. Le personnage de Su annonce celui de Faye l’employée du Midnight Express de Chungking Express, tandis que les digressions mélancoliques, les chassés croisés temporels et la quête d’identité de Yuddy, trouveront un écho dans les longs métrages ultérieurs du réalisateur. Au delà d’une volonté de parfaire son style, Nos années sauvages reste encore aujourd’hui la preuve du talent de Wong Kar Wai pour arriver à retranscrire de manière universelle des thématiques étroitement personnelles. Une oeuvre singulière et touchante qui demeure une très belle réussite pour le cinéaste qui continuera brillamment sur sa lancée comme l’attestera la suite de sa carrière.

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