Il a fallu s’armer de patience, mais Soi Cheang semble avoir enfin trouvé le chemin des salles françaises. Cet été, juste avant l’impressionnant City of Darkness, et avec un an de retard sort également Mad Fate. Un thriller étonnant qui convoque le fantastique lié aux voies du destin avec en toile de fond une intrigue de serial killer.
Mieux vaut tard que jamais. S’il réalise des films depuis un quart de siècle et qu’il s’est très rapidement imposé comme l’un des réalisateurs hong-kongais les plus importants de sa génération, un seul film de Soi Cheang n’avait eu jusque là droit à une vraie sortie au cinéma : Accident en 2009, une production de Johnnie To, qui bénéficiait donc de l’aura auteuriste de son producteur qui avait muté en bête de festival à cette époque. Il y a bien eu The Monkey King 2 quelques années plus tard mais c’était une sortie évènementielle avec une exploitation assez particulière. Il a été un peu mieux traité en vidéo, mais certains de ses films sont toujours honteusement inédits chez nous, dont l’incroyable SPL 2 : a Time for Consequences. Mais tout cela semble être de l’histoire ancienne. L’année dernière est enfin sorti Limbo, et cette année sortent coup sur coup ce Mad Fate qui nous intéresse aujourd’hui, suivi dans quelques semaines de City of Darkness. Ceci étant dit, Mad Fate est un drôle de film, sorti en 2023 en Chine et passé par quelques festivals importants dont la Berlinale, Sitges et bien sur L’étrange festival. Le film marque une nouvelle collaboration entre Soi Cheang et Johnnie To, qui produit ici comme il avait produit Accident et Motorway. La « patte » Milkyway Image est particulièrement présente, le film étant à l’origine une histoire écrite par Au Kin Yee et Yau Nai-Hoi, ce dernier ayant écrit le scénario définitif avec Melvin Li. Avec les scénaristes derrière Running on Karma et Mad Detective, il n’est pas étonnant de se retrouver face à un thriller très largement saupoudré d’éléments fantastiques issus des des croyances bouddhistes. A ce titre, le titre international choisi est particulièrement bien senti, juxtaposant les idées de folie et de destin, deux éléments fondamentaux du récit, quand le titre chinois se traduit simplement par « Homicide ». La patte Milkyway se retrouve également dans la facture visuelle du film, dont la photographie est assurée par l’immense Cheng Siu Keung, chef opérateur de longue date de Johnnie To et qui collabore avec Soi Cheang depuis Limbo. On retrouve ainsi une vision extrêmement crade et glauque de Hong Kong, plongeant volontiers dans les bas-fonds, où les néons se reflètent sur les murs suintant. Une approche totalement justifiée par le propos du film, qu’il s’agisse du portrait d’hommes sur lesquels la colère divine semble s’abattre ou d’une matérialisation de leur folie.

Dans un premier temps, Mad Fate va jouer à fond sa carte fantastique, comme en témoigne sa redoutable séquence d’ouverture. Une séquence de cérémonie dans laquelle un maître va essayer de changer le destin d’une femme, tandis que les éléments vont se déchaîner pour l’en empêcher. On y retrouve tout le talent de Soi Cheang pour bâtir des séquences marquantes par sa mise en scène soignée et sa maîtrise du découpage, afin d’imprimer une énergie assez incroyable. Une intensité qui va persister pendant un temps, qu’il s’agisse du premier meurtre d’une violence inouïe ou des premières scènes de « feng shui ». Malheureusement le film va ensuite enclencher le mode pilotage automatique et quelque peu ronronner. Notamment tout l’arc thriller/film de serial killer qui n’apporte strictement rien au genre, ce qui s’avère être franchement décevant de la part du réalisateur de Dog Bite Dog. Il semble bien plus intéressé par la juxtaposition de ses trois personnages, chacun représentant une approche du principe de destinée. Le jeune homme en est une incarnation complexe, entre un chemin qui semble tracé et l’espoir de pouvoir y échapper. Le policier représente le désespoir et l’abdication totale face aux voies du destin. Tandis que le maître de feng shui en est l’exact opposé, une force dont chaque geste représente un défi au destin et sa remise en cause. C’est bien évidemment ce dernier, incarné par un Ka Tung Lam déchaîné, qui est le plus intéressant car le moins passif (le flic passe son temps à répéter que le jeune homme va finir par tuer quelqu’un et mérite d’être en prison, quand ce dernier passe tout le film à lutter contre ses pulsions de meurtre). Il est plutôt habile d’en avoir fait un personnage à la santé mentale friable, tout en maintenant le voile sur le coeur du problème : est-ce sa folie qui le fait agir de la sorte ? Ou est-ce sa lutte constante contre les principes du destin qui l’aura fait plonger dans la folie ? Assez logiquement, c’est le personnage qui se montre le plus inspirant sur le plan cinématographique pour Soi Cheang, dont la mise en scène va se plier à son cheminement mental. Comme à son habitude, le réalisateur livre un travail très organique, optant par exemple pour des angles déstabilisants quand il s’intéresse à un personnage dont le mental est en train de défaillir, ou une mise en scène très heurtée quand il va suivre les pulsions meurtrières du tueur. A ce titre, les quelques scènes de meurtre sont d’une sauvagerie assez dingue. Mais clairement, le personnage du maître lui offre le plus de possibilités car il est le plus insaisissable, entre des moments presque héroïques, d’autres effrayants quand il perd littéralement pied, et d’autres assez drôles. Comme pour décompresser après Limbo, Mad Fate est un film qui offre un humour assez présent malgré sa relative noirceur, et qui se permet par exemple des séquences avec un épouvantable chat en CGI ou de jouer avec le thème du Pont de la rivière Kwaï. On pourrait en dire de même pour les différentes réinterprétations de Beethoven, à la différence près qu’en optant pour la 5ème symphonie, celle du destin ou de la lutte contre le destin, le geste est plus érudit que rigolard.

Il y a quelque chose de rageant face à Mad Fate. On y trouve du génie, des idées incroyables et des images comme le cinéma HK n’en a peut-être jamais proposées, notamment dans ces visions apocalyptiques des éléments semblant se déchainer contre celui qui ose affronter le destin. De par son sujet central, le film avait de quoi s’imposer comme un jalon essentiel de tout ce cinéma de genre qui, par le spectre du thriller ou du fantastique, vient questionner la condition humaine. A travers l’évocation frontale du principe de destin, c’est la question du libre arbitre et de la construction de l’être qui sont exposées. Mais la faute à un scénario sans doute trop programmatique, Soi Cheang ne parvient pas à l’explorer comme il avait pu le faire avec son film précédent. Qui était paradoxalement beaucoup moins frontal sur les questions philosophiques. Mad Fate est à l’image de son final, à la fois beau et un peu ridicule, violent et fou, un peu vain mais traversé de fulgurances incroyables. A noter que Lokman Yeung, qui apparait pour la première fois dans un film majeur, n’est vraiment pas ridicule face à Ka Tung Lam qui en fait vraiment des tonnes, et ce malgré un personnage vraiment pas évident. En l’état, Mad Fate est plutôt un bon film, et s’il avait été réalisé par quelqu’un d’autre il pourrait même récolter des honneurs. Mais il est vrai que de la part de Soi Cheang, un des plus grands réalisateurs HK contemporains qui est en plus dans ce qui restera peut-être comme sa meilleure période, on en attend beaucoup plus. Ceci étant dit, autant pour sa facture technique irréprochable que son originalité, et malgré toutes ses imperfections, Mad Fate vaut largement le détour.



