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Les Sorcières d’Akelarre – Critique

Depuis quelques années maintenant les sorcières font leur retour et envoûtent à nouveau nos écrans de manière épisodique. Les Sorcières d’Akelarre de Pablo Aguëro en est la toute dernière offrande. Une production pleine de qualités qui se joint d’ores et déjà à la danse des meilleurs films du genre.

Il aura fallu une dizaine d’années au cinéaste argentin pour arriver à concrétiser ce projet de longue haleine. Tout commence en 2008, alors en pleine promotion de son premier long-métrage (Salamandra) à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes, le réalisateur découvre La Sorcière de Jules Michelet au travers des étales d’une bibliothèque spécialisée dans les ouvrages ayant été interdits par le passé. Sa lecture le bouleverse et crée soudainement en lui l’envie de réaliser, selon lui, le premier film de sorcières sans sorcières. Une petite erreur de méconnaissance dont nous ne lui tiendrons pas rigueur, car il existe en réalité une poignée de films qui partagent la même intention. Le Marteau des Sorcières d’Otakar Vávra ou Le Grand Inquisiteur de Michael Reeves en sont probablement les meilleurs exemples. Vivant entre la France et son pays d’origine, il souhaite en priorité placer son action dans le Pays basque français (la province du Labourd) en retraçant l’essentiel du parcours répressif du magistrat Pierre de Lancre. Malheureusement pour le cinéaste, les producteurs français reprochent au projet de ne pas entrer dans le credo de l’actualité immédiate… Une preuve que les décideurs du cinéma français sont bien trop dépourvus d’audace et d’initiative. Un manque de flair cuisant, car durant les années 2010 la figure de la sorcière a fait son grand retour dans l’attention médiatique. Cette dernière en étant une nouvelle fois un symbole indissociable de la cause féministe, et dont le livre Sorcières, la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet en est devenu l’excellent ouvrage de référence. Un phénomène cyclique qui avait déjà fait son retour dans les années 70 et qu’avait su capter intelligemment George Romero dans son méconnu Season of the Witch (1972). Une position visionnaire que portait déjà en son sein le chef-d’œuvre dano-suédois Häxan (retitré La Sorcellerie à travers les âges en France) de Benjamin Christensen. Bien décidé à concrétiser son projet, Pablo Aguëro passe la frontière et délocalise son projet dans le Pays basque espagnol. Une terre où la répression a été tout aussi violente et cruelle, notamment dans le village de Zugarramurdi, dont est originaire la légende du mot Akelarre (lande du bouc) et qui a donné son nom à ces grottes, où a été tourné l’un des derniers films d’Álex de la Iglesia : Les Sorcières de Zugarramurdi. Au passage, on vous conseille fortement de visiter le musée de sorcières du village qui retrace parfaitement cette histoire.

Fidèle aux précédents projets de sa filmographie, Pablo Aguëro se consacre pleinement à réaliser des portraits de femmes indépendantes qui sont confrontées aux regards des hommes. La nouveauté étant ce contexte historique, tout en ayant une portée contemporaine, qui permet à ces dernières de trouver leur force au travers de la sororité. Afin d’épouser son propos avec la forme, Pablo Aguëro s’entoure lors de la phase de documentation de l’historienne Nicole Jacques-Lefèvre. Pour l’écriture, qu’il a commencée seul, il s’associe à la scénariste Katell Guillou. Cette dernière ayant apporté tout son talent en contribuant à rendre les dialogues plus percutants que prévu. Dès sa séquence d’ouverture, Les Sorcières d’Akelarre dévoile le destin supposé (et déjà accompli pour d’autres) pour cette sororité de « sorcières » qu’on s’apprête à découvrir : être condamnées au bûcher afin d’y être brûlées vives. Après nous avoir présenté ces héroïnes si pleines de vie, ces dernières vont devoir s’allier à nouveau dans le simple but de pouvoir survivre. Pour ce faire, elles feront chacune appel à leurs talents personnels pour déjouer les plans misogynes de leurs juges, dont les figures sont toujours et logiquement associées à des figures étatiques (magistrats et gardes armés) et religieuses.

A l’instar d’une poignée de films du genre, comme ceux cités plus haut, Pablo Aguëro et Katell Guillou démystifient rapidement la figure de la sorcellerie en dévoilant les objectifs des gardiens de la loi et de la morale, qui sont d’accuser puis de punir et/ou détruire tout ce qui ne rentre pas dans leur vision de la société. Bien que le film se déroule au XVIIème siècle, le parallèle avec notre époque semble évident et intentionnel. Réunies autour du personnage d’Ana (éblouissante Amaia Aberasturi), nos six sorcières, dont la symbolique de l’union et de l’équilibre n’est certainement pas innocente, jouent merveilleusement les rôles qui leur sont associés afin de se déjouer des griffes perverses et lubriques de Rosteguy de Lancre (effroyable Alex Brandemühl). L’apothéose étant cette danse émancipatrice et transcendante, superbement mise en scène par Pablo Aguëro, qui met en images efficacement cette puissante réplique d’Ana : « rien n’est plus dangereux qu’une femme qui danse ». Une séquence qui réalise un double combo en faisant référence avec autant d’élégance au sublime tableau de Goya : Aquelarre, avant de conclure sur une dernière scène à l’issue libertaire qui évoque un certain Thelma et Louise de Ridley Scott et dont la démarche féministe n’est plus à prouver. Bravo !

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